Figaro, 23 avril
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cette guerre. Dans ce silence tragique et magnifique, nul regret n'a le droit d'élever la voix. Mais si ma douleur ne dit rien, mon ad miration peut se faire entendre; et, en parlant de ce jeune soldat, à peine adolescent et mort comme les plus braves, c'est de tous ses frères que je parle, c'est des milliers de ses pareils que je salue en son nom qui devient un vaste et glorieux symbole; car, à cette heure, où une prodigieuse vague d'abnégation et de courage, venue des plus profondes réserves de la race, soulève tous ceux qui luttent et meurent pour l'avenir, ils se ïcssemblent tous dans la même beauté.
Mon ami Raymond Bon était sergent au ...e bataillon des Chasseurs alpins. Parti en août avec ceux de la classe de 1915, — c'est vous dire qu'il comptait à peine vingt ans,
— il avait gagné ses galons sur les champs de bataille, à la suite de deux citations à Tordre du jour, dont la seconde, au retour d'un assaut sanglant près de Thann, en Haute-Alsace, où il s'était particulièrement distingué, s'exprimait ainsi : « Le caporal Bon est cité à l'ordre du bataillon pour sa belle conduite au feu et son insouciance de la mort. Après avoir pris le commandement de sa section, le chef étant mort, il s* est jeté en avant de ses hommes en criant : « Suivezmoi! », donnant ainsi une preuve d'énergie et de courage inouï. Il fut le premier avec sa section à sauter dans les tranchées ennemies. »
Le même jour, il était fait sergent et félicité en ces termes par son général devant le bataillon assemblé :
— « C'est la deuxième fois, mon ami, qu'on me parle de vous; la troisième, c'est de moi que Ton vous parlera. »
Aujourd'hui, c'est de sa mort que l'on parle; mais aussi de la gloire immortelle qu'elle seule confère. « Au Vieil-Armand, écrit un camarade de Bon, d'après le récit de son capitaine, la compagnie de notre ami était en réserve et prête à soutenir l'attaque exécutée, par un régiment d'infanterie. Ordre est transmis de soutenir et reU' forcer cette attaque. La compagnie saute immédiatement hors des trancha, le capitaine et Bon en tête. Rafale d'artillerie. Une grosse marmite de 150 atteint Raymond presque de plein fouet, lui broyant la jambe droite et la poitrine. Le capitaine est atteint à la main droite. Malgré ses horribles blessures, Bon ne perd pas connaissance; il peut balbutier quelques paroles et serrer ?.a main que lui tend son capitaine; il retombe mort. En moins de deux minutes, tout fut 3ni. »
«Toujours prêt àpayerdesapersonne, ajoute le capitaine, un vaillant entre les vaillants.»
SUR LA MORT D'UN PKTIT SOUDAT 79
Humbles et glorieux détails! Humbles parce qu'ils sont si communs, qu'ils se répètent sans cesse dans leur monotonie sublime et surgissent de toutes parts, innombrables comme les gestes nécessaires de la vie quotidienne; si glorieux pourtant, parce qu'avant cette guerre ils paraissaient si rares et presque légendaires et incompréhensibles.
Raymond Bon était un enfant du Midi, de cette Provence qui, chaque jour, efface à grands flots de son sang, des calomnies aux» quelles on ne peut plus penser sans pâlir de colère et d'indignation. H était né en Avignon, la ville des papes et des cigales, où l'accent est le plus sonore et le cœur le plus prompt. C'était un petit prévôt de boxe qui gagnait sa vie et celle de ses vieux parents
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à enseigner, à Nice, le noble art de se défendre avec les bonnes armes toujours prêtes que la nature nous a données. Il n'avait d'autre instruction que celle (Ju'on rapporte de l'école primaire; mais ce presque illettré possédait toute la finesse, l'éducation innée, Ik délicatesse et le tact inconscient, la gentillesse de paroles et de sentiments, l'élégance de cœur de cette jolie race dont les meilleurs enfants semblent purifiés et spiritualisés dès leurs premiers pas, par le plus beau soleil du monde et s'apparentent directement à travers les siècles et les mystères des générations, à ces délicieux éphèbcs de la Grèce d'autrefois, qui naissaient à même de tout comprendre et de ressentir, avant d'avoir vécu, les plus pures émotions de la vie. Si j'y insiste, c'est qu'en cela surtout il représentait des milliers et des milliers de jeunes hommes de cet admirable pays où tout ce que l'humanité a acquis de meilleur
et de plus adorable se trouve partout caché sous Técorce indiiïérente de l'existence de tous les jours et n'attend qu'une occasion favorable pour s'épanouir en surprenantes fleurs de grâce, de générosité et d'héroïsme.
Quand j'appris qu'il était parti pour le front, j'eus, hélas! la certitude que je ne le reverrais plus. Il était de ceux sur le sort de qui l'on ne se trompe point. Il était de ces prédestinés que leur courage marque d'avance pour la mort ou pour le laurier. Je connaissais trop son ardeur, sa sincérité sans bornes et son grand cœur limpide, son admirable cœur sans prudence, sans arrière-pensée, sans calculs, projeté tout entier, à toute heure et de toutes ses forces, vers l'honneur et vers le devoir. Il devait être dans la tran-
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chée et dans l'attaque, tel que je le vis si souvent sur le ring, S€ donnant tout de suite totalement, infatigablement, aveuglément, joyeusement; et toujours prêt à affronter, avec un bon sourire d'enfant timide, n'importe quel géant qui l'aurait provoqué.
Je me rappelle qu'un jour de l'an dernier, il « entraînait » Carpentier qui allait se mesurer avec je ne sais plus quel nègre redoutable. Gomme la disproportion des forces nous semblait assez inquiétante, mon ami Maurevert et moi avions pris à part le champion du monde pour lui recommander de ne pas frapper trop durement et d'épargner autant que possible notre petit prévôt. Le bon Carpentier, qui est plein de chevaleresque douceur, promit tout ce que nous lui demandions; mais après le premier « round », il vint nous retrouver et nous déclara : « Je ne veux pas le ménager comme je voudrais, il a trop de cœur, ce petit; et il
faut que j'attaque et me défende sérieusement. Du reste, il vous a entendus et m'a dit : « N'écoutez pas ces messieurs; ils sont trop gentils pour moi et ont toujours peur qu'on ne m'abîme. Il n'y a rien à craindre, allez-y carrément, sinon ce n'est pas du beau travail. »
« Du beau travail », c'est évidemment ce qu'il a fait là-bas et ce qu'ils y font tous. C'est en effet un beau travail, le plus sublime que l'homme puisse accoriiplir, que de mourir ainsi pour une cause dont on ne connaîtra point le triomphe, pour des biens qu'on ne voit pas et qui n'appartiendront qu'à ceux qu'on ne reverra plus. Car hormis ces biens-là, comme tant de milliers d'autres, comme presque tous les autres, il n'avait rien à perdre, rien à gagner dans cette guerre. Il
ne possédait en ce monde que la force de ses deux bras; et cette force trouve partout sa patrie. Mais il ne s'agit plus ici de l'intérêt personnel et immédiat qui dirige presque toutes les actions de la vie ordinaire. Une plus haute pensée a visité les âmes et les occupe tout entières; et les moins préparées, les plus humbles, celles qui semblaient ne presque rien comprendre dans l'existence qui précéda l'immense épreuve, la pénètrent aujourd'hui, cette pensée, la ressentent et la vivent aussi profondément et avec la même ampleur infinie que celles qui croyaient être seules à la saisir, à la juger de haut ou à en avoir fait le tour. Jamais idée pure ne descendit plus avant dans un plus grand nombre de cœurs et ne s'y maintint plus longtemps sans défaillance et sans vacillations. Aussi s'amasse-t-il, sans aucun doute, en ce moment, on ne sait où, là-haut, au sein des inconnus qui nous dominent, le plus pro-
digieux trésor de forces immatérielles que l'homme ait jamais possédé et où il puisera jusqu'à la fin des temps; car dans ce trésor surhumain rien ne se perd et nous, nous nourrissons encore chaque jour des vertus qu'y déposèrent, il y a tant de siècles, les héros de la Grèce et de Rome, les martyrs et les saints des premières années de l'Église et la chevalerie du moyen âge.
Il est déjà permis de parler de cette guerre comme si elle était terminée, et de la victoire comme si elle était assurée. En principe, et dans la région des certitudes idéales, l'Allemagne est vaincue depuis la bataille de la Marne; et la réalité, toujours plus lente, parce qu'elle traîne le poids de la matière, viendra docilement et nécessairement se superposer à ces certitudes. L'agonie de la bête se prolongera peut-être durant des semaines ou des mois; car elle est douée de la vitalité opiniâtre et presque inextinguible des carnassiers; mais elle est blessée à mort,