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CHAPITRE VI LE PROTÉGÉ DES JÉSUITES

— Est-ce que cela vous l'ait de la peine de quitter l'hôpital?

— Assis sur un banc de pierre dans la cour de récréation, Robert Damiens, la tête dans ses mains, semblait plongé dans une méditation profonde et douloureuse. En entendant cette voix mélancolique, le jeune homme tressaillit et se retourna brusquement.

— Vous! mademoiselle Catherine... C'est vous! La pauvre petite, après une longue interruption de plusieurs semaines, avait

repris, ce jour-là, ses visites à l'hôpital : elle avait hésité longtemps à descendre dans la cour où on lui avait dit qu'était son ami; une honte qu'elle ne savait comment <\ expliquer la retenait; mais une nouvelle qu'elle venait d'apprendre l'y avait déi ^ pourtant. gf

— Il parait, fit-elle en baissant les yeux comme si elle n'osait plus le regarder, que le directeur vous a délivré uu laissez-passer?...

— C'est vrai, répondit Robert tristement.

— Comme vous dites cela! Il semble que ça vous fâche...

— Hélas!

— Vous pleurez?

Eu effet, les yeux de Damiens se remplissaient de larmes.

— Qui sait ce que je vais devenir? murmurait-il.

— C'est juste, vous n'avez pas de famille, et cela est bien triste, mais vous avez les bons Pères jésuites qui vous en tiennent lieu, qui ont toujours pris soin de vous, et en particulier le Père...

Elle s'arrêta, hésitant devant ce nom.

— Le Père Girard, continua Damiens... Ah! je serais bien injuste de ne pas reconnaître que je lui dois tout : ce que je sais c'est grâce à lui ; c'est grâce à lui que j'ai été mis dans cet hôpital où...

A son tour lui aussi hésita ; le flot de paroles ardentes qui lui venait aux lèvres, il eut peur de le laisser jaillir; il ajouta seulement :

— Où j'ai été guéri,..- Grâce à lui j'ai pu arriver à gagner ma vie... Mais ce métier de domestique qu'il m'a fait choisir, et que je remplissais sans en trouver la servitude trop amère, voici qu'il me fait peur à présent... Qui sait si les maîtres chez qui je vais rentrer resteront à Toulon? et même, dans ce cas, s'ils me permettront de sortir? d'aller vous voir?...

Il s'arrêta, craignant d'en avoir trop dit; il essaya de reprendre sa pensée et, de l'expliquer :

— Je tenais beaucoup à aller vous voir... C'eût été ma première visite dès ma sortie... C'était bien le moins que je vous remerciasse de la sollicitude que vous m'avez témcignée, des soins que vous m'avez prodigués...

— Ne me remerciez pas, monsieur Robert, fil Catherine, que !e ton ému du jeune homme pénétrait douloureusement : ne me remerciez pas, je n'ai fait que mon devoir...

— Quelle autre l'eût fait ainsi 7 Qnelte autre eût eu pitié de l'abandonné, l'eût réconforté avec d'aussi douces paroles, l'eût guéri rien qu'en iui faisant oublier sa solitude par l'espoir d'une nouvelle et touchante visite?

— Taisez-vous 1... répondait MUe Cadière toute rougissante... Taisez-vous t Ne me louez pas; j'ai bien mal rempli mon emploi de garde-malade, depuis si longtemps que je vous laisse sans autres visites que celles du Père... que celles de votre protecteur... Vous avez dû bien m'accuser, sans doute!...

— Moi? Oh! jamais! J'étais bien triste, voilà tout... J'avais bien peur qu'il ne vous fût arrivé quelque malheur. ..

— Hélas! soupira l'innocente.

— J'ai même interrogé à ce sujet le Père Girard...

— Ah! Et que vous a-t-il répondu?

— Il m'a dit que la vie de votre frère avait été mise eu danger par un pamphlet coupable, et que c'était le soin de son salut qui vous retenait chez vous...

— Il a dit vrai; mais ce qu'il eût pu ajouter, c'est ce qu'il m'en a coûté de larmes et de prières pour éloigner de dessus la tête de mon frère l'orage mal détourné encore, paraît-il...

<r\ — Pauvre mademoiselle!

Damiens voulait prendre les mains de Catherine; elle les retira en se disant tout bas :

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— Plus pauvre et plus malheureuse eocore qu'il ne croit. Non que l'infortunée connût son malheur : sa complète innocence lui avait

valu d'ignorer l'abîme de honte où le jésuite l'avait entraînée; souvent, depuis le jour fatal où elle y était entrée pour la première fois, elle était retournée, non sans lutte, non sans répugnance, dans la maison maudite; souvent elle s'était livrée aux regards, aux caresses, aux brutalités du monstre, étourdie par l'idée du sacrifice, s'offrant en victime sans comprendre, et sauvée du sentiment des derniers affronts par l'engourdissement léthargique que provoquaient la fatigue, la douleur et l'énervement.

Cette passivité absolue qu'exigeait le prêtre et que les doctrines de Molina lui permettaient d'ériger en axiome religieux, cette obéissance que n'interrompait plus aucune révolte et qui pourtant laissait Catherine pure de toutes les infamies auxquelles elle était soumise, surprendra le lecteur peut-être, comme elle a surpris les historiens : rien n'est plus prouvé cependant, ni plus authentique; l'indiscutable pureté de M11' Cadière, l'étrange tempérament que nous lui avous reconnu, et dont les manifestations sont fort claires pour les médecins d'aujourd'hui, l'insensibilité produite par les crises d'hystérie et classées sous les noms d'hypnotisme et d'anesthésie, enfin et par dessus tout l'extrême mysticité de sa dévotion, son habitude des exercitia recommandés par les jésuites comme favorisant l'extase, la double vue et tous les phénomènes exploités par les magnétiseurs, tout cela suffira, nous l'espérons, à rendre ce cas pathologique plus explicable au public sérieux qu'intéresse ce problème, tout cela lui rendra moins invraisemblables les phénomènes que nous aurons à constater encore chez cette étrange personnalité.

• Catherine donc ne voyait pas clair en elle-même : elle souffrait, et ses traits portaient la trace de son supplice; mais ni ses souffrances, ni le trouble intime de son être si profondément révolutionné, ni le nouveau caractère de ses insomnies ou de ses cauchemars, ne l'avertissaient qu'obscurément : elle avait et ne pouvait avoir que la prescience d'un événement terrible, sans que ses souvenirs, interrogés en vain, pussent lui en donner l'explication et le sens. Elle se rappelait des évanouissements prolongés, des réveils douloureux suivis d'une grande faiblesse, un engourdissement pénétrant jusqu'au fond de ses moelles. Victime réservée à biee d'autres tortures pires, elle n'osait même pas trop s'interroger : il lui avait été non seulement enjoint de ne rien dire de son dévouement a qui que ce soit, même en danger de mort; il lui avait été défendu de chercher à s'expliquer ce que Dieu exigeait d'elle; l'effroyable bourreau qui la suppliciait la dominait de si haut qu'elle obéissait... C 'était le doigt de Dieu qui s'était posé sur elle, elle n'en voulait pas savoir davantage : et cependant, tant la nature a de force! tant la chasteté est puissante! la pauvre petite avait le sentiment de son opprobre; elle se devinait souillée... Comment? Pourquoi"? Elle n'eût pu le dire... mais tout au fond d'elle-même un secret instinct l'avertissait que Damiens l'aimait, qu'elle eût pu l'aimer... et qu'elle n'était plus digne de son amour...

En quoi la scrupuleuse lille se trompait : elle avait consenti à l'immolation de soi, non à l'infamie; à jamais flétrie, elle restait honnête et pure. Tous deux ils demeuraient silencieux, gênés : elle, par la certitude qu'elle était coupable; lui, par il ne savait quel triste pressentiment. Sans mot dire, elle fit- quelques pas pour s'éloigner.

— Vous partez, mademoiselle? demanda Damiens oppressé.

— Oui, répondit-elle de la tète.

Et dans un murmure elle ajouta :

— Adieu, monsieur Robert.

— Non. pas adieu, mademoiselle : dit par vous, ce mot-là est trop dur à ^ J^ entendre.. Non... au revoir... /^5

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— Soit, fit Catherine.

Elle sentait la peine qu'elle causait k ce pauvre garçon : elle s'en voulait. Si elle

avait pu lui dire tout ce qu'elle avait sur le cœur, peut-être l'eût-elle consolé et se fûtelle calmée elle-même : elle en eut un instant la tentation; mais l'image sombre de son confesseur vint se poser devant elle... elle eut peur... elle garda le silence. Avec le tact que donne l'amour vrai, Damiens avait deviné cette lutte :

— Ne me dites pas vos secrets, mademoiselle Catherine, je ne vous les demande pas... pas plus que vous ne me demandez les miens... Laissez-moi seulement vous dire qu'avant d'être au service de personne, je suis dès à présent à votre service à vous, et pour jamais : je ne réclame qu'une chose, c'est, le jour où vous aurez à votre tour besoin que quelqu'un se dévoue pour vous, qu'il me soit permis d'être ce quelqu'un, et de donner, pour vous tirer d'un péril, cette existence qui vous appartient.

Catherine était très émue: elle n'était pas femme pour rien. La voix de Damiens, chaude et tendre, lui allait au cœur; ses yeux noirs, plus noirs encore dans sa pâle figure, brillaient d'un feu extrême.

Elle ne put que répondre :

— Merci, monsieur Robert.

Et, en disant ce mot. elle lui donna ia main. DamieD1? la prit, transporté de joie, y déposa un long baiser de respectueuse

passion, qui fit affluer tout le sang de la jeune fille à son cœur...

— Allons ; se dit le Père Nicolas, qui, passant là, avait, sans être vu, assisté à la fin de cette scène, si quelque chose peut sauver encore cet ange des griffes de ce démon de Girard, ce sera cet amour !

Catherine était depuis longtemps disparue que le regard du jeune homme restait encore fixé si | . fer : ses yeux étaient mouillés, mais celte fois de

joie. Elle Faimait donc... Jamais il n'avait tant regretté de ne pas connaître sa mère pour l'envoyer chez la mère de Catherine lui demander sa main...

S'adresser au Père Girard, il ne l'oserait jamais... Une sorte de terreur vague l' éloignait de cet homme qu'il vénérait fort pourtant, quand il s'agissait de cet amour... Pour tout le reste il se fût loulié à lui aveuglément... Mais les premiers battements de son cœur, c'est à son père ou à sa mère qu'on les avoue...

Lui ne se rappelait ni son père, ni sa mère.

11 avait vécu élevé par charité, et son enfance ne se souvenait que de robes noires, de lèvres marmottantes, de chapelets égrenés. Aucun rayon dans cette existence obscure qui pûl fixer la pensée. Il savait seulement que le premier couvent où il avait été recueilli était celui de Saint-VaSt, dans l'Artois. Plus lard, dans sa jeunesse, après bien des changements de collèges et d'abbayes, il était revenu à Saint-Vast, avait demandé en vain des renseignements : toutes "les vacances que lui laissèrent ses maîtres successifs, il les employa en recherches sur ca famille; toutes avaient été \ tombé malade à Toulon, où il avait suivi un officier de marine chez qui il était valet, il comptait bien les reprendre plus lard.

Jusque-là, il lui fallait bien croire ce que le Père Girard croyait lui-môme et lui avait dit, ce qui étaità peu près vrai en effet, qu'un jésuite l'avait apporté au couvent à l'âge de deux ans, et qu'il venait de le sauver de la colère d'un père ivre qui voulait le tuer, qu'on ne connaissait pas et dont on n'avait plus entendu parler.

De fait, de sa câline enfance une seule impression violente lui restait qui donnait de la vraisemblance à ce récit : mais il lui fallait se reportersi loin que ses efforts pour préciser cette impression restaienl à peu près stériles. Tout au plus parvenait-il à ^ j\ ressusciter un mouvement confus autour de son berceau, des paroles menaçantes, des /p

chocs violents, des cris de femme (sa mère ou sa nourrice?), et au-dessus de sa tète une chaise brandie par un homme furieux, — sans doute son père? Quel sombre mystère de honte ou de sang avait donc plané sur sa naissance? A quel drame, spectateur inconscient, avait-il assisté?

Autant de questions dont il mourrait sans avoir les réponses : le seul homme du nom de Damiens qu'il eût su avoir existé dans l'Artois d'âge à être son père avait été fermier, mais la misère l'avait forcé à quitter le pays avec sa femme; d'ailleurs on ne leur avait jamais connu d'enfants, et personne, depuis leur départ, n'avait eu de leurs nouvelles.

La maison où on l'avait trouvé était celle de sa nourrice, une veuve : mère trois mois après la mort de son mari, l'enlèvement de son nourrisson et les tragiques circonstances qui entourèrent cet enlèvement lui donnèrent une lièvre de lait; son enfant mourut, et elle le suivit dans la tombe, emportant avec elle le secret de Robert.

Si la brave femme eût vécu, voici ce qu'elle eût pu raconter à Damiens :

Dans le petit village de Tieulloy, à deux lieues d'Arras, d'une petite maison à un .étage dont la fenêtre dominait la grande route, sortaient des rires et des cris de joie. Une noce touchait â sa fin. On était au mois de décembre 1714. Une froide nuit, toute blanche de neige. Jean Damiens épousait Jacqueline Terrillot. Le mari était fermier, alors assez à son aise : la mariée blanchissait les dames de la ville. Les parents et les amis étaient gais comme la vendange ; et, de fait, une respectable rangée de bouteilles vides prouvait que les toasts avaient été fréquents, et que, si les époux n'étaient pas Fortunés en ménage, ce ne serait pas faute qu'on leur eût souhaité de la chance.

Jean était le plus heureux des hommes. Un rude gars que ce laboureur aux , poings solides, au cou hàlé sous sa profusion de cheveux roux. Je ne sais quelle douceur touchante venait tempérer l'expression un peu dure de sa figure où perçait sa brutalité native, quand son regard se fixait sur la jeune fille, un peu triste, et dont l'épaisse chevelure noire faisait ressortir encore la pâleur, mais charmaute néanmoins sous sa coiffe ornée de Heurs d'oranger.

— Je boisa la douzaine! cria une voix. Et tous de rire.

— Moi, fit une grosse commère, je souhaite à Jacqueline de commencer par un garçon...

— Oui! oui! un garçon!...

Jacqueline essaya de sourire; mais il sembla qu'elle pâlissait davantage. Tout ce

bruit la gênait, sans doute.

Onze heures sonnèrent. Le fermier, depuis un instant déjà, interrogeait l'aiguille de l'horloge et donnait des signes d'impatience. C'est qu'il l'aimait bien, sa femme! Si longtemps il l'avait courtisée... en tout bien tout honneur, attendant le mariage pour mettre un terme à son respect ! Et déjà il frissonnait à la pensée des heures tendres que lui réservait son amour, troublé dans sa nature grossière d'atteindre à cet idéal de la virginité... Car pour cela, il en était bien sûr : Jacqueline n'avait jamais aimé personne, et sa' dévotion garantissait sa vertu...

— Vous ne voyez donc pas que nous sommes de trop? exclama un vieillard dont la bouche restait fendue par un large rire.

Sa voisine le poussa du coude.

— Taisez-vous donc! fit-elle, en montrant la porte qui s'ouvrait...

— Eh bien l pourquoi ? Qu'est-ce qu'il y a?

V^ Tout le monde se leva en chancelant plus ou moins : l'homme qui venait d'entrer, c '

Ok

un jésuite, était l'abbé Girard, alors alerte et le teint frais. Ii avait trente ans à peine : prêchant une mission à Arras, il était venu faire dans les villages, cette année comme l'an dernier, une tournée de confession.

Il expliqua qu'eu rentrant au presbytère, il avait été attiré par les cris joyeux, et qu'il n'avait pas voulu se coucher sans bénir le marié et la mariée.

En disant cela, il fixait son dur regard sur Jacqueline, qui était livide maintenant et se tenait à la table pour ne pas tomber. On lui offrit un verre de vin qu'il accepta; il causa et rit de fort bonne humeur avec tous les assistants qui avaient quitté leur place, donna quelques bons conseils à Jean sur les devoirs d'un père de famille, — et il semblait prononcer ce mot ironiquement, — serra la main de tout le monde, et, en dernier lieu, celle de la mariée qu'il avait attirée dans l'embrasure d'une fenêtre.

Pendant un bon moment Jacqueline causa avec le prêtre à voix basse, avec des supplications muettes et des regards implorants. Grave était la face de Girard. Si Jean n'eût été si troublé par l'attente de son bonheur, si .les convives n'eussent été aveuglés par les fumées du vin, ils eussent surpris comme des gestes autoritaires apaisant une révolte éplorée. A la fin, la jeune femme se courba, soumise. Alors, le jésuite salua l'assistance et sortit.

Une fois dans la cour, où la neige recommençait à tomber, il fit signe à un autre jésuite, replet et rouge, qui répondit par le geste qui veut dire :

— Soyez tranquille!

El se blottit dans un angle, si bien serré contre la muraille, que les gens de la

noce, sortant à leur tour et rentrant chez eux, pendant que ce bon Père Girard rentrait au presbytère, ne l'y distinguèrent pas, étourdis qu'ils étaient par les rafales.

Les gros rires bruyants, les insinuations polissonnes avaient cessé : plus rien ne séparait Jean de sa Jacqueline. Au dehors, le vent faisait rage.

Assise près de Pâtre, Jacqueline évitait du regard la porte entrouverte de la chambre : des larmes silencieuses glissaient sur ses joues; ses yeux, attachés aux tisons, étaient fixés comme en face d'un abîme. Sans bien remarquer ce trouble, Jean semblait le partager; il se sentait pris d'embarras, gêné par la solitude. Lui, dont la coutume avait été de brusquer les filles des champs, qui. dans les bois complic trouvait point de meilleure déclaration d'amour que les gestes hardis et l'action silencieuse, cette fois il n'osait pas, intimidé par cette fille plus délicate et plus demoiselle que les autres. Il avait eu tant de respect pour elle qu'il la regardait comme une idole...

Il se versa un grand verre de vin pour se donner courage; mais il le laissa plein sur la table... Après tout, c'était trop bète : Jacqueline était sa femme; si innocente fut-elle, elle devait attendre son baiser; elle lui en voulait peut-être de ce retard. Il s'avança hardiment : ,

— Jacqueline, nous sommes seuls, fit-il avec un tremblement tendre dans la voix.

Elle se leva, réveillée en sursaut de ses songeries, et recula, comme effrayée. Lui l'arrêta par le bras, excité par ce semblant de défense qu'il préférait à sou inertie.

— Nous sommes seuls, répéta-l-il... Viens-tu dans notre chambre"? Comme il cherchait a l'embrasser, elle se rejeta eu arrière, s'écriant :

— ,\un! QOn! je ne veux pas! je ne veux pas! Le fermier se redressa, surpris. Il n'eut qu'un mot :

ç. — Pourquoi.' r?

fi .Mais elle s'était réfugiée derrière la table; elle répétai! : Q,

Alors, >e retournant d'i:n îrc-çte brusque, il prit à sa jambe le bo ilet d'infamie et s'en fit une arme pour assommer le chien em (Chap. VIII).

— Laisse-moi... Je ne veux pas' Laisse-moi...

— Pourquoi? encore un coup... Mais pourquoi donc? Répondras-tu?

La voix, de tendre était devenue farouche, et le Père Aubauy, aux aguets dans la cour, — car c'était lui, — n"en perdait pas un mot.

Jean n'entendait rien aux belles manières, et la brutalité de sa nature reprenait le dessus. 11 avait dit à Jacqueline : Marions-nous... Elle avait hésité... on hésite toujours un peu; mais elle avait consenti. Tout ému, sentant se réveiller an fond de son cœur une délicatesse dont il ne se serait pas cru capable, il avait attendu le jour des noces. Seulement, il était juste alors qu'il fût payé de ses espérances. Incapable de raisonner, il voyait devant lui une femme qui lui aurait dû obéir et qui refusait... Pourquoi'1...

9e LIVRAISON.

IRA.IRIB ANTI-CLÉRICALE

-l'avilit des filles qu'il avait eues de force : c'est peut-être ça qu'elle voulait... et, l'étraignant, il l'emporta.

Quand il l'eut déposée au pied du lit, Jacqueline pleurait.

— Tonnerre! cria-t-il. 11 y a quelque chose... Je veux le savoir... Est-ce que tu as peur?

Il l'entendit murmurer :

— Oh! oui, j'ai peur!...

Le sang du laboureur bouillonnait... Il resta silencieux une minute, prévoyant un

épouvantable mystère, et ce silence était sinistre. Tout à coup un soupçon Pétreignit :

— Misère de sort! Elle en aime un autre!... Son wsage était si terrible que la pauvre femme, les yeux agrandis, poussa un cri,

le corps rejeté en arrière...

— Non! non! je ne l'aime plus...

— Elle ne l'aime plus? Elle l'a aimé... Jacqueline baissa la tête :

— Pour mon malheur! sanglota-t-elle.

— C'était vrai ! cria le mari... Ainsi, tu m'as menti?...

— Pardonne-moi... Je t'aimais...

— Tais-toi!...

— Non, écoute... Au moment de rester avec toi, je me suis révoltée l'ai senti que je te trompais... Et pourtant j'avais juré de ne rien dire...

— A qui? A ton jésuite? à ton confesseur?...

— Ah! par pitié! silence! interrompit la malheureuse éperdue : c'est assez que je me sois perdue, moi... ne va pas te perdre...

— Que m'importe, à présent?...

— Jean! je t'en supplie!...

— Ah! misérable! qui fais semblant de trembler pour lui quand c'est pour l'autre que tu as peur!...

— Moi?

— Dis-moi son nom ! . . .

— Je ne peux pas!

— Tu vi.is bien! Son nom, malheureuse!...

— Jamais!

— Prends garde à toi !.. . Tu sais?. . .

— Je sais que je peux mourir, fit la femme en tombant à genoux. Jean Damions tremblait de tous ses membres... Mais un reste d'amour le retenait

de châtier celle à qui il venait de donner son nom...

— Un autre! Un autre ! grondait-il... Un autre était son amant?... El je n'osais pas toucher à Madame! et je me laissais prendre à ses airs de dévotion!...

Sa fureur le reprenait, l'enivrant... Il voyait rouge et se mordait les poings... Sa cognée luisait dans un coin : il l'aperçut, et la tentation qui le prit l'épouvanta...

— Va-t'en! rugit-il... je te tuerais...

Et comme elle ne bougeait pas, d'un élan il se jeta sur Jacqueline qui fermait

les yeux... Elle crut sa dernière heure arrivée... Le mari avait ouvert la porte de la rue...

— Le reste des autres chez moi? Plus souvent! Va-t'en! je te dis... Il la poussa violemment dans la rue :

— Allons' hue!..! «»

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La porte refermée, il alla se jeter â genoux au pied du lit, et, la tête dans les couvertures, éclata en sanglots...

La neige tombait à gros flocons.

Étourdie d'abord par cette avalanche qui flagellait sa tête brûlante et ses épaules demi-nues, l'abandonnée se demanda d'abord s'il ne vaudrait pas mieux pour elle s'étendre tout de son long à terre et attendre la mort sous ce linceul glacé...

Elle allait céder à son désespoir, quand une pensée douloureuse lui vint :

— Mais lui?... gémit-elle dans un sanglot... De qui parlait-elle?... Elle ajouta :

— Non! je n'ai pas le droit d'être lâche... La route est bien longue... N'importe! allons! et hâtons-nous...

Et, se redressant, elle se mit à marcher aussi vite que le permettait l'épaisseur de la neige et la violence du vent...

Où allait-elle? Était-ce chez son amant?

La même idée venait de traverser le cerveau du mari, qui, à ce moment même, se leva...

Dans la dernière maison du faubourg d'Arras, une pauvre petite maison de maraîcher, une femme veillait, à la lueur d'une petite lampe, sur deux berceaux.

Cette femme avait la coiffe des veuves et pleurait.

Au regard attendri dont elle suivait le sommeil agité d'un des deux garçons, le plus chétif, il était aisé de voir que celui-là seul était son fils.

Soudain elle tressaillit, s'essuyanl les yeux. Une voiture venait de s'arrêter à sa porte... Qui pouvait venir chez elle à cette heure? — il était plus de minuit, — et par un temps pareil?... On frappa discrètement, puis de façon pressante : cela ne ressemblait pas à des voleurs; et, au fait, il y avait toujours une visite à laquelle elle devait s'attendre, quoi qu'il n'y eût pas d'apparence que l'autre pauvre mère, bien éprouvée, elle aussi, pût venir cette nuit. Elle alla ouvrir.

Ce fut un jésuite qui entra.

— Le bon Père Girard! murmura la veuve : mais qui vous amène chez moi?

— Un devoir urgent, ma fille.

Et, sans prendre le temps de s'asseoir près du feu qu'elle ranimait, il ajouta :

— Ecoutez-moi bien, le temps nous presse; et la chose est de la plus haute importance. Vous savez que la mère de votre nourrisson a épousé aujourd'hui même un fermier de Tieulloy?

— Je le sais.

— Vous savez aussi que le fermier ignore la naissance de cet enfant, et que Jacqueline est dans l'intention de la lui cacher?

— Je le sais.

— Eh bien, le hasard vient de lui fournir l'occasion de se débarrasser de ce garçon si gênant...

— Quoi?

— En tout bien tout honneur, naturellement... Une de mes pénitentes, dame fort riche, mais à qui Dieu a toujours refusé les joies de la maternité, m'a demandé de lui indiquer un enfant qu'elle pût adopter : je lui ai promis une prompte réponse, pensant tout de suite à Jacqueline, dont je connais le secret, sachant que son séducteur ne peut ni ne veut l'épouser, encore moins se charger du petit.

— Le misérable!

pu tenir son secret...

— D'accord. — Jacqueline donc, à qui j'en parlai, accepta d'abord : il était même entendu que ma pénitente enverrait immédiatement prendre votre nourrisson si elle ne pouvait le venir chercher... Mais voilà qu'au dernier moment Jacqueline ne veut plus : son mariage la fait riche, et elle saura toujours, dit-elle, faire élever son enfant en cachette; avec de l'argent on peut tout...

— C'est vrai! soupira la veuve; et, à qui est sans argent, les malheurs pèsent double.

— Je le sais, et c'est pourquoi j'ai songé à vous.

— Comment?

— Voilà votre mari mort...

— Hélas!

— Et vous n'êtes pas prête de vous remarier...

— Jamais!

— Or, vous êtes criblée de dettes, et voire enfant, chétif et de mauvaise venue, se sentant d'avoir été enfanté dans les larmes, achèvera de vous ruiner en remèdes... peut-être sans que vous ayez la consolation de l'arracher à la mort...

— Oh! Dieu!

— Eh bien ! voulez-vous céder à ma pénitente votre fils à la place de celui de Jacqueline, le mettre entre ses mains quand elle va venir, mentir seulement sur son nom, et en le laissant emporter par cette dame, chez qui vous avez la ressource d'entrer comme nourrice, assurer sa guérison et sa fortune à venir?

— Du moment où je pourrai le voir et l'embrasser, et l'appeler : mon garçon! sans que ça étonne la dame, je veux bien : je ne laisserai pas voir que je suis jalouse quand elle l'embrassera... Voilà tout : au mains il vivra et \\ sera riche!

— A la bonne heure ! vous prenez les choses comme il faut : c'est entendu"?

— C'est entendu !

— Quand on viendra, et on viendra peut-être cette nuit même, c'est votre fils que vous montrerez comme étant celui de Jacqueline?

— Oui, monsieur l'abbé.

— Bien, ma fille; je vous remercie de m'aider à faire une heureuse... deux plutôt, car vous aussi ne pourrez que me bénir de ceci...

— C'est vrai.

— Adieu, mon enfant; je suis attendu auprès d'un malade; prenez cette bourse; c'est une avance que ma pénitente offrait à Jacqueline et qui vous revient. Au revoir.

— Au revoir, monsieur Girard, et que Dieu vous conduise par ce mauvais temps!... Et, l'ayant éclairé pour le taire remonter en voiture, la veuve Huchel rentra chez.

elle et repril sa veille vers ses berceaux, toute pensive.

— Voilà qui va bien, songeait le jésuite tout en ramenant son cheval vers Tieulloy : qu'il arrive à présent ce qu'il voudra, c'esl au lils de la veuve que tout arrivera; le fils de Jacqueline reste sauf... D'ailleurs, \ubany est là... Mais on ne saurait prendre trop de précautions... Allons! la combinaison n'est pas mauvaise... et M ""■' Huchet a trop d'intérêt à la chose pour ne pas soutenir le petit mensonge indiqué...

Le Père Girard en était là de son monologue quand le cheval s'arrêta net... Une forme noire courait sur la route en sens inverse, si précipitamment qu'à peine eut-elle le temps d'éviter la carriole, qui bientôt se remit en marche...

— C'est elle! murmura le prêtre... Ce que j'avais prévu est arrivé... Elle n'a pas

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— Pourvu au moins qu'elle ait gardé le secret des autres ! qu'elle n'ait nommé personne!... .Mais non : je suis fou : elle savait que la mort de l'enfant eût payé une indiscrétion, elle a gardé le silence...

Vivement il se rejeta dans le fond de la voiture : une seconde forme noire était en vue, plus grande que la première, dont elle semblait suivre les traces.

— Diable! reprit le jésuite, quand le passant fut loin derrière la voiture : j'ai bien fait de me hâter... Lui non plus ne perd pas de temps... Voyons, ai-je bien tout prévu? N'est-il pas nécessaire que je tourne bride et m'aille poster aux environs?... Non pas; il y a toujours avantage en cas de malheur, à pouvoir prouver qu'on était loin; je vais me montrer chez un malade, à Tieulloy.

Sur quoi il fouetta son cheval.

— Mais, fit-il tout à coup, si l'homme menace le berceau, la veuve est capable de crier, de dire : Ne touchez pas à mon fils! de se donner ainsi un démenti, de renverser toute ma combinaison, de laisser ce brutal tuer l'autre... Ah! mais non!... je ne veux pas!...

Son regard scrutait anxieusement l'horizon...

— Mais je ne vois pas le Père Aubany'?... Que tarde-t-il? Ah! si fait; voilà son cheval : je reconnais sa lourde encolure !...

— Psst! siffla-t-il...

Les deux chevaux s'arrêtèrent : et le Père Aubany ne reprit sa route du côté

d'Arras, le père Girard du côté de Tieulloy, qu'après quelques mots échangés à voix basse.

— Oui, certainement, songeait la veuve, il vaut mieux pour mon enfant que cette grande dame le prenne... Mais qui sait si elle me voudra garder comme nourrice? Mal habituée à servir, qui sait si j'aurai le courage de lui laisser mon petit sans révolte?... Et puis, qui sait si Dieu ne m'abandonnerait pas pour me punir de l'avoir abandonné?... Jacqueline a refusé : c'est peut-être qu'elle se méfiait de quelque chose...

Et, sa rêverie prenant un tour plus sombre, encouragée par les lamentations funèbres du vent et les plaintes de son garçon gémissant à travers son sommeil, elle continua :

— Qu'est-ce qui prouve que c'est son bien qu'on veut à ce petit? Le pays n'est plein que d'histoires de sorciers, d'enfants volés par les Bohémiens, ou mangés par les Juifs, qui en dévorent de tout vivants pour célébrer la Pàque...

Les prêtres, par haine des Juifs dont, alors comme aujourd'hui, ils jalousaient la fortune, semaient dans le peuple ces mensonges.

A ce moment, le vent ayant rouvert la porte mal fermée, l'enfant de la veuve se réveilla en pleurant :

— Non! mon mignon, fit la mère, qui le caressait et le pressait dans ses bras, lui souriant à travers ses larmes. Xon, ne pleure pas! n'aie pas peur : je ne te quitterai pas. et je te soignerai si bien que tu guériras quand même...

Elle était en train de l'endormir quand Jacqueline entra, vivement, transie de froid et grelottant de peur :

— Ne vous dérangez pas, madame, murmura-t-elle. Je viens chercher mon anse...

— Ah!

— Elle a peur sans doute qu'on ne le lui prenne, songea la veuve, et c'est pourquoi elle vient de si loin, et la nuit de ses noces...

Elle allait le lui demander :

— Ses habits? où sont-ils? interrompit Jacqueline. Ah ! je les ai... cV"

«fV 70 LES (!KS D'UN CONFESSEUR 1

Et. tout en revêtant le pauvre petit engourdi de sommeil et qu'elle ne se donnait pas le temps d'embrasser, elle ajoutait :

— Je me dépêche... figurez-vous... j'ai peur d'avoir été suivie... Oh! madame h . .

Et elle pleurait...

Elle se leva pour partir, la toilette du blondin étant terminée tant bien que mal. La veuve, qui avait rendormi son bébé, jeta à la mère une couverture sur les épi mais Jacqueline la prit pour en couvrir le cher mignon.

— Merci, madame... dit-elle. Je reviendrai... je me sauve d'abord... le plus pressé est de le mettre à l'abri.

Elle s'arrêta : un cri s'étouffant dans sa gorge. Jean Damiens était devant elle.

— Un enfant! rugit le mari... Elle avait un enfant!...

— Eh bien! oui! .. laisse-moi passer, criait la jeune femme, à qui l'instinct maternel rendait des forces...

— Allons donc! répétait le fermier... Allons donc!... Il barrait la porte...

— Voilà qui est complet! criait-il... Moi qui pensais qu'elle allait chez son amant... ceci est encore mieux !

Et il s'avançait sur Jacqueline, qui essaya de lutter pour forcer le passage; mais son mari, meurtrissant ses poignets d'une éireinte d »ua sur place, la faisant

tomber lourdement sur les genoux... Il cherchait une arme... Sa fureur maintenant, ne trouvant plus d'injures assez terribles, s'exhalait en grondements de bête fauve... La veuve voulut se jeter entre lui et sa femme : il la repoussa si rudement qu'elle allait tomber vers le berceau de son enfant qu'elle couvrit de son corps.

— Tue-moi! criait Jacqueline... mais grâce pour lui!

— Grâce pour personne! tonnait le forcené. Et, brandissant une lourde chaise, il allait l'abattre, écrasant à la fois la coupable

et l'innocent...

Une main robuste arrêtait son bras...

Jean se retourna furieux. . Un jésuite, gros et rouge, était là.

— Que voulez-vous?

— Je désire, répondit le prêtre, adopter cet enfant .. Et il ajouta, à voix basse, en désignant Jacqueline haletante :

— Vous voyez bien que cette femme, a pris froid et qu'elle va mourir... En effet, épuisée par tant d'efforts, Jacqueline, qui avait perdu connaissais

restait là les yeux fermés, les bras inertes, et toute semblable à une morte; si bien que le Père Aubany put, sans qu'elle résistât, lui prendre son petit.

— C'est bien, prenez-le, faisait Jean d'une voix sourde; emportez-le et que je ne le revoie plus!...

Le jésuite ne se le fit pas dire deux fois, et disparut, heureux d'échapper ai à ce terrible mari...

Il était à peine dehors quand Jacqueline rouvrit les yeux... Or, au moment où elle s'aperçut qu'elle ne tenait plus sou enfant, où elle lut sur le pâle visage de la veuve qu'il était perdu pour elle à jamais, elle poussa un cri si lamentable, el retomba si lourdement à terre, secouée de sanglots si déchirants, que le cœur de Jean se fendit... Il oublia le mensonge de sa femme el sa faute : il ne s" souvint que de son malheur, çn et, bêlant une voiture qui passait, il y monta Jacqueline, la conduisit ainsi jusqu' i* Tieulloy, et, l'ayant déshabillée comme on fait d'un enfant, il la mit au lit, dan-

*fÇ* <&

pas défait encore, brûlante de fièvre, claquant des dents et, dans son délire, poussant des cris de frayeur ou de désespoir...

Bien des jours et des nuits le pauvre homme la veilla, la soigna, considérant alors la pitié comme le premier des devoirs, et remettant l'explication d'une énigme où il pressentait plus d'infortune que de perfidie, à l'époque de sa guérison. La guérison vint vite; et le premier jour où elle fut en étal de se lever et de parler longuement, Jacqueline, étendue dans un fauteuil, la tête soutenue par deux oreillers, fit approcher Jean Damieus :

— Il faut que tu saches tout, dit-elle; j'ai fait un serment; mais je crois avoir le droit de m'en considérer comme déliée : pourtant ce que je vais Rapprendre, je te le confie comme je le confierais à un confesseur... Ta conscience te dira l'usage à faire de ce secret; si tu dois attendre et te taire, ou agir de suite à tes risques et périls, et comment.

Et longuement, bien longuement, interrompue souvent par le rouge qui lui montait au front, par les sanglots qui lui montaient à la gorge, Jacqueline parla bas à son mari. Son aveu était achevé, et Jean, toujours silencieux, lui avait pris la main, qu'arrosaient ses larmes, quand un voisin entra. Il annonçait la mort de Mme Huchet. En effet, l'enfant de la veuve, saisi par le froid pendant cette nuit fatale, était mort d'autant plus vite que la mère avait été prise d'une lièvre de iait : le chagrin avait fait le reste, et le surlendemain on allait enterrer la pauvre maraîchère dans le cimetière où. l'avant-veille, on avait conduit son enfant, où quelques mois plus tôt on avait mis son mari.

A cet enterrement le Père Girard remarqua la présence de Jacqueline : c'était sa première sortie, et son mari la soutenait avec sollicitude. Ni l'une ni l'autre ne détournaient leurs yeux de ceux du jésuite, et dans leur regard aucune haine ne perçait. Girard rentra donc tranquille. Pourtant il ne put s'empêcher de tressaillir quand, le lendemain, quelqu'un ayant frappé à la porte du presbytère où il habitait, le prêtre constata que ce quelqu'un était Jean Damiens.

— Saui kit-ii quelque chose? se demanda le jésuite. Jacqueline aurait-elle osé?... iMais il se rassura vite; le ton tranquille du laboureur ne laissait pas prise au

moindre soupçon : il eût fallu, pour en arriver à ce degré de sang-froid, être plus dissimulé que ne l'était cet homme des champs.

— Vous ignorez peut-être, demanda Damiens après les politesses, que ma femme avait un enfant?

— Si je le savais, répondit le rusé, je ne l'aurais appris qu'au tribunal de la pénitence, et ce serait comme si je l'ignorais.

— Soit : eh bien ! elle en avait un; un garçon, que le Père Aubany, votre collègue en missions d'Arras, a dérobé à ma colère la nuit même de ma noce, qu'il a adopté au nom de la Société de Jésus et placé dans une maison de jésuites.

— J'ignorais ceci.

— Parfait. Or, j'ai réfléchi depuis la nuit de ma noce : j'adopte l'enfant...

— Ah!

— Oui : ma déclaration a été faite et enregistrée... Le petit s'appellera donc Damiens, du nom de son père suivant la loi, et Robert, du prénom de son grand-père maternel.

— Bien. Mais en quoi ceci m'intéresse-t-il?

— J'y arrive. Je vais quitter le pays, .et ma femme avec moi... r\ — Ah ! vraiment?

J^ — Cela vous contrarie? . çfâ

<fc 72 LES DÉBAUCHES D'UN CONFESSEUR

— Du tout : je regretterai seulement une fervente pénitente; car j'étais, vous le savez, son confesseur...

— Je le sais, et c'est comme tel que je vous prie de veiller sur cet enfant...

— Moi?

— S'il vous plaît : ma femme espère que vous ne nous refuserez pas cela.

— Je m'y engage.

— D'ailleurs, ces soins, ainsi que l'éducation que je vous charge de lui faire donner ne vous couleront rien : voici cinq mille francs qui vous en indemniseront...

— Quoi?

— J'ai vendu ma ferme, et je n'ai gardé que le nécessaire pour nous; d'ailleurs, ma femme va mieux, et je suis fort : nous travaillerons et saurons gagner notre pain. Quant à Robert, sitôt qu'il sera d'âge à gagner le sien, donnez-lui un métier, celui de domestique plutôt que tout autre : il aura appris au collège ce qu'il faut savoir; là il apprendra la vie. Ne lui parlez pas de moi, c'est inutile; je ne l'oublierai pas, et un jour il me reverra, je l'espère. Sinon, au moins j'aurai pour moi la conscience d'avoir fait pour lui ce que j'ai cru devoir faire.

Sur quoi Jean Damiens quitta le Père Girard après lui avoir compté ses cinq mille francs.

Le lendemain il avait quitté le village avec sa femme : ils se dirigeaient du côté de Paris.

Quelques années plus tard, le jésuite apprenait qu'ils étaient morts tous deux; la suite qous apprendra dans quelles circonstances : cette double disparition le soulagea tout à fait. Mais déjà, ce jour-là, il était bien rassuré.

— Tout est au mieux, concluait le Tartuffe, pour la plus grande gloire de Dieu ! Le vrai fils de Jacqueline est mort... — Que le ciel ait sou àme! — et c'est pour élever l'enfant de la veuve Huchet que ce nigaud m'apporte tant d'or... A quoi bon? Notre maison a-t-elle besoin de cette somme? et n'est-ce pas pour nous une assez belle récompense que de gagner une âme à la religion et d'élever un homme dans nos saintes maximes?... Quant à ce qui est d'en faire un valet, ajouta le missionnaire, je n'y vois pas d'obstacles, l'obéissance passive étant une des premières règles de notre Société...

De fait, ou a vu que Girard avait, sur ce point, tenu compte des prescriptions de Jean Damiens : de même il n'avait eu garde de lui rien dire de ses parents, — qu'il savait, du reste, n'être pas les siens. — Il ne l'avait trompé que sur un point: la question des cinq mille francs qu'il avait mis dans sa poche.

Voilà pourquoi, en somme, Robert Damiens avait dit à Catherine être sans famille; voilà pourquoi il allait s'adresser aux bons Pères pour leur demander de lui enseigner un nouveau maître aussitôt qu'il serait sorti de l'hôpital ; voilà pourquoi le jeune homme, impuissant à renouer la chaîne des souvenirs brisés, pleurait sur sou banc, pendant que le Père Nicolas couvait d'un tendre regard sa noble ligure attristée, ses yeux creux où montaient des pleurs...

Vers quatre heures de l'après-midi, le même jour, une femme voilée suivait les détours d'une ruelle aboutissant a la rue de l'Hôpital, et s'arrêtait devant une petite porte basse cachée dans un renfoncement. Elle frappa deux coups discrètement. La porte s'ouvrit.

— Bonjour, maître Esaii, dit-elle.

Un juif, vieux comme le monde, traînait se- vêlements sordides dans une pièce

Profitant de ce que sa chaîne avait été brisée, il s'est jeté sous une voiture de moellons, dont la roue lui a écrasé la tête. (Chap. VIII.)

pauvrement meublée. Il s'inclina, pendant que la visiteuse se débarrassait de son voile.

— Madame Guiol! fit-il.

C'était elle en effet; il ajouta :

— A quoi dois-je l'honneur?...

— J'ai besoin de ta masure, répondit la grosse femme. Tu reviendras ce soir : laisse-moi.

Dans la main teudue du juif elle mit une pièce d'or. Le père Esaii examina le louis CJV avec attention, sourit et sortit, après une seconde révérence. *0

*ù. Quand elle fut seule : *\>

' \SCjx

10e LIVRAISON.

(librairie ANTI-CLÉRICALE.)

— Ce François Cadière m'inquiète, murmura-t-elle... Avec cela, Girard abuse de la situation et manque de prudence.'. Il est tellement aveuglé par la passion que lui inspire cette petite, ajouta-elle avec un soupir, qu'il ne veut s'apercevoir île rien, ni que le Père Nicolas le surveille, ni que François, sans avoir encore de preuves, trouve singulière cette visite de la maréchaussée qui promet de revenir et qui ne revient pas. qui lait tant de bruit pour si peu de besogne... La mère, elle, ne demande pas mieux que l'aventure n'ait pas de suite ; la petite croit ce que Jean-Baptiste lui dit, que c'esl grâce à son intervention et à je ne sais quelles pénitences qu'il lui impose et dont il ne veut pas me parler... .Mais lui, ce damné marchand, ne semble pas codj

cela comme naturel... Eh bien! puisqu'il me ferme la porte, je veux savoir, mieux que je ne le saurais chez lui, ce que pense notre homme... Elle marchait à grands pas dans la pièce sombre.

— Dire que me voilà encore servant les amours de Jean-Baptiste!... Oh! d'abord il l'aime trop, cette Catherine; ça ne peut pas durer : il vaut mieux. que ce beau feu passe tout de suite; quand il en sera las, il me reviendra... Avec moi il n'a pas à craindre de scandale, ni d'homme gênant... caria est surtout le danger... S'il savait la chose, ce François serait homme à tuer mon jésuitou! ... Le tuer!...

Un frisson la secouait à cette idée...

— Allons, je suis folle, ajouta-t-elle... Je me mets martel en tête... Quel dommage que mon pauvre Guiol soit encore au bague! c'est lui qui aurait fait un bon chien de garde.*, si peu jaloux, et si obéissant, et si solide!...

Un murmure de voix arrivait par bouffies, assourdi par l'éloignement et comme

,! par quelque chose de sonore.

La Guiol s'agenouilla, fit une pesée sur un ornement eu relief de la plaque de fond de la cheminée : la plaque s'ouvrit par un côté comme une porte, laissant à découvert une cavité que fermait de l'autre cote la plaque de cheminée voisine.

On eût dit soudain que des personnes venaient de pénétrer dans la chambre, tant on percevait distinctement une conversation animée.

— ils sont la, murmura-t-elle.

Et elle prêta l'oreille d'un air d'attention prof

— Alors, disait une voix de femme que la Guiol reconnut pour être celle de la mère Cadière, c'est décidé? Tu liens à revenir dans deux jours?

— Oui. après-demain soir, répondit François : j'y tiens absolument, et je revii ndrais plus tôt, si c'était passiftlë.

— Mon Dieu! mon Dieu! refuser de m 'entendre ! Tu ne veux pas te laisser convaincre?... Revenir! Mais puisqu'une occasion t'appelle au dehors, profites- eu : reste où tu vas quelque temps : tu sais bien que le danger pour loi esta Toulon.

— Ah ! ma mère, n'allons pas recommencer: je n'y crois pas, à ce danger imaginaire.

— Sainte Vierge ! si c'est possible!... On voit bien que tu n'étais pas là lors de la visite de la maréchaussée.

— Et je le regrette, tennerrel Quelque chose me dit que j'aurais eu à donner une fière leçon à ces ivrognes qui m'ont dévalisé ma cave...

- Les imbéciles! se dit la Guiol ; Poisson, sans doute.

Si lu \eu\ savoir mon avis, reprenait le fils, ces gens de la maréehaus

foui IViiei de vulgaires uaj stificateurs.

— Tais-toi ! tais-toi !

La Guiol sourit.

— Pas si bête, le marchand I... Pas assez!

— Mais si on te prend au retour? insistait la mère : si on te condamne pour ce malheureux pamphlet, terrible enfant?

— Pas de danger, je te dis ; si on avait dû me prendre et me condamner, ce serait déjà fait : et pouvait-on me punir d'avoir écrit ce que tout le monde raconte dans Toulon...

— Les méchantes langues !

— D'accord : la question n'est pas là. La question est que les mic-mac de curés n'ont fait qu'augmenter autour de notre maison : je sens cela, moi... Catherine est tout le temps chez son nouveau confesseur : ce n'est pas à l'église qu'elle va le voir, c'est chez lui... et cela me déplaît...

Il commençait à se monter.

— Preuve que Jean-Baptiste est imprudent, songeait la Guiol...

— Je vous le demande, reprit François, est-ce naturel et honnête, cette conduite-là? Laisseriez-vous votre fille aller comme ça s'enfermer des heures chez un homme?

— Le Père Girard n'est pas un homme.

— C'est donc une femme? Prenez garde d'en avoir un jour quelque preuve, que c'est un homme...

— Tu oses supposer?

— Je ne suppose rien : je sais comment s'est conduit votre Père Girard avec pas mal de ses pénitentes...

— Calomnies!

— Evidemment, je ne peux rien prouver: pour faire ce qu'ira fait, il ne s'est pas mis dans la rue... Je n'ai lancé mon pamphlet justement que pour forcer la vérité à se faire jour... Si j'en avais des preuves, croyez-vous que j'attendrais? J'ai confiance dans la grande honnêteté de Catherine; mais précisément parce qu'elle est honnête, il est aisé de la tromper... Et puis sait-on à quelles armes peuvent recourir ces gens-là?

— Tu parles de parti pris?

— Je parle en homme qui aime ma petite sœur, qui a peur d'un affront pour elle... Ah! misère, s'il lui arrivait ce qui arrive à d'autres!...

Il frappait du poing sur un meuble.

— Je la vengerais, certes! Je le tuerais! criait-il.

— Malheureux!

— Mais Cahlerine en aurait-elle moins pour elle la honte, et la pire de toutes les hontes?...

La mère ne répondit pas...

— Hein? pensait la Guiol, avais-je raison de redouter cet enragé-là ! François reprit :

— Je vous le dis, ma mère, et je vous le répète, vu que je suis obligé de partir, non sans regret, s'il y a un danger sur quelqu'un ici, c'est sur ma sœur... Vous-même, si aveuglée que vous soyez, vous n'avez pas pu ne pas remarquer comme elle pâlit, comme ses yeux se cernent, comme elle a quitté même ses visites à l'hôpital, comme on voit qu'elle a pleuré, comme elle ne dort plus. Elle souffre plus que jamais, et mon idée est que c'est par la faute de cet homme.

La mère ne disait plus rien.

— Est-ce qu'il arriverait à la faire se méfier, elle aussi? maugréait la Guiol. Il se fit un silence, pendant lequel des pas s'entendaient de droite et de gauche,

accompagnés de bruits de tiroirs et de portes ouvertes et refermées. François Cadière : , rassemblait les quelques objets nécessaires à son voyage. 11 ajouta un moment : jr)

(je *e2 ^sG^

— A cette heure-ci, où est-elle0 dans sa chambre ; qu'y fait-elle? elle y pleure. Est-ce naturel cela? Est-ce que c'est là la vie d'une jeune fille'?... Et les visites de cette Mm' Guiol, si empressée, si désireuse de l'envoyer à son confesseur, est-ce naturel?... Ah! la drogue de femme!... Tenez! ma mère, si vous aimez votre fille...

— Si je l'aime? Ah! tu sais bien que je mourrais s'il lui arrivait malheur...

— Eh bien, alors surveillez-la: il n'est que temps, ou plutôt, comme la défendre ici est difficile... il faut de suite...

Il s'interrompit :

— Où est donc mon portefeuille?

Tous deux passèrent quelque temps à le chercher.

— Grossier personnage ! grognait la grosse femme... A-l-il un nez, cet animal-là? Il aurait tout deviné malgré nos précautions... Je comprends à présent pourquoi il résistait au conseil de partir que lui donnait sa mère, d'après Jean-Baptiste... Enfin, il s'en va... Où va-t-il? Il faudrait le savoir...

Elle s'interrompit; François avait ce qu'il cherchait et la conversation venait de reprendre.

— Ce qu'il faut, disait le marchand, c'est fermer la boutique jusqu'à mon retour, et partir tout de suite vous installer avec Catherine dans la bastide que je viens d'acheter pour vous...

— L'affaire est donc faite ?

— De ce matin : il était temps. La maisonnette est organisée un peu à la diable, mais je n'ai pas eu le loisir de terminer l'installation; je l'achèverai en revenant. Entrez-y tout de même, et immédiatement, je vous en prie.

— Je serais bien mal venue de te refuser ça, mon garçon, après la surprise que tu nous fais. Nous y partirons demain matin.

— A la bonne heure ; vous vous souvenez, l'ancienne bastide du père Cabirous?...

— Oui, oui, je vois cela d'ici, à droite de l'auberge des Trois-Couronnes, après l'Arsenal...

— Justement.

— C'est bon à savoir, murmurait la Guiol.

— Seulement, reprit François, vous ne direz à personne où vous allez ?

— A personne.

— Pa- même a votre confesseur, puisqu'il est votre confesseur aussi?

— Décidément, tu as contre lui des doutes?

— Mieux que ça, des pressentiments.

— Si lu le connaissais comme moi !

— Bien, bien! Est-ce promis?

— Puisque cela te fait plaisir.

— Jurez-le-moi.

— Eh bien ! je te le jure.

— Alors, au revoir, maman... dans deux jours je serai ici. Sa mère l'arrêta :

— Ainsi tu ne veux pas me dire où tu vas .'

— Nous aimerions pourtant bien le savoir, ajoutait la Guiol.

— Je ne le peux pas, ma mère. Pour mes affaires, si vous voulez.

— Tu te défies de moi ?

— Non: mais, je vous assure, je ne peux pas vous le dire. J^ — C'est cette lettre que tu as reçue ce matin qui t'appelle ? ^\

— Oui.

— Une femme?

— Je vous en prie, ma mère ne m'interrogez pas. Et comme la Guiol comprit qu'il prenait congé et n'eu dirait pas davantage, elle

se releva vivement, referma la plaque, sortit et descendit à grands pas du côté de la rade.

— Oui, pensait-elle, tu seras ici dans deux jours... à moins que tu n'y sois pas... Ah ! tu me traites de drogue !

Elle semblait gaie.

— Jean-Baptiste sera content de moi cette fois encore... M'en a-t-il faire des pas, cet homme-la ! Il peut le dire... Ce que j'aime, c'est ce brave marchand qui fait jurer à sa mère de ne pas dire la bastide... Il a beau faire : elle y passera, sa sœur, comme les autres. . . si elle n'y a pas passé déjà. . . Mademoiselle la mijaurée !.. il faudrait mettre des gants pour confesser cette péronnelle... Ah! çà! où donc est-ce que je cours? Je suis arrivée.

Et elle sonna, une porte cochère ouverte sur une cour pleine de fumier. Uue fdle rousse parut.

— Hilaire? demanda la Guiol.

— Il est dans le grenier; il dort.

— C'est bien. J'y monte : je le réveillerai. Reste là. Il y avait déjà quelques minutes que la grosse femme causait avec Hilaire Truc,

qui avait du mal à se réveiller, et auquel il fallait mettre les points sur les i, et dire les choses plutôt deux fois qu'une.

— Alors, vous le connaissez? demandait-elle.

— Mais oui ; je vous ai déjà dit que je lui ai souvent loué des chevaux pour aller à Fréjus.

— Bon, c'est ce dont je me suis souvenue : eh bien! je vous le répète, toute l'affaire est de ne pas se laisser voir.

— On s'en rappellera.

— Pour le reste, vous savez écrire?

— Couramment.

— Vous savez à qui il faudrait envoyer les renseignements?

— Je sais...

Ils en étaient là, quand on sonna de nouveau à la porte : la fille rousse alla

ouvrir, et, du grenier, les deux complices aperçurent François Cadière qui entrait.

— Le patron ? demanda-t-il.

— Voilà! cria Truc, qui descendit.

Dix minutes après, François sortait de chez le maquignon, monté sur une

jument de belle apparence, qui se mettait vite au trot. De son observatoire, la Guiol suivait des yeux le cavalier.

— Il a pris la route de Fréjus, dit-elle à Hilaire, en descendant à son tour.

— Je m'en suis douté : il n'a pas voulu me répondre oui, mais j'ai vu que ça le contrariait quand je lui demandais s'il allait encore voir sa bonne amie.

— Tiens! il a donc un amour à Fréjus?

— J'en ai idée, j'avais cru deviner ça autrefois.

— Bien... Ali çà ! dites donc, dépêchez-vous : il a une bonne monture, là...

— Oh! oh! lit le maquignon, il ne faudrait peut-être pas trop s'y fier ; ou a vu K comme ça des bêtes de bonue allure, poil luisant et tout, qui sont sujettes à boiter ou à /p

J^ manquer des pieds de devant quand une ombre s'allonge en travers du chemin... j^Tv

— Parfait ! sourit la grosse femme.

— Et puis, ajouta l'homme en ricanant à son tour, tandis qu'il sellait une petite jument pommelée, on voit à côté de ça des méchantes rosses dont on ne donnerait pas vingt pistoles, et qui vous ont un souffle et des jambes ! ..

— Allons ! c'est bien, conclut la Guiol, je vois que je peux partir tranquille. Et elle s'éloigna. Elle pensait trouver Girard à Sainte-Marie-Majeure, confessant :

elle ne se trompa guère. Le jésuite congédiait Mme Lebret.

— Obtenez de votre mari, disait-il, qu'aucune poursuite ne soit faite contre les auteurs d'un pamphlet qu'on m'a dit kncé contre nous.

— Je lui en avais parlé déjà, comme je vous l'ai dit, et précisément pour réclamer de lui justice ; mais M. Lebret m'aime trop pour refuser d'accéder à cette prière si différente de l'autre, et vous donner l'occasion d'affirmer votre charité chrétienne et la façon dont vous pratiquez le pardon des injures.

— C'est bien, mon enfant, lit le prêtre, qui venait d'apercevoir la Guiol : ail'/. je compte sur vous. Quant à ce dont je vous ai parlé, ajoula-t-il, cherchez bien, remarquez soigneusement sa façon de vivre; nous en recauserons.

Ces derniers mots avaient fait baisser la tète à la présidente : son confesseur, évidemment, la dominait assez pour lui faire accepter le fardeau d'une idée sûrement épouvantable et à laquelle elle souffrait de s'arrêter. Mais le jésuite connaissait bien le cœurhumain : il savait bien qu'un soupçon, si invraisemblable soit-il, de quelque horreur qu'il ait été repousse au début, s'ancre irrésistible dans l'esprit quand il a été jeté sur une personne aimée ; que la flèche à deux tranchants pénètre chaque jour plus profondément dans la plaie, et qu'on ne saurait l'en arracher sans l'élargir. La présidente s'éloigna d'un pas lourd. Elle était pâle et l'œil creux. La démarche aisée de la femme qui aime et se sent aimée avait fait place à l'allure chaueelante d'une infortunée que travaille une pensée maudite. Le souffle du prêtre avait courbé ce lis à la tige orgueilleuse, comme il avait fané l'humble violette en souillant Catherine.

Le changement était tel que la Guiol eut peine à reconnaître Mme Lebret et qu'elle la suivait encore d'un regard surpris, tout en causant à son amant.

— Allons, songeait-elle, il l'a touchée de son amour... c'est bien : et cela prouve qu'il n'est pas si acoquiné que ça à cette petite...

En quoi la Guiol se trompait : ce n'était pas l'amour qui avait rapproché Girard de la présidente. Aux premiers mots de la grosse femme, le prêtre avait eu un cri de joie.

— Tiens! fit-il, moi qui n'osais aller chez elle lui demander pourquoi elle n'est pas venue depuis plusieurs jours! j'y vais passer tout à l'heure...

Et, prenant la Guiol par la taille, ce qui prouve qu'il savait par où la prendre :

— Voyons, explique-moi donc ça tout au long, lit-il avec un sourire.

Le lendemain matin, adossée à la ruine connue sous le nom de Porte-Dorée, et qui donne accès dans Frèjus, une jeune fille attendait, anxieuse. Ses grands yeux noirs interrogeaient l'horizon, où s'enfonçaient à l'infini les méandres d'une route

eu e. Le soleil venait de se lever, pâle dans an ciel grisâtre : un de ci de printemps qui ressemblent tant aux ciels d'automne, fies simplement vêtue, cette jeune fille eûl éié belle sans la grande expression de souffrance répandue sur ses traits et qui vieillissait un peu son visage de cire : sa seule coquetterie était sa

ijfique chevelure nuire don! les tresses peu [aient jusqu'à ses hanches, dont les ^ T± bandeaux plats très soignés encadraient son Iront. Grande el bien prise d'ailleurs, sa £l

taille s'était amincie et ses veux s'étaient creusés, sans que ses bras perdissent rien de leiii' rondeur, ni son corsage rieu de ses lignes sculpturales.

L' Angélus sonna : elle ne se mit pas à genoux; elle ne lit pas même le signe de la croix. Veux ouvriers passaient ; l'un d'eux la montra du doigt à sou compagnon, disaut tout haut :

— C'est Thérèse, la fille de la folle, la renégate qui ne croit pas en Dieu... Mais Thérèse ne semblait rien voir ni entendre de ce qui se passait ou se disait

autour d'elle. Elle restait immobile, les yeux toujours fixés sur l'interminable route, et à mesure que le soleil montait, sa bouche se plissait daus une expression de désespoir.

— N'aurait-il pas reçu ma lettre? songeait-elle.. Car il n'y a pas d'autre explication à chercher... Ne se trouvait-il pas à Toulon?... ou ne m'aimerait-il plus?... Oh ! ce serait bien mal à lui, dans l'horrible situation où il me sait, de m'abaudonner...

Les sanglots lui montaient à la gorge... Tout a coup, une flamme jaillit de ses yeux : elle se dressa sur la pointe des pieds, levant la main à son front pour abriter son regard du soleil... Plus de doute... Un cavalier pointait sur la colline...

Lui ! c'était lui !... Ah ! je savais bien qu'il viendrait !...

Cinq minutes plus tard, François Cadière rejoignait, poussant de son mieux un cheval de louage, Thérèse qui avait couru au-devant de lui.

— Thérèse! cria-t-il, ma chère Thérèse!... Je suis bien en relard... C'est cette maudite bête qui boite et m'a jeté deux fois dans un fossé... J'ai cru n'arriver jamais... .

Il était descendu de sa monture, qui soufflait à se crever les poumons, et il pressait son amie dans ses bras... Elle pleurait silencieusement.

— Ah! eà, ajouta-t-il, qu'est-ce qui est arrivé? Un malheur?

— Presque.

— Parle ! Tu m'effraies ! Ta mère va plus mal?

— Au contraire : elle va beaucoup mieux, et sa folie a presque cessé...

— Vraiment?

— Oui. . . Seulement, maintenant que ses idées reviennent voilà qu'elle demande. . .

— Sou fils ?

— Justement !...

— Oh ! c'est terrible!...

— Hélas! Je lui ai dit qu'il était en voyage, qu'il allait revenir... Mais qui sait si je pourrai mentir longtemps, si quelque indiscrétion ne lui révléera pas l'affreuse vérité?.. El le médecin qui m'a prévenue qu'une émotion pourrait ramener sa démence plus aiguë que jamais... la tuer peut-être...

— Pauvre Thérèse !

— Ah! je suis bien malheureuse, va! Toute la journée, toute la nuit elle l'appel.e Où est-il? me demaude-t-elle d'uue voix à fendre l'àme... Et je ne peux pourtant pas lui répondre : 11 est au bague !...

Et l'infortunée se rejetait dans les bras du jeune homme, secouée de sanglots déchirants...

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