‹ Les débuts d'un peintreChapitre 4 sur 9 · FUGUE EN RE BEMOL .MINEUR · texte numérisé non relu

FUGUE EN RE BEMOL .MINEUR

ependant, le père s'était remarié trois ou quatre ans après la grande épidémie de i832, qui fit une horrible trouée dans la famille ; la maison devint un enfer pour les enfants du premier lit. Voulant se soustraire à la tyrannie d'une abominable marâtre, Jean prit la résolution de se rendre à Paris, à pied, sur son lest, qui consistait en un maigre pécule, à peine suffisant pour l'empêcher de mourir de faim.

Par bonheur, au moment de se mettre en route, un oncle du côté maternel, petit rentier, grand amateur de fleurs, le fît appeler.

— Je sais que tu n'es pas riche, mon garçon, et je tiens à te donner une preuve de mon affection (on a raison de dire que les amateurs de fîeurs sont toujours de braves gens, pensa le neveu). Je tiens à te donner.... un bon conseil; je t'engage à te munir d'un étui, de quelques boutons et d'une pelote de fil : de sorte qu'en cas d'accident, tu pourras raccommoder toi-même tes habits.

— Les grands esprits se rencontrent, fit le peintre en sortant de sa poche un étui et un dé à coudre.

— Allons, je vois que tu pourras te tirer d'affaire, et

que tu n'as besoin de rien; adieu, mon ami! et bon voyage ! . . .

iUelques tronçons de voies ferrées existaient déjà en Belgique, mais il n'était pas question, à ce moment, de la ligne Bruxelles-Paris. Le progrès a marché depuis cette époque; aujourd'hui, en quelques heures, les moins fortunés font ce voyage, en troisième classe, pour le prix d'une paire de souliers.

Le jeune voyageur espérait trouver de l'occupation, soit à la manufacture de Sèvres, soit chez les décorateurs de théâtre.

Malheureusement ou heureusement, — qui l'eût pu dire? — le peintre aurait pu devenir tout aussi bien un vendeur de journaux qu'un grand financier — les décrets de la Providence sont impénétrables. Il eut beau frapper à toutes les portes, rien n'y fit : toutes les places étaient prises.

Puis, pour être vrai, disons que sa mise, un peu dépenaillée par les intempéries, ne prêchait guère en sa faveur. De plus, ses mains rougies, gonflées et gercées par la bise semblaient incapables de tenir un pinceau.

Ce fut bien pis encore lorsque les patrons lui demandaient son adresse ; c'étaient alors des ho ! là ! là ! et des ha ! ! ! qui le faisaient rougir de honte. Par économie, il était descendu dans un misérable garni du faubourg Saint- Antoine; sa chambre, qu'il partageait avec d'autres locataires, contenait plusieurs lits, qui n'étaient occupés d'ordinaire qu'à partir de l'aube jusqu'à deux ou trois heures de l'après-midi. Messieurs les locataires, peu gênants en somme, rentraient toujours à la sourdine, et se couchaient parfois tout vêtus ; ils parlaient une langue bizarre, mêlée

de quelques mots français dont le sens échappait à leur compagnon de chambrée.

Un jour enfin, un peintre sur porcelaine, demeurant dans le voisinage, lui dit à brûle-pourpoint : '• Mais, mon garçon, vous êtes logé dans un bouge de voleurs ! Hâtezvous de sortir de là ; vous êtes Belge, dites-vous : eh bien, croyez-moi, retournez au plus vite dans votre pays : vous êtes trop jeune pour vous exposer à de pareils dangers. ^

Il était temps, en effet ; encore quelques jours de malchance, et il se serait trouvé à bout de ressources. Une lueur sinistre lui dévoila tout à coup les bas-fonds immondes qui s'ouvraient sous ses pas ; il se sauva, éperdu, se nourrissant d'un morceau de pain, et couchant dans de misérables auberges, indignes de loger des charretiers.

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