LART POUR LARD
^^^^^^^0 cette époque, la clientèle du père se
composait en grande partie de campat^^ gnards, cultivateurs, artisans, brasseurs ou cabaretiers. Le hasard voulut qu'un de ces derniers, voyant les graffitti qui couvraient les murs enfumés de la forge, lui demanda s'il connaissait un peintre
capable de lui brosser une enseigne. - J'ai votre homme, -. lui dit le maître forgeron qui aimait à rire (celui qu'il appelait son homme était haut comme une botte). Quel sujet désirez-vous?
l6 LES DÉBUTS D'UN PEINTRE
— Mais, un beau roi d'Espagne m'irait assez bien, si cela ne coûtait pas trop cher, dit le paysan en se grattant l'oreille. J'aimerais aussi quelques accessoires : un jambon entrelardé, bien dodu, flanqué de quelques pintes de bière avec des panaches de mousse.
— Vous aurez cela.
— Vraiment! mais à quel prix ?
— Oh ! pas d'argent : vous fournirez tout simplement les modèles ; je vous fais grâce du roi d'Espagne, difficile à se procurer, mais vous m'enverrez un jambon et une tonne de bière.
— Tope là : affaire conclue, dit le paysan au comble de la joie.
11 faut avouer que c'était donné; aussi les amateurs affluèrent ; l'un voulait un lion rouge ou un ours ; l'autre, un homme sauvage avec une massue dorée, sans oublier les accessoires : bouteilles, pintes et jambons.
" Une massue dorée à l'or fin, r^ dit le père, qui saisit la balle au bond; cela vaut une tonne de bière en plus...
La famille du peintre d'enseignes était déjà rassasiée de viande de porc et saturée de bière, quand, fort heureusement, deux braves bourgeois, à la tête d'une maison d'aunages, voulurent avoir, eux aussi, une enseigne représentant la sainte Trinité : Dieu le Père, Dieu le Fils et le Saint-Esprit. '^ Ainsi soit-il, ^ dit le maître forgeron qui traita l'affaire.
'es deux négociants, très estimés de leurs voisins, étaient deux aides du bourreau en retraite. Types bizarres, raides, toujours correctement vêtus de drap noir et coiffés de chapeaux tremblons bien astiqués. Ils portaient des perruques luisantes, à reflets bleus comme l'aile du corbeau ; avec leur barbe teinte en
noir d'ébène et dont les dessous, brûlés par l'abus des teintures, prenaient des tons de vieux palissandre, ils avaient l'air de croque-morts empaillés. Les gamins, — cet âge est sans pitié — les appelaient les deux marchands d'encre.
Au demeurant, personne n'était ni plus poli, ni plus avenant, et les voisins — bonnes gens, sans préjugés, estimant qu'il n'y a point de sot métier — se plaisaient à trinquer avec ces sinistres fonctionnaires au cabaret des Trois Perdrix.
On avait encore « le respect des autorités sociales « ; les gendarmes n'étaient jamais lapidés, et lorsqu'un sergent de ville avait bu une douzaine de verres de trop, les bourgeois, fort dociles, le reconduisaient amicalement, bras dessus, bras dessous, avec tous les égards dus à son rang et à son plumet.
f[e cabaret des Trois Perdrix, dont la bonne renommée semble défier les siècles, était célèbre, en outre, à cause d'une vieille coutume dont le côté humain et bon enfant caractérisait le peuple brabançon de cette époque. Il n'en est malheureusement plus ainsi depuis que l'alcool a empoisonné les masses et détrôné nos excellentes bières.
L'établissement en question se trouvant sur le parcours des condamnés allant au supplice, il était d'usage d'y faire une station : le temps de délier ces malheureux et de leur offrir un verre du bon tonneau. Presque tous acceptaient : la bière était si réconfortante ! Il paraît même, d'après ce que racontaient nos deux compères, qu'un de ces pauvres diables à qui l'on offrait une pinte de lambic empanachée de mousse, souffla dessus en inclinant quelque peu le verre.
l8 LES DÉBUTS D'UN PEINTRE
— Pourquoi rejetez-vous la mousse? lui demanda le bourreau.
— Parce que ça donne la gravelle, répondit le condamné... Et tandis qu'on lui liait les mains, la charrette cahotante faisait une trouée dans la foule attendrie...
Les ex-collaborateurs du bourreau furent si contents de leur sainte Trinité, qu'ils gratifièrent l'auteur d'une pièce de drap, un peu avariée, il est vrai, mais d'une belle couleur verte; on en fit des habits des dimanches pour la nombreuse progéniture du maître forgeron, qui prenait alors l'aspect d'une botte de jeunes légumes.
La sainte Trinité, bien des fois repeinte par d'autres artistes, depuis l'an de grâce i835, se voit encore aujourd'hui à la même place, bien que les deux noirs fantoches dont j'ai parlé aient rejoint depuis longtemps leurs clients décapités.
|ant qu'il restait un atome de couleur dans les pots, le peintre d'enseignes ne pouvait rester en place, et s'éclipsait de la forge pour aller barbouiller les choses les plus étranges dans un coin du grenier.
'^ Sois peintre si tu peux, r. dit un jour le maître forgeron à son fils, « mais sache que si cela ne te rapporte rien, tu reprendras la lime ou le marteau, ^i
A partir de i832 jusqu'en iSSy, le jeune homme fut tour à tour peintre sur porcelaine, peintre sur verre ou décorateur; tout lui était bon lorsqu'il s'agissait de brosser. Faisant de la peinture au mètre courant, juché tantôt sur un échafaudage vermoulu, tantôt sur une échelle branlante, et sautant de branche en branche avec une désinvolture acrobatique, il aurait peint la queue du diable pour gagner quelques sous...
LES DEBUTS D UN PEINTRE ig