L ECHELLE SOCIALE EST ENDUITE DE SAVON
out alla pianissimo pendant quelque temps ; mais l'art de décorer la porcelaine tombant peu à peu dans le marasme, cette branche de salut allait encore lui manquer.
Fort heureusement, les gens riches commençaient à prendre goût à la décoration murale ; chacun voulait avoir des dessus de porte avec des motifs de fleurs ou des figures allégoriques dans les panneaux de son salon et de sa salle à manger. La bourgeoisie, à cette époque, commençait à voyager ; elle connaissait les somptueux palais de Rome, Gênes, Florence, et faisait de son mieux pour introduire chez nous le goût de la peinture décorative. Si ses efforts ne furent pas toujours couronnés de succès, on doit, néanmoins, semble-t-il, lui savoir gré de la bonne intention et ne s'en prendre qu'aux artistes.
- Décorateur i était pour ainsi dire un terme de mépris employé par la plupart des peintres, se figurant, bien à tort, qu'il suffisait, pour faire de la peinture décorative, de brosser, par-dessous jambe, une machine quelconque, pour épater ces mêmes bourgeois.
chacun son métier ; nous avons connu plusieurs décorateurs de théâtres, à Paris et à Milan, dont l'éducation artistique était beaucoup plus complète que celle de bon nombre de peintres d'histoire. Quoi qu'il en soit, ce genre de travaux se payait largement et
Mainte pistole se glissait
Dans l'escarcelle de notre homme
lui permettant de faire des études d'après nature ou de copier les maîtres anciens.
On brossait encore de temps en temps une enseigne, qu'il eût été injuste de mettre en parallèle avec le Roi d'Espagne ou avec \ Homme sauvage. Au Gourmand, entre autres, l'enseigne d'un marchand de comestibles, était preVque un tableau où le vulgaire jambon et les pintes de bière étaient remplacés par des pâtés de foie gras, des homards, des saumons, des huîtres et des carafons de vins fins dont les modèles servirent à faire bombance avec les camarades.
îourtant, il fallait donner un nouveau- coup de collier. Pour le débutant aux abois, n'ayant
d'autres moyens d'existence que son art, la
difficulté ne consiste pas à peindre un tableau plus ou moins réussi ; ce qui, d'ailleurs, n'est qu'une affaire d'appréciation.
Tout le monde, aujourd'hui, s'occupe d'esthétique ; c'est très heureux, car, si baroque que soit une peinture, plus n'est besoin d'écrire dessus ce qu'elle représente pour trouver une foule de gens à même d'en faire une analyse
raisonnée, et d'y trouver des qualités et des ^ intentions •> , qui, sans eux, échapperaient aux liommes du métier. Mais, autre chose est d'amorcer le premier amateur, cet être fugitif et capricieux, s'il en fut, qui vous glisse entre les doigts comme une anguille que l'on veut écorcher.
L'artiste occupait alors une modeste chambre garnie, contenant un vrai lit, et avait pour voisin un paysagiste déjà fort connu, d'un talent sérieux, un peu inégal, et dont les oeuvres remarquables ornent aujourd'hui le Musée de Bruxelles. C'était Théodore Fourmois.
Lui aussi ne figurait pas sur la liste des éligibles au Sénat et tirait le diable par la queue. Le paysagiste exploitait alors un maigre filon, et engagea son voisin à suivre la même voie.. Mais comment faire? Les tableaux de Fourmois étaient cotés en dessous de leur valeur, il est vrai, mais ils lui permettaient de vivoter. Tandis que le peintre de fleurs, encore en bouton lui-même, n'était connu que dans les ateliers de décorateurs.
ly avait à cette époque, déjà lointaine, une salle de vente dirigée par une vieille mégère, âpre au ! gain, ressemblant bien plus à une Parque qu'à un bon ange et pourtant les deux peintres la considéraient, dans les moments de famine, comme leur providence.
Deux fois par semaine, les amateurs de peintures modernes pouvaient enlever là, au feu des enchères, de petits tableaux de Fourmois et d'autres au prix d'une cinquantaine de francs.
C'eût été folie que d'envoyer dans ce bazar des tableaux de fleurs ou de fruits d'un inconnu : il fallait chercher autre chose.
[uréka ! s'écria un beau matin notre débutant en frappant du poing sur la porte du paysagiste. H Celui-ci, plongé dans un demi-somme, vit entrer son voisin tenant sous le bras un tableautin des plus cocasses. Fourmois le retourna plusieurs fois, ne se rendant pas compte d'abord de ce que cela pouvait être. Et tout à coup, lui, qui pourtant n'était pas d'humeur joviale, se jeta sur son lit comme un comoilsionnaire en trémoussant ses longues jambes décharnées.
Ce chef-d'œuvre pouvait avoir ^•ingt centimètres de hauteur, on eût dit un morceau de carton blanc orné d'une tache grise vers le milieu ; cette tache représentait Napoléon I^'' vu de profil, posé sur un monticule couvert de neige, la main gauche derrière le dos et tenant de la main droite une longue- vue à l'aide de laquelle l'empereur explorait l'horizon.
Le grand homme était coiffé du petit chapeau et vêtu de la redingote légendaire dont les basques fîottaient au vent; quelques flocons de neige émaillaient le ciel gris.
— En les soignant bien, et en les variant plus ou moins, on peut en faire quatre par semaine, dit l'auteur à son confrère, lorsque celui-ci se fut un peu calmé.
— Et tu te figures qu'on t'achètera pareille machine? dit Fourmois.
— Évidemment ; n'as-tu pas remarqué que les Anglais pullulent dans la salle de vente? répliqua le voisin. Eh bien, j'ai la certitude qu'ils échangeront leurs guinées contre mes Napoléon; je ne te dis que ça...
je lendemain (c'était un mercredi soir après la vente), le jeune peintre se faufila timidement dans l'arrière-boutique où trônait la directrice, les lunettes posées sur son petit nez en bec d'épervier.
— Comment! c'est vous qui êtes l'auteur du Napoléon! lui dit-elle d'une voix nasillarde. C'est très bien ça, très fin de ton ; gris sur gris. Deux Anglais se sont acharnés là-dessus comme des chiens sur un os; il faut en faire encore, mon petit ; et pour vous encourager, je vous fais grâce des lo p. c. Voilà trente francs (le cadre doré à l'or faux en avait coûté cinq; bénéfice net : vingt-cinq francs ; c'était une belle journée).
Théodore Fourmois en demeurait stupéfait, lui qui venait de vendre, pour la modique somme de cinquante francs, un charmant paysage, valant, au bas mot, un millier de francs.
Pendant six semaines, on vit apparaître à la salle de vente, les mercredis et vendredis, un ou deux Napoléon, vus, soit de face, soit de profil, debout ou assis à califourchon sur une chaise (la veille de la bataille d'Austerlitz).
L'auteur s'était habitué à aller toucher régulièrement ses trente ou quarante francs, grâce à la ténacité de l'un ou de l'autre insulaire, resté définitivement maître du terrain.