CHAPITRE VII L'INVITÉ DE MADAME DE MAILLY
Comme il l'avait dit au Roi, Voltaire ne semait plus sa blessure : le piquant de l'affaire, qu'il trouvait amusante comme un conte badin, l'avait remis en belle humeur.
Cet être nerveux, né, comme le duc de Richelieu, deux mois avant terme, coudamué comme lui par tous les médecins, d'apparence chélive, et qui, comme lui, devait dépasser quatre-vingts ans, n'avait besoin que d'être irrité par quelque sottise, pour se seulir malade, ou réjoui par quelque trait d'esprit, pour se considérer comme guéri à jamais.
Il s'en allait d'un pas alerte, le nez au vent, humant l'air frais, riant encore delà mine déconfite des gredins de tout rang démasqués par lui, ne voulant pas soDger aux terribles rancunes qu'il venait d'attirer sur sa tête, incapable de croire qu'à ce moment même Ruban-Chabot, Desloutawes et Fleury avaient rejoint Mme de Tencin chez elle el discutaient une vengeance dont les seuls apprêts avaient le don de les mettre en gaieté.
M. de La Popelinière, le gros financier, était là qui prenait sa part des rires et douuait aussi son idée : tout s'arrangeait à merveille... Pas un détail de la petite fête qu'on n'eut prévu... Quant au Roi, ce bon M. Fleury, si doux, si insinuant, devait s'arranger de telle façon qu'il ne pût pas prendre en mal le traitement infligé à son nouvel ami. Aussi bien Louis XV n'était guère fidèle dans ses amitiés, non plus que dans ses amours : il rirait, car il n'était pas possible qu'il ce rit pas comme tout le monde, et il serait désarmé.
— Jamais, murmurait Voltaire en fredonnant, jamais je ne me suis senti si gaillard...
Et, tout à coup, rebroussant chemin :
— Tiens! si j'allais voir cette chère abbesse? lit-il... Mes négligences doivent lui sembler bien coupables : finir ma nuit par quelques heures passées chez elle, c'est coniplélei- mon triomphe sur l'Eglise... Pauvre abbesse; elle qui me traite déjà de renégat, sous prétexte que j'ai été chez les jésuites; qui trouve un prétexte à excommunication dans chaque ligne que j'écris, — ce qui ne l'empêche pas de lire tous mes livres, — qu'est-ce qu'elle dirait si elle apprenait mon équipée de ce soir?... Rah ! elle en rirait peut-être : mais je ne la lui raconterai pas. Elle aura le plaisir de l'entendre de la bouche de ces bons MM. Couturier et Pollet... Moi, je lui ferai dire quelque histoire de couvent... elle les détaille si bieu!...
Tout en monologuant, il marchait, et suivait précisément le chemin qu'avait suivi tout à l'heure le carrosse royal.
— Je voudrais bien savoir, reprit-il, quand il m'en coûterait une autre égratignure, et même davantage, ce que MM. Pollet et Couturier, de la sacro-sainte Société de Jésus, vont faire, — non pas chez M. Des Chauffours ; pour cela je m'en doute, et je laisse a messieurs du Parlement le soin d'j fourrer le nez, mais chez cette chère abbesse.
, Je voudrais bien savoir à quel propos ils y avaient donné rendez-vous cet hiver à un p \fc certain autre jésuite répondant au nom de Girard, dont la désagréable figure m'est cer- jjV'
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Les vagues, en effet, se tordaient écumantes, couvrant les quais de paquet» d'eau, se brisant contre les rochers, avec un fracas terrible. Le jésuite et le garde-chiourme étaient très-pàles. (Chap. VIII.)
taiuemeut connue, quoique je ne puisse pas me rappeler où il m'a déjà été donné de la voir... Il faudra que je décide cette chère abbesse à me révéler cela... Cela peut avoir son utilité : il y a toujours à apprendre avec ces bons Pères. Us se servent de la confession : je m'en servirai aussi; seulement, la mienne est d'un usage plus agréable; d'ailleurs, toutes armes sont bonnes : les flèches empoisonnées sont permises à qui s'attaque à des serpents...
Il s'arrêta.
— Tiens! mais je suis arrivé, fit-il. Ai-je ma petite clé, au moins? Il me semble l'avoir prise à tout hasard... Oui, la voici...
Et, faisant doucement tourner la serrure d'une petite porte basse, qu'il referma
lie LIVRAISON.
(librairie anti-clériûale.)
soigneusement derrière lui, il pénétra dans le jardin du couvent, évitant de passer dans les parties éclairées par la Inné.
Soudain il se blottit clans une charmille.
Une grande forme blanche venait d'apparaître au bout d'une allée.
La forme approchait : bientôt Voltaire put distinguer une forme régulière et fine, avec de beaux veux noirs, des bandeaux plats qui peut- utorisés
par les règlements de la maison, — mais qui faisaient si bien sous la coi lie blanche!...
igues aux doigts, un collii luxe probablement illicite, — mais ctfc joyaux
il si bien valoir une si belle peau!... un corsage enfin qui accusait plus qu'il ; fallu une taille de reine, — mai- les lignes en étaient si intéressantes a
suivre !...
Voltaire détaillait cet ensemb o •'■ de coni isseuv.
— Plus belle chaque jour, murmurait-il.
L'abbesse, — car c'était elle. — venait à pas ôté où s'était blotti le
poète. La charmille même semblait le but de sa le nocturne.
— Cette bien heureuse, soupirait-elle : elle va s'endormir en révaut de son amant royal... Quelqu'un de ces jours, le carrosse du Roi viendra la reprendre pour l'emmener à Choisy à la place de sa sœur congédiée, et Louis XV me bai main peut-être pour me remercier des soins prodigués à sa protégée... S'il me b se la main, je devrai me considérer comme fort honorée ; je pourrai m'en vanter longtemps.
Elle soupira de nouveau .
— J'aurais rêvé mieux que cela, reprit-elle... Pourquoi n'aurais-je pas moifixé les yeux de Si Majesté.? Je suis plus jolie que ailly, qui est noire
à faire peur; je suis plus belle que M"0 de Nesle... D'abord, Pauline n'est qu'une enfant... tandis que moi je suis... une femme... et même-... Elle acheva tout bas...
— A en croire, reprit-elle, ce polisson de Voltaire... Ce mot amena un sourire sur ^es lèvres :
— U faut ur les poètes, puisque les rois ne nous rem Voltaire n'( illeurs... Si gai, si vil, si amusant!...
crime que ce diabb ■!... Nous en a-t-il dit de ces folies à celte fête
de Bellébat?... Ah! ce sont ces folies-Tà qui m'ont perdue... te phrase fut ponctuée d'un nouveau soupir. L'abh irrivée à la charmille où Voltaire se tenait coi, attendant et fai-
sant bien d'attend i liant deviner qu'il s'agissait de lui.
— Ah! çà, repril l'abbesse, est-ce q«£ je regretterais ce que j'ai fait.'?... Ce dis. mi. elle s'étail assise sur \u\ banc de gazon.
— De quel droit lé régi . puisque je m'en suis confessée?... Non, Agnès, sois franche avec toi-même. Ce1 que tu regrettes, ce n'est pas d'avoir cédé une lois,
fois, dix fois, — il ne faut jamais compter en amour, — c'est de ne pas avoir
ce n'esl pas de lui avoir donné cette clé, à ce fripon, à cet enjôleur
qui n'a pas l'air de croire un mol de t6ol ce qu'il dit, et qui le dit bien gentiment
tout de môme; ce que lu regrettes, c'est que. île cette clé, il n'en fasse pas plus SOU-
; c'esl que. par des belles auits comme celles-ci, il n'ait pas l'esprit, lui si
monter jusqu'au couvent, de venir ici me trouver sous cette charmille, de
me prendre la main en y niellant un baiser, et, une fois agenouillé devant moi, de
», ses yeux malins tout élincelants : ^gnès, je' t'aime!...
L'abbesse avait fermé q lînissanl sa phrase.
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I 'S rouvrit et un cri lui échappa... A mesure qu'elle avait parlé, Voltaire mis eu devoir de traduire eu actions ses paroles... Voici qu'il lui prenait là ioux devant elle... il y mettait un baiser en murmurant : — Je t'aime!...
Et la belle Agnès avait complètement oublié 3a Majesté.
Pendant une belle nuit d'été, combien de fois il s'échappe en même temps de bien des lèvres brûlantes, ce mot magique qui venait d'attirer l'abbesse dans les bras amant! Préci ire le murmurait dans la charmille, là-bas,
à isy, faisant écho. La Tuur-du-Piu, à genoux lui aussi, aux pieds de sa belle inconnue, disait et répétait :
— Je t'aime!
Un peu surprise du tutoiement, la comtesse se leva...
— Horace! fit-elle d'i;n ton de reproche... Puis se reprenant :
— Pardon! j'ai voulu dire : comte! ou plutôt monseigneur!
— Au diable l'épiscopat! criait le gentilhomme de plus en plus ivre de toutes les Vous m'avez appelé Horace, j'ai parfaitement entendu.,, et jamais ce nom
ne m'a semblé plus doux .pie dans votre bouche... Il ressemble à une caresse...
— Et c'est pourquoi je le regrette!.. .
— Fi donc! au contraire...
Et, ~ île la comtesse qui se dérobait :
— Caresse-moi de mou petit nom, supplîa-t-il...
— Allons! allons! vous êtes familier!...
— Je vous aime!
— Si 'vite?
— Voyez comme les femmes sont inconséquentes ! Si je ne vous aimais pas déjà, liriez : il ne se connaît donc pas eu femm i mie? — Je vous aime, je vous
le dis... et...
— Et je ne demande pas mieux que de le croire.
— Allons donc!...
— Attendez : à condition que vous mêle prouviez...
— Je ne deman '. ux, moi non plus... Laissez-moi vous prendre un baiser, seulement, un tout petit, e! vous verrez...
— Voyons! soyez raisonnable : vous savez bien que c'est une autre preuve que je veux...
— Laquelle? balbutia le comte, un peu décontenancé par la pâleur de M"1" de Mailly et la iixité de ses regards ai
— Vous ne vous en souvenez plus déjà? Le Champagne vous ôte-t-il à ce point les idées ?
— A moi? le Champagne?... Cette tisane!... Vous allez voir!...
Et s'en versant plein un verre ordinaire, non saus en répandre sur la nappe, il le vida d'un trait.
— Je vois que vous savez boire, dit tranquillement la Mailly ; saurez-vous aussi bien me venger?
Elle lui avait pris la main et se penchait sur lui, sa gorge effleurant presque sa poitrine... Une sorte de délire s'emparait du comte.
— Eh bien! oui, fit-il d'une voix sourde, tirant son épée qu'il mit à côté de lui