CHAPITRE LU AUTRE PROCÈS, MÊME JUSTICE
— Nous le sauverons I répétait Voltaire, nous avons bien sauvé votre sœur...
— C'esl vrai, répondait Etienne, mais au prix de quels efforts!
— Les efforts ne, comptent pas.
— Ki puis, c'était moins difficile de sauver Catherine.
— A li 1 j'en conviens, elle êtail innocente-, et Robert a beau avoir bien des ■ s eu s, qu nu ignore du reste, il esl criminel pour presque tout le monde. N'importe ! avei ce secours nous pouvons y réussir ; la marquise a déjà travaillé l'esprit du Roi;
t ici encore comme au procès Cadière, plus même, il sera influencé par la peur; le A ! euple a montré les dents. Il lui jettera celle grâce pour l'apaiser. £\;
— L'espérez-vous?
— J'ea suis sur... Il ne peut la refuser à l'avocat que oous lui amenons...
— Il est clair qu'il lui doit bien cette réparation. De qui parlaient-ils? Etienne, aussitôt codqu l'attentat de Damiens, avait
couru chez Voltaire; il savait que Robert était allé à Yilry, et, sans avoir encore de nouvelles de ce qui s'y était passé, il comprenait que cela devait être grave et que la détermination de Damiens n'avait pas d'autre cause. Rameau, que la même nouvelle amenait chez Voltaire, leur prouva que cette suppositiou était la vraie. Voici en effet ce qu'il leur raconta. Quittant, la nuit précédente, sou ancienne maîtresse Jeanne, auquel le Roi prenait un goût de plus en plus vif et qu'il laissait eu sa compagnie, il avait heurté au coin de la rue Méderic un cortège singulier, composé d'un jésuite qu'il recomiut pour Girard, d'une grosse femme qu'il reconnut pour la Guiol, et d'exempts accompagnant une voiture. La voiture s'arrêtait; Rameau, qui s'était jeté dans un coin, put, à la clarté de la lune, voir qu'on descendait de la voiture une jeune fille demi-nue... Il ne distingua qu'un instant ses traits, mais il eut un tressaillement. Il lui parut qu'elle ressemblait à la fille de Catherine, qu'il était allé voir encore l'autre semaine à Vitry. Le jésuite et la sœur de Lebel entrèrent dans la maison du Pare-aux-Cerfs avec lajeuue fille; quant aux exempts, le valet qui les conduisait les congédia. Heureuse chance ! Rameau connaissait le valet; c'était Bourguignon, l'ancien domestique de Des Chauffuurs, arrivé maintenant, comme vous voyez. Renouveler connaissance, le griser et lui tirer les vers du nez, cela ne prit pas plus d'une heure ; quand Hameau quitta l'auberge louche où il laissait l'ivrogne cuver son vin, il était sur que la jeune fille enlevée était la fille de Catherine, et il savait que la mère n'était arrivée à Vitry que pour voir emmener son enfant et tomber foudroyée. A la suite de ce récit, auquel il ajouta celui de son voyage chez M'1" Allemand et des constatations qu'il y avait faites, Hameau fournit à ses amis une idée : celle dont ils poursuivent à cette heure l'exécution. Elle fut accueillie d'emblée ; le salut de Damiens eu devait dépendre ; malheureusement on ne pouvait la mettre en pratique tout de suite. Cela exigeait bien des jours, des semaines peut-être; mais on comptait, non sans raison, sur la lenteur des procédures. Elles lurent très longues, en effet : la preuve, c'est qu'on était à la fin de mars et que rien n'avait été décidé encore au sujet de Damiens.
— Méfions-nous pourtant, disait Voltaire à Etienne; l'arrêt éclatera vraisemblablement comme un coup de foudre, et l'exécution se fera aussitôt, pour ne pas laisser au peuple le temps de rien empêcher...
— C'est ma crainte, et voilà pourquoi je suis sur les charbons...
— Eh! moi aussi! seulement il est bien clair qu'il y a encore avantage à attendre; un tel auxiliaire ne se remplace pas... Cette bouche seule a autorité pour faire entendre au Roi le langage qui convient.
— Evidemment! Sa seule apparition, son nom seuls lui seront un remords...
— Son apparition surtout ! Ce deuil ! Ce visage navré où se lisent les tortures de quinze ans de cachot...
Certainement ils devaient parler de Thérèse, car il ajouta :
— ... Et que sa maladie rend plus saisissant encore...
— S'il n'est pas ému, c'est qu'il ne lui reste rien d'humain...
— Soyez tranquille ; il lui reste le souvenir de Pauline... Qu'elle n'oublie pas de mêler ce nom à son plaidoyer! qu'elle lui dise que ce Damiens est le même qui à AI tz a sauvé son armée dans les circonstances tragiques que d'après lui vous m'avez raconté -. qu'elle lui dise, enfin, et surtout, ce qui est la vérité : « Si Robert vous a frappé, 5 ?
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c'était pour sauver de la honte la pauvre enfant que son abominable père venait de jeter au Parc aux Cerfs ! »...
— Ah! pour cela je n'ai pas peur; qu'elle ait seulement la force de parler, elle n'aura qu'à laisser déborder son cœur; il est assez pleiu ! . ..
Cet entretien avait lieu à Versailles, dans le cabinet où Voltaire, rappelé, venait de se réinstaller comme historiographe du Roi.
— Elle peut entrer? demanda une voix.
— Rameau! enfin! Elle est là?
— Oui!
— Sûrement elle peut entrer... Faites-la venir... et avertissez le Roi sans perdre une minute...
— Je vous crois bien ! Vous savez la nouvelle?
— Non!... Qu'est-ce donc?
— Robert sera exécuté en Grève à quatre heures!
— Miséricorde! Et il en est trois!... Que vous disais-je ! ... Allons! vite! Et je vais faire atteler mon carrosse pour emporter la grâce... Pauvre garçon!
Pendant que Voltaire domiail des ordres, Rameau introduisit Thérèse Cadière, car ce ne pouvait être qu'elle, en grand deuil et voilée; elle se mit à causer bas avec les deux hommes, puis leur serra la main. Rameau venait de reparaître.
— Le Roi vous attend, dit-il, mais il ne sait pas encore qui vous êtes. Elle sortit avec son introducteur. Voltaire et Etienne restèrent un instant, écoutant
les pas s'éloigner dans le corridor, puis s'arrêter. Tous deux étaient très pâles. Enfin une porte s'ouvrit, celle du Roi ; une voix, celle de Rameau, cria :
— Madame Cadière!...
— Cadière! fit le Roi, dans un cri si trouble que les deux hommes se regardèrent.
Une lueur d'espérance brillait dans leurs yeux.
— Il crie : Cadière, dit Voltaire; c'est à Pauline qu'il pense... Il le sauvera!
La Pompadour n'avait pardonné au Roi qu'à deux conditions : Machault serait chassé et remplacé par Choiseul. ce qui fut fait; l'édit d'expulsion, cet édit qui lui avait sauvé la vie, serait signé, ce qui fut promis. En plus elle demanda la grâce de Damiens; cela lui coûtait, car elle avait peine à croire que ce jeune homme n'avait pas été inspiré pai ses ennemis. Il ne fallut rien moins que Voltaire pour l'y décider. Elle la demanda vaillamment :
— Vous l'avez promise, rappelait-elle au Roi; votre première parole a été qu'on De le tue pas.
— Elle fut très éloquente, lui prouva que la clémence était de bonne politique; que son intérêt l'y poussait autant que son honneur, car il s'était engagé; qu'il ne faut pas jouer avec la mort... Mais lui restait indécis; dans sa famille on lui avait trop rabâché qu'il ne se sauverait que par la terreur. Alors la marquise biaisa ; elle proposa un accommodement :
— Faites le mettre dans une maison de fous, conseilla-t-elle (Hausset, 165). Comme son père! Etrange coïncidence!... Le Roi ne s'expliqua pas. Cependant le procès allait son train. On avait transporté Damiens à Paris. Une
nuit, à deux heures du matin, par la barrière de Sèvres, c'est comme un tourbillon, un
L tremblement de terre. Force carrosses, force cavalerie qui va le pistolet au poing '
N^ comme en ville prise. Paris apparemment est du parti de Damieus et voudrait le sauver ? fy
Elle lui arracha 'lu front la couronne de fer et disparut daus la Luit.
■ (Chap. LUI).
Malheur aux curieux eu bonnet de coton ! Gare aux fenêtres ! Fermez, ou l'on fait feu! Puis les interrogatoires commencent. On cite ses maîtres, ses camarades; aucun ne le charge; beaucoup l'ont son éloge; il servait si bien, il avait de l'esprit.
— Peut-être, dit l'un, se mêlait-il de trop de choses...
De lui, et de lui seul on pouvait tirer quelque indice. Précieuse occasion pour les juges de montrer tout leur zèle, leur amour pour le Roi. Maupeou, qui présidait, en sentait le besoin, passant pour homme double qui jouait à la fois et la cour et le parlement. Damiens est resté pour la physiologie un exemple célèbre de ce qu'on eudure sans mourir, un singulier et curieux patient. Chacun y prouva son amour par l'excès de la cruauté. On avait commencé, nous l'avons dit, par griller ses jambes. On lui mit des menottes si dures qu'ayant la lièvre et le délire, il n'eût rien dit du tout. On des-
#VtSt
(libuairib anti-cléricalb.)
serra un peu. Alors, se frottant les poignets, mordant son drap, il lança un regard enragé et désespéré. A Paris, enfermé dans la tour régicide de Montgommery et Ravaillae, il y fut sanglé jour et nuit étroitement sur un lit de fer. Ses gardes tout autour, étaient là, attentifs, écrivaient ses mots ou ses cris :
— On me fait parler, disait-il, quand j'ai le transport au cerveau. Cependant à coté, daDS cette terrible tour, on mangeait, buvait et riait. Il y avait
un cuisinier du Roi, et table pour quinze personnes. Mais on eut beau irriter sa résistance de toutes les façons, on n'en tira rien. Girard, qui assistait déguisé aux séanci s, en fut quitte pour la peur ; le père avait renié le fils, le fils ne chargea pas le père. Constamment il se montra ferme et franc, et non sans présence d'esprit. Le maladroit Maupeou lui disant :
— Vous étiez dans de bonnes maisons où vous ne sentiez guère cette misère du peuple.
11 répliqua :
— Qui n'est bon que pour soi, n'est bon pour rien. Mais, avec ce courage, il n'injuria point, ne récrimina point sur la Sodome de
Versailles, les enfants enlevés, vendus... Celle peur le tenait, que, puisque le Roi n'avait été que blessé, la fille de Catherine n'eût pas échappé à la honte; il n'osait s'avouer cette angoisse eDtre toutes ainère, et ne desserrait pas les dents. Le maladroit Maupeou, dans son zèle, osa le mettre là-dessus. Damiens ne dit rien (Procès . pag. 147), du moiDS s'il faut en croire le procès imprimé d'après un registre lacéré visiblement. « Point de complices, ni de complot. » Sur cela il fut immuable. Grand chagrin pour la cour; la famille restait inquiète. Les Juges humiliés et qui teuaienl à gagner leur argent, pour le faire « chanter », demandèrent, firent venir d'Avignon une savante machine papale, admirablement calculée pour donner d'horribles douleurs. Seulement elle était si parfaite qu'elle eut irop abrégé. Les médecins d'ici, pour cette vie précieuse, aimèrent mieux qu'on s'en tînt aux coins, qui, serrant peu à peu, faisant craquer les os, donnaient un spasme atroce, mais mesuré à volonté, et aggravé ou répété. On lui poussa jusqu'à huit coins, et on ne s'arrêta qu'au moment où les hommes de l'art dirent qu'il pouvait mourir. Cependant, dans l'horrible épreuve, pas plus que dans ses souffrances de deux mois, il ne céda à la nature, n'acheta nul adoucissement en se supposant des complices. Tout fini, arrangé par les quatre juges, on joua, au moyen des quarante coquins qui simulaient la grande Chambre (la barcassi du parlement, dit d'Argensoo), une scène de séance solennelle oii siégeaient les pans et les princes. Devant cette auguste assemblée, on apporta Damiens et un le fixa par di - - ingles à des anneaux de fer scellés dans le parquet. Il ne fut point déconcerté. Au contraire, sorti des tortures, et léger de sa mort prochaine, il parut assez gai. Il nomma plusieurs pairs :
— Voici MM. d'Uzès, de Boufflers, que j'ai servis à table. A M. de Noailles :
— Monsieur, n'avez vous pas froid avec des bas blancs? Approchez de la cheminée.
A M. de Biron, qui lui demaudait ses complices:
— Vous, peut-être, dit-il en riant.
Cette gaité alla un peu loin pour les quatre :
— M. Pasquier, il faut le dire, parle bien, mieux que M. Mole; il parle connu.' un ange. Il devrait être chancelier.
Ou lui fit quelques questions; mais Maupeou craignait tant qu'il ne répondit mal, ^ qu'il parlait à sa place, lui laissait a peine dire un mot. On assomma les princes d'un A
fif? LES DÉBAUCHES D'UN CONFESSEUR 6i3 Sj^
• rapport qui dura vingt-six heures à lire et ne leur apprit rien. Orléans et Coûti furent indignés^ Conti demanda pourquoi on ne faisait pas comparaître « ceux avec qui Damions avait eu des rapports. »> Cela voulait dire les jésuites. Maupeou, qui était sans doute payé pour le savoir, ne répondit rien. Le procureur du Roi, au nom du Roi, demanda et obtint arrêt, l'arrêt de Ravaillac, l'arrêt le plus cruel du plus complet supplice qui fut jamais.
Damiens devait être brûlé, tenaillé, rompu, tiré et démembré à quatre chevaux, — le supplice que Voltaire et lui réclamaient pour Girard, — puis brûlé encore et mis en cendres. L'imagination défaillante ne put rien au delà. Les juges en leur amour ardent pour le meilleur des rois, cherchèrent en vain et ne trouvèrent pas mieux.
L'exécution devait avoir lieu le jour même, en place de Grève, à quatre heures de relevée. Plus que quelques heures et Girard et les jésuites pourraient respirer librement... A moins que dans les derniers supplices, la constance du condamné se lassant, il ne vînt à acheter sa grâce par des révélations.
Alors qu'il reçut la visiteuse dont l'apparition lui avait arraché ce cri, le Roi n'était pas seul ; M. Lebel insistait pour lui demander à quelle heure il lui plairait de recevoir une jeune fille trouvée par sa sœur et par lui, et dont il espérait des compliments. Louis XV le congédia, et il n'eut garde d'insister pour rester; le nom entendu avait fait bondir le frère de la Guiol. Aussi avait-il à peine fait quelques pas dans le corridor secret pour aller rejoindre sa sous-intendante que, réflexion faite, il crut plus urgent de savoir ce qui se disait là; il revint donc jusqu'à la porte, sur la pointe des pieds, et ni plus ni moins qu'un simple valet de chambre colla son oreille au trou de la serrure, persuadé comme Figaro que c'est encore là le meilleur moyen d'entendre. Une hemi-heure après il arrivait effaré auprès de la Guiol.
— M'ne Cadière est auprès du Roi ! lui dit-il.
— Mme Cadière? Thérèse, alors?
— Je ne sais pas, je ne crois pas...
— Comment! l'autre est morte...
— N'importe! Elle lui demande le grâce de Damiens...
— Elle ose !
— Et d'un tel train qu'elle va l'oblenir... Une voiture est en bas qui l'attend pour l'emmener à Paris...
— Miséricorde ! Mais il ne faut pas ! Il faut que cet homme meure ! Girard me l'a répété encore hier...
— Pourtant, si elle a la grâce...
— Que tu es donc bête, mon pauvre Dominique!...
— Tais-toi et écoute...
Et, baissant la voix, la sous-intendante se mit à lui développer une idée qui le
fit sourire d'abord : puis il sembla qu'il voyait des difficultés...
— Allons ! il ne s'agit pas de faire le bégueule; mets la main à la pâte et vite ! Lebel parut prendre son parti.
— Va ! conclut-elle : moi, pendant ce temps-là, je vais battre le fer pendant qu'il est chaud, et amènera Sa Majesté la perle en question.
Et tandis que le procureur mâle s'éloignait du côté de la voiture, la procureuse femelle s'en allait vers la rue Méderic. Elle était préoccupée : elle allait jouer une bataille décisive; sans cette préoccupation, elle eût peut-être remarqué un homme de haute taille et de forte mâchoire qui, sorti du château derrière elle, paraissait ,,~ ^r l'épier depuis un instant, s'était rapproché m sot, avait entendu la dernière j~ji
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phrase, et venait de prendre sa course dans la même direction, d'une telle allure qu'elle ne put remarquer sa physionomie quand il passa. Cet homme aussi allait à la rue Méderic : il y avisa une chaise à porteurs qui stationnait :
— Voilà mon aiïaire ! se dit-il.
Et il eut un tressaillement de joie en reconnaissant que l'un des porteurs était
Bourguignon. Résolument il vint à l'autre.
• — Cinq louis, dit-il, pour me céder ta veste et ta place!
Une minute après, l'échange était fait, et deux mots jetés a l'oreille de Bourguignon qui répondit :
— Justement.
Puis, à une seconde question :
— Du moment où je ne cours aucun danger, tout ce que tu voudras. A ce moment la Guiol apparut :
— Approchez ! ordonna-t-elle aux porteurs. Et elle leur fit mettre la chaise tout auprès de la porte menant à la petite maison
du Roi, porte par laquelle elle entra. Un quart d'heure plus tard elle en sortait, suivant une jeune fille pâle dont les yeux étaient rouges. Cette jeune fille était la fille de Catherine Cadière. La pauvre enfant chancelait, ayant sans doute le pressentiment de l'opprobre auquel on l'avait réservée : et il est impossible de traduire le regard désolé avec lequel elle examina autour d'elle. Tel doit être le regard du condamné qui, partant pour l'échafaud, cherche dans la foule un ami prêt à le sauver. Soudain elle eut un tressaillement, vite réprimé... Elle avait reconnu Bameau dont le regard cherchait le sien, et qui avait un doigt sur la bouche. Elle descendit la marche et entra dans la chaise. Ceci avait duré moins de temps qu'il n'en faut pour le dire : mais la Guiol était une fine mouche ; étonnée du calme soudain de sa victime si désespérée tout à l'heure, elle examina tour à tour les deux hommes, seuls témoins de l'enlèvement. Le malheur voulut que la même semaine elle eût vu sortir de chez monsieur de Voltaire, en même temps qu'Etienne Cadière, cet homme à forte mâchoire queLebel lui avait dit être Rameau, l'ancien valet de chambre de Sa Majesté. Girard lui avait parlé de ce Rameau, déjà ; la visite de Thérèse au Roi était déjà uu indice ; la présence auprès de cette chaise de cet homme au lieu du porteur retenu, était une preuve décisive. Elle seutit un piège, et vint à la chaise pour en faire sortir la jeune fille... Bameau l'arrêta par le bras... Alors elle ouvrit la bouche pour crier... Aucun son ne jaillit ; les dix doigts du musicien la serraient à la gorge, s'en fonçant dans les plis de son cou. Les yeux de la Guiol se dilatèrent, s'injectèrent de sang... sa l'ace devint vineuse... Les bras qui s'étaient soulevés retombèrent inertes... Bameau serrait toujours. Enfin il rouvrit les doigls. puis reteuaut le corps qui allait tomber, il monta la grosse femme derrière la porte, et appuya son cadavre contre le mur.
— Là, fit-il, tu vois que je suis gentil, je n'ai pas mis longtemps a te faire crever. .. Beste là, charogne ; quand le Boi frappera à cette porte, il croira que sa maquerelle est morte en venant lui ouvrir.
Ce disant il l'assit, car il n'arrivait pas à la faire tenir debout : elle n'était pas refroidie encore. Unis, s'essuyaut les mains il redescendit la marche, ferma la porte, et dit ii Bourguignon :
— Maintenant en route, confrère.
Et pendant que Bourguignon s'attelait à l'arrière de la chaise, lui, prenait les
traverses du dedans, partant d'un pied léger et fredonnant :
r Madame Lebel est morte t/?
jji Mironton, mironton, mirontaine... Ç\
Tout Paris au moins, et ce n'est pas trop dire, était massé sur la place du Parvis et sur la place de Grève. Les curieux emplissaient les bateaux amarrés aux quais, étaient accrochés au parapet du pont, entassés aux fenêtres de l'Hôtel de Ville, suspendus aux toits...
Mais laissons raconter le greffier : il suivit le condamné et il vit tout. « Descendu dans la chapelle de la Conciergerie, l'accusé n'a rien déclaré. Là, les prières chantées et la béuédiclion du Saiul-Sacrement donnée, l'arrêt lu dans la cour, et le cri fait par le bourreau, — que de savantes lenteurs! — il a été mené en tombereau à la porte Notre-Dame. Je lui ai dit qu'ayant porté ses mains sanguinaires sur l'oint du Seigneur et le meilleur des rois, ses supplices suffiraient à peine pour venger la justice humaine : que la justice divine lui en réservait de plus grands, s'il ne révélait ses complices.
— t Réponse. Ni complot, ni complices. » « Les commissaires (Maupeou, Mole, Pasquier, Severt, les quatre) étaient à
l'Hôtel de Ville, prêts à l'écouter.
« Il ne dit rien de plus, quoique la tentation fût grande de retarder de si excessives douleurs.
« Sur l'échafaud, on lui brûla d'abord la main qui tenait le couteau. Je lui demandai ses complices... Il ne dit rien... Près du greffier, surveillant le condamné, se tenaient deux hommes, les confesseurs qui lui avaient été donnés, auxquels il n'adressa pas même la parole. »
L'un était de grande taille, maigre; l'autre, de taille moyenne, assez replet. Ils portaient la robe de capucins et avaient le capuchon rabattu sur les yeux... Damieus les avait reconnus : le second était le révérend Père Doucereux, l'autre le Père Girard, venu pour surveiller les défaillances possibles de son enfant selon la chair. Mais celui-ci, au moment de la dernière demande du greffier, ménagea un silence, se donna le plaisir du constater l'anxiété du jésuite, eut un sourire de mépris, puis, s'enfermaat dans le souvenir de celle qu'il avait tant aimée et pour qui il lui restait tant à souffrir, se livra à l'exécuteur et à ses aides.
« Alors il fut tenaillé aux bras, cuisses et mamelles : et dessus on jetait huile, poix, cire, soufre et plomb fondus. Il criait :
— « De la force I... de la patience!...» « Il était fort. Quatre chevaux ne purent l'écarteler. On en ajouta deux, avec
peu de succès. Le bourreau, excédé, peut-être ayant pitié, — de quoi il fut puni, — moula et demanda aux commissaires la permission de donner un coup de tranchoir aux jointures, ce qui fut refusé d'abord pour le faire souffrir davantage. »
Cela aurait trop abrégé. Nombre d'amateurs distingués, de grandes dames qui avaient loué cher les croisées de la Grève n'auraient pas eu pour leur argent. Les commissaires auraient paru peu zélés pour le Roi. Cependant, à la longue, pour en finir avant la nuit qui venait, on permit de trancher ce pauvre corps pantelant qui ne voulait pas mourir. Les deux cuisses partirent les premières, puis une épaule. Il expira à six heures un quart, le jour finissant (28 février 1757).
... A ce moment, à l'extrémité de la place arrivait, courant comme une folle, une femme aux cheveux gris, aux longs voiles de deuil, qui, impuissante à crier, secouait en l'air un parchemin.
— Enfin ! soupira la foule, il est mort ! le malheureux!... La femme tomba raide. livide;..
— Pauvre homme ! murmurait Girard qui, en descendant de la plate-forme sanglante montrait le bourreau tout défait, pauvre homme! et pauvres chevaux !... I
Ce qui s'était passé, ce qui avait retardé Pafrîve'ë de la grâce, on le devine. Lebel avait remplacé le cocher pouf perdre celle qui conduisait, comme Rameau avait remplacé le porteur pour sauver celle qu'on amenait au Roi. 11 était sorti de Versailles au grand galop : puis, arrivé vers la route de Paris, au lieu de prendre tout droit, avait lancé ses chevaux à gauche. Heureusement la femme, sans se défier, veillait : I elle savait le chemin pour l'avoir fait le matin même avec Rameau, bien souffrante encore, mais attentive :
— Tout droit, cocher! cria-t-elle à travers la portière. Mais l'autre ne fouetta ses chevaux que de plus belle, avec une fureur qui la
surprit : son costume la surprit bien davantage encore.
— Cocher! répétait-elle.
Lehel fouettait toujours, criant plus fort. Ce qui devait arriver, arriva : affolés
par ce tapage et cette violence, les chevaux s'emballèrent... Impuissant à les retenir, Lebel épouvanté, voulut sauter à terre : mais empêtre par les pieds, quand il se dressa, un cahot le lança en avant... Il tomba entre les chevaux qui lui passèrent sur le corps.
Quelques minutes plus tard, après une course vertigineuse, la voiture allait sJabattre sur la pente de la route : un des chevaux s'était heurté à une borne et défoncé le poitrail... l'autre, en voulant se retenir sur le talus, se cassa la jambe... Dans la voiture, la femme gisait évanouie. Elle fut longtemps a se remettre : quand enfin, elle reprit connaissance et comprit la gravité de la situatiou. Faisant un effort terrible, elle se [raina jusqu'à une maison et demanda une voiture ou au moins un cheval... Mais elle avait l'air si égaré qu'on la prit pour une folle et qn?on en eut peur; elle insista : alors on lui demanda si elle avait de l'argent... Elle répondit que non, et on la chassa...
La malheureuse n'osait dire qu'elle allait porter la grâce de Damiens : c'eût été se perdre peut-être et le perdre aussi.
Alors, comprenant que le condamné n'avait plus d'espoir qu'en elle, elle prit sa course... Elle courut ainsi jusqu'à Sèvres, où un laitier apitoyé la prit dans sa charrette : elle lui avait dit aller voir son entant qui se mourait... Il la rji i Cours de la Reine. De là elle courut encore éperdûment jusqu'à la Grève, épouvantée en entendant sonner six heures.
... La mort était arrivée avaut elle !