IN MEMORIAM
même famille immortelle. Ils ne sont pas sous terre, dans le creux de leurstombes,ma:* au fond de nos cœurs où tout ce qu'ils étaient poursuivra sa carrière. Ils vivent en nous comme nous mourons en eux. Ils nous voient, nous entendent de plus près que lorsqu'ils étaient dans nos bras; veillons donc à ce qu'ils ne voient que des actes et n'entendent que des mots dignes d'eux.
En glorifiant aujourd'hui la mémoire de Miss Edith Cavell, nous ne glorifions pas s< ulement l'héroïne tombée au milieu de son œuvre de pitié et d'amour, mais toutes celles qui de toutes parts ont accompli et accomplissent encore le même sacrifice et sont prêtes, dans les mêmes circonstances, à affronter le même sort.
Les Athéniens du temps dePériclès, chaque hiver, durant^ leur grande guerre, nous apprend Thucydide, célébraient aux frais de l'État les funérailles des victimes de la der-
1. AllocotioD prononcée dans une réunion privée, l6 18 décembre 1915.
nière campagne. Les ossements rangés par tribus, étaient exposés sous une tente et honorés pendant trois jours. Au milieu de cette foule de défunts reconnus et glorieux, s'élevait un lit vide, couvert de tentures, et dédié aux Invisibles^ c'est-à-dire à ceux dont les corps n'avaient pu être retrouvés. Élevons aussi parmi nous et d'abord, dans le recueillement de cette salle où ne peuvent retentir que des paroles presque religieuses, un pareil autel mystérieux et* sacré aux héroïnes invisibles de cette guerre, c'est-à-direà toutes celles qui ont péri d'une mort obscure et qui n'a pas laissé dé trace, comme aussi à toutes celles qui vivent encore et dont personne ne dira les souffrances et les sacrifices. Ayons ici, sous les yeux de l'esprit, tous les faits héroïques que nous connaissons; mais réservons une place glorieuse à toi» ceux, incomparablement plus nombreux et peut-être plus beaux que nous ne eonûiûssoiis
pas encore; et surtout à tous ceux que nous ne connaîtrons jainais, car la gloire a sesinjustices, comme la mort a ses fatalités.
Il est cependant peu probable que parmi ces sacrifices on en puisse découvrir un plus admirable que celui de Miss Edith Cavell. Je n'ai pas à rappeler les circonstances de cette mort que personne n'ignore et qu'on n'oubliera plus. Tout y est rassemblé par le destin pour que du creux de l'ombre la plus basse s'élève la gloire la pins pure. Il a mis dans le fond toute la haine, toute l'horreur, toute la vilenie, toute la lâcheté et .toute l'infamie, pour faire éclater dans le haut toute la pitié, toute la bravoure et la grâce innocentes, tout ce qui fait le bien, toute la douceur d'aimer, afin de nous montrer jusqu'où peuvent des-
cendre des hommes et monter une femme; et comme s'il avait eu la volonté expresse et manifeste de tirer d'un seul coup des tristesses et des beautés éparses en cette guerre, un exemple unique et incomparable qui fût en même temps un immortel et consolant symbole.
Et l'on dirait qu'il a pris soin que ce symbole fût aussi juste, aussi général que possible. Il n'a pas choisi une héroïne éclatante et guerrière, comme il l'eût fait autrefois : une Judith, une Lucrèce, ni même une Jeanne d'Arc. Il n'a pas eu besoin de paroles retentissantes, de vêtements magnifiques, d'attitudes et d'accessoires tragiques, de mise en scène grandiose. La beauté qui nous touche est devenue plus simple, elle fait moins de
bruit et s'est réfugiée plus près de notre cœur. Et c'est pourquoi il est allé chercher dans l'ombre une petite infirmière semblable à tant de milliers d'autres. On ne sait pas, à voir son humble image, si elle est riche ou pauvre, petite bourgeoise ou grande dame. Elle passerait partout inaperçue jusqu'à l'heure de l'épreuve où la gloire reconnaît ses élus, et l'on dirait que la bonté a presque effacé les traits particuliers de son visage, pour qu'il ressemblât davantage au visage pensif et mélancoliquement souriant de toutes celles qui sont bonnes sur cette terre.
Il fallait en effet réunir sous ces traits le dévouement caché et l'héroïsme tranquille de toutes les femmes qui font leur devoir, c'est-à-dire de toutes celles que nous voyons sans cesse autour de nous, travailler, espérer, veiller, soulager, secourir, s'épuiser sans se plaindre, souffrir dans le secret et pleurer leurs morts dans le silence.
Elle a passé comme un éclair pour illuminer un instant cette foule innombrai^le et confuse, en confirmant notre confianGe et notre admiration. Elle ajoute une dernière beauté aux grandes révélations de cette guerre; car celle-ci en nous apprenant bien des choses qui ne sortiront plus de notre mémoire, nous a surtout révélés à nousmêmes. Aux premiers jours de Teffroyable épreuve, on ne savait pas ce que les hommes et les femmes allaient faire. On» interrogeait vainement le passé pour y apprendre l'avenir. Il n'y avait pas d« passé comparable. On reportait les yeux sur le présent et on les. refermait pleins d'inquiétudes. Dans quel état nous retrouverions-nôus en face du devoir, du sacrifice, de la douleur et de la mort, après tant d'années de paix, de bien-être, de plaisirs, d'insouciance et de laisser-aller moral? Quelle avait été la marche invisible et profonde de la conscience humaine et de»
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forces secrètes qui sont le tout de l'horame durant ce long répit où elles n'avaient pas eu à affronter le sort? Étaient-elles endormies, affaiblies ou perdues, allaient-elles répondre à l'appel du destin, ou descendues trop bas ne retrouveraient-elles point l'énergie nécessaire pour remonter à la surface de la vie? Il y eut une minute d'angoisse et de silence; et tout à coup dans cette angoisse et^ ce silence, la plus éclatante réponse,, le plus magnifique cri de résurrection, de justice, d'héroïsme et de sacrifice que la terre ait entendu depuis qu'elle roule par les routes de l'espace et du temps. Elles étaient toujours là, les forces idéales! Elles remontaient de toutes parts, du fond de toutes les âmes accourues, non seulement intactes, mais plus radieuses, plus pures, plus nombreuses, plus vibrantes, plus puissantes que jamais! A l'étonnement de tous, qui les possédaient en les ignorant, elles avaient grandi et s'étaient affermies dans la
négligence et l'oubli apparents. Aujourd'hui, il n'y a plus de doute. On peut tout attendre de ceux, on peut tout espérer de celles !qui surmontent la longue et dure épreuve. Si l'héroïsme dépensé par l'homme sur les champs de bataille n'a jamais été comparable à celui qui s'y dépense en ce moment, on peut dire que du côté de la femme, il échappe bien davantage encore à toute comparaison. On savait qu'un certain nombre d'hommes étaient capables de donner leur vie pour la patrie, pour la foi, pour une noble idée; mais on ne savait pas que tous, durant d'interminables mois, en masses profondes et unanimes, tiendraient tête à la mort; et surtout, on ne soupçonnait point, ou du moins on l'avait quelque peu oublié depuis le temps des grands martyres, que la femme était prête au même don de soi, à la même patience, aux mêmes holocaustes, à la même grandeur d'âme et allait se montrer,
dans moins de sang peut-être mais parmi plus de larmes, — car c'est toujours à elle qu'aboutissent les douleurs, — l'émule et l'égale de l'homme.
Dan? un volume qui était sous presse au moment où éclata la guerre et qui attend l'heure de la paix, j'avais, sous le titre : L'Hôte inconnu^ consacré, entre plusieurs autres, une étude spéciale à certains phélomènes d'intuition, de lucidité, de clairroyance ou de clairaudience, de vision à distance et même de vision de l'avenir, qu'on a groupés sous le nom d'ailleurs assez impropre ît mal composé de psychométrie, qui est, )Our emprunter la bonne définition du K Maxwell, « la faculté qu'ont certaines )ersonnes de se mettre en relation, soit spontanément, soit le plus souvent par l'intermé-