‹ Les débuts d'un peintreChapitre 5 sur 9 · CRESCENDO · texte numérisé non relu

CRESCENDO

a retraite fut désastreuse. C'était au mois de novembre, par un hiver précoce, humide et glacial ; des nuages rampants, d'un gris sale, noyaient l'horizon et détrempaient les routes, jaunes et gluantes, foulées par les pieds des troupeaux.

Rien de plus navrant et de plus monotone que les campagnes du nord de la France ; les cultures plates, les maigres pâturages, pointillés de petits tas de fumier, se succédaient pendant de mortelles journées.

On marchait dans la fange, sentant la bouse de vache, qui s'attachait aux chaussures avec une persistance énervante. De loin en loin, quelque misérable ferme apparaissait au milieu d'un bourbier infect dans lequel barbotaient

et se vautraient des oies étiques ou des truies scrofuleuses. Et dans les potagers environnants, les plantations de choux et de navets baignaient dans une pâte glacée, croupissante et nauséabonde.

Çà et là, comme des traînées de limaces, la neige fondante marbrait les branches moussues des pommiers, secouées par les rafales, et d'où tombaient quelques fruits pourris ou véreux qui s'aplatissaient dans la boue. Puis, plus rien, rien que la plaine sans horizon, coupée par la grand' route, morne, noyée et mauvaise, qui s'allongeait sans cesse et reflétait le ciel couleur de lessive.

Vers la tombée de la nuit, trempé comme un phoque, harassé et moulu, le triste voyageur devait chercher un gite dans quelque masure, suintant la misère, où, moyennant deux ou trois sous, on consentait à lui donner un abri...

ar une nuit sombre et froide, alors qu'il souffrait le martyre, affaibli par la fatigue et les privations, le battement fébrile de ses artères lui redisait l'écho joyeux de l'enclume. Ah ! combien il regrettait alors la douce chaleur et les clartés pétillantes de la forge !

11 revit le bon atelier tout flamboyant, le va-et-vient endiablé des travailleurs qui chantaient et martelaient le fer en cadence. Puis, au milieu d'un groupe de forgerons, il revit le père avec son grand tablier de cuir, les bras nus, le front perlé de sueur, battant la mesure comme un chef d'orchestre sur l'enclume retentissante. Et dans la forge embrasée, le sol vibrait sous les coups de marteau tombant dru, tandis que le métal en fusion crachait des bordées de paillettes ctoilées.

Dans un songe anxieux, extatique, il revécut, en un instant, des années de luttes sourdes, poignantes, entre-

coupées de quelques éclaircies, hélas ! très fugitives, mais dont les moindres détails s'accentuaient avec une netteté impitoyable, comme pour lui faire sentir les horreurs de l'abîme dans lequel il se débattait.

Puis, le tableau, si mouvementé, si palpitant de la révolution de i83o, se déroulait à ses veux fascinés. Une activité folle, prodigieuse, régnait dans l'atelier, le seul qui ne chômât pas. On forgeait des lances ou des pinces pour dépaver les rues, on réparait un stock de vieux fusils, on affilait des sabres, des baïonnettes, pendant que les apprentis fondaient des balles qu'ils enroulaient toutes chaudes dans les cartouches.

uelquefois, à la moindre alerte, comme un troupeau piqué par les taons, grands et petits s'échappaient de la forge pour courir aux barricades. Le père si bon, si brave sous sa rude enveloppe, fut nommé d'emblée capitaine de la garde bourgeoise ; le forgeron se multipliait : c'était l'oracle du quartier, le Deus ex machina. Un canon encloué et démonté, pris à l'ennemi, fut traîné triomphalement derrière les barricades, et réparé séance tenante sous une grêle de balles (i). Tour à tour soldat, ingénieur, charron ou armurier, il mettait la main à tout ; les environs de la porte de Hal furent transformés en un camp retranché : chaque habitation était bondée de pavés.

La maison du capitaine devint un arsenal qui semblait inépuisable; chacun y venait prendre à sa guise des charretées de mitraille, des barres de fer, des lingots de plomb.

(i)Cela se passait au boulevard de Waterloo : les Hollandais occupaient les hauteurs, en face de la rue du Cerf, où se trouve aujourd'hui le couvent des Carmes.

des baïonnettes^ des pistolets ou de vieux casques provenant du champ de bataille de Waterloo : le pain manquait souvent, mais le fer ne faisait jamais défaut...

Lentement, la vision prit un caractère lugubre ; les marteaux se taisaient peu à peu et sonnaient le glas funèbre ; puis, tout à coup, comme un présage de malheur, la forge s'éteignit dans un silence morne et troublant ; un horrible cauchemar le prit à la gorge.

La maison était déserte ; le choléra faisait des ravages épouvantables dans les quartiers populeux. Avec la rapidité de la foudre, le fléau décimait les impasses, les ruelles; et, dans les cimetières labourés de fond en comble, on enfouissait, pêle-mêle, des familles entières.

C'était au commencement de l'automne, par des journées splendides ; la nature reprenait un regain de vie, de jeunesse.

Pourtant, comme un rude moissonneur, la mort fauchait, sans répit, du matin au soir, en plein soleil ou par les nuits étoilées ; et toujours l'aube vermeille la retrouvait debout, hideuse, implacable, aiguisant sa faux pour de nouvelles hécatombes...

Il revit sa mère frappée par l'épidémie au milieu de la famille atterrée; le même jour, deux de ses frères tombaient à quelques heures d'intervalle.

Vers le soir, trois cercueils étaient enlevés en toute hâte : un fourgon, chargé de morts, stationnait devant la maison. Le père lui-même, si robuste, atteint, lui aussi, restait plusieurs jours sans connaissance.

L'image de ces êtres chéris, foudroyés à ses côtés, hâves, raidis, avec leurs yeux atones tout grands ou^•erts, ne le quittait pas, tandis qu'il tordait ses membres brisés sur un grabat sordide. Alors, il eut peur de mourir, seul, comme un chien paria ; il eut peur de la nuit épaisse, suffocante, qui l'enveloppait de toutes parts comme

un linceul glacé ; il eût voulu crier, s'enfuir, et restait là anéanti, écrasé, se mordant les poings pour ne pas éclater en sanglots...

ant d'hommes subissent des angoisses non moins terribles avant d'atteindre un but vaguement entrevu ! Ils croient franchir un obstacle, et tombent dans un gouffre. Ils s'arrachent les ongles pour remonter vers la lumière, où ils arrivent enfin, étourdis, aveuglés, puis, en tâtonnant, reviennent sur leurs pas et côtoient l'abîme...

Malheur à celui qui, dans cette lutte silencieuse, seul contre tous, tombe au bord du chemin et demande merci; s'il tend la main, ne fût-ce qu'une seule fois, malheur à lui ! il est vaincu, il végétera toute sa vie...

Loin d'abattre son courage, cette dure épreuve, vaillamment supportée, lui donna au contraire et la mesure de ses forces et la volonté tenace de lutter désormais corps à corps avec la mauvaise fortune.

Félix culpa, ce fut durant le cours de cette triste équipée, alors qu'il marchait des journées entières le long de routes interminables, courbé devant les rafales de neige

qui lui cinglaient la figure et glaçaient ses os, qu'il se traça un plan de conduite dont il ne s'écarta guère pendant plusieurs années : cette volée de coups de fouet le fit sortir de l'ornière.

Le peintre déconfit rentra au bercail, crotté comme un barbet, l'oreille basse, affamé, humilié de son insuccès vis-à-vis de la marâtre, dont le regard froidement féroce était gros de menaces et semblait lui dire : ^ La maison m'appartient; tu n'as plus de foyer, tu n'as plus de famille ; hors d'ici ! vagabond... •<

Quelques mois après, n'y tenant plus, il quitta la maison paternelle, la mort dans l'âme, livré à lui-même, mais fermement résolu à s'armer pour le striiggle for life...

C'était le matin ; son père ■ — qu'il adorait — était seul dans la forge encore silencieuse.

« Cette séparation est pénible pour nous deux, mais je ne puis te blâmer -,, dit le père à son fils. Puis il ajouta, d'une voix sourde et émue : '■ Si je fus parfois un peu rude envers toi, c'est à cause d'elle (elle, c'était la bellemère) ; suis ta vocation, ce fut toujours mon plus vif désir. Va, mon garçon, tu es courageux ; j'ai confiance en toi. -> 11 lui serra la main comme dans un étau ; et, pour la première fois, Jean ne put retenir ses larmes.

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