CHI TROP IN ALTO SAL, CADE SO VENTE
e vais frapper un grand coup, se dit un jour l'artiste; demain, je leur campe un Napoléon à la bataille de Waterloo, n Hélas! cela devait lui porter malheur.
Déjà, depuis quelques jours, après une forte baisse, les Napoléon ne faisaient plus qu'apparaître sur la table du crieur pour aller s'engloutir, l'un après l'autre, dans les profondeurs de l'arrière-boutique.
« Il se peut que mon Anglais soit malade ; ces choses-là arrivent à tout le monde ?., se dit l'auteur un peu inquiet. Vers le soir, l'artiste, plein d'anxiété, gravit les marches du bureau sombre qui s'élevait au fond de la salle, et que la directrice nommait ^ sa cage de rossignols «.
Là, dans un fouillis de vieilleries sans nom et de peintures monstrueuses, nichait la providence des jeunes artistes et des fruits secs ; les lunettes de cet ange tutélaire scintillaient dans le clair-obscur rembranesque, tandis qu'il feuilletait des in-folio poudreux qui sentaient le moisi.
En observant sa face ridée, plus renfrognée que d'habitude, l'artiste crut voir la Parque Atropos s'apprêtant à couper le fil qui le retenait ici-bas.
« Hélas ! c'est fini, mon pauf petit ; l'Anglais est parti
emportant ses Napoléon et ses guinées, et j'ai eu beau offrir ce genre d'article à Pierre et à Paul, personne n'en veut : « n'y avait q'iui », ajouta-t-elle en poussant un gros soupir. Puis, voyant pâlir le peintre, elle en eut pitié (c'était une bonne femme, après tout). « Asseyez-vous un instant et causons. On m'a dit que vous aviez peint des dessus de porte pour M. X; pourquoi ne feriez-vous pas des tableaux de fleurs ou de fruits? Je les ferai mousser, vous verrez ! Faites-moi quelque chose de brillant, qui tape à l'œil : je connais mon public ; ça ira comme sur des roulettes. »
— Est-il nécessaire de signer ce tableau? demanda le jeune homme en rougissant.
— C'est votre affaire; mais, pour peu que cela vous gêne, mettez-y tout simplement votre initiale ; de sorte que si c'est un four, vous pourrez toujours dire ^^ Ni vu ni connu !>.
Après avoir livré au bûcher une demi-douzaine d'Empereurs, l'artiste, un peu soulagé, se remit à la besogne.
endant cet intervalle, le temps avait marché et, la bourse s' aplatissant à vue d'œil, il fallut se contenter souvent d'un dîner imaginaire ; c'était
une vieille habitude: l'estomac, parfaitement maté, n'avait plus l'horreur du vide ; par contre, l'artiste, lui, avait horreur des dettes : le terme de son loyer était échu depuis quinze jours.
Enfin l'heure était proche; le tableau, envoyé dès la veille, gisait derrière le comptoir au milieu d'un ramassis de peintures anciennes et modernes.
Empilées au hasard, des copies de Rubens, de Van Dyck, de Jordaens, fraîchement peintes, toutes
collantes, accouplaient des Rembrandt, sauce bitume, qui sentaient l'huile bouillie.
« On assure qu'ils sont authentiques, mais nous ne garantissons rien n, fit la directrice en ouvrant la séance.
Le hasard voulut que ce fût un vendredi, — jour néfaste — ; pour comble de malheur, il pleuvait à verse, et des torrents de boue ondulaient et dégringolaient en clapotant le long des trottoirs de la Montagne de la Cour. Le ciel était noir comme de l'encre ; des promeneurs de toutes classes se précipitaient dans la salle de vente, en secouant leurs parapluies qui dégouttaient sur le parquet crotté : à chaque ondée, la foule s'entassait.
La chaleur de la salle séchait les imperméables et les blouses loqueteuses, qui dégageaient une buée écœurante, bleuissant les fonds et se mêlant à l'acre fumée des cigares mouillés. Pas une figure d'amateur parmi ce monde composite venu là pour se mettre à couvert : la vente languissait. Et tandis que le crieur bredouillait en vain sa formule endormante, des ribambelles de tableaux passaient de main en main, retournés en tous sens par des gens ineptes, regardant les marines à l'envers, en clignant les yeux, et prenant des rochers pour des vaches ou un clair de lune pour un combat de nègres.
Le guignon me poursuit ; qu'est devenue mon œuvre dans tout ce gâchis ? pensa l'artiste inquiet, se dissimulant derrière un groupe de marchandes de bric à brac.
Tout à coup, la directrice, se baissant d'un mouvement rapide, saisit un tableau et le déposa sur la table en s' écriant d'une voix stridente : « Un petit R., messieurs ! Voyez-moi ces fleurs-là ; on les sent -^ aiouta-t-elle en reniflant l'air empesté ; « c'est d'un jeune homme plein d'avenir «... Un silence de mort accueillit cette réclame. L'auteur blêmit et s'affaissa sur une banquette en s' épongeant le front...
« Voyons ça ^, dit négligemment un monsieur décoré. ^ Trente francs s, reprit celui-ci d'une voix brève en passant le tableau à la directrice, qui s'exclama : <^ Trente francs ! c'est pour rien, ce débutant est né coloriste. ».
Les oreilles de l'artiste bourdonnaient, il lui sembla qu'un rayon de soleil pénétrait subitement dans la salle enfumée.
— ^ 32, 34, 36 n, fît le crieur en regardant à droite et à gauche. « Personne ne dit mieux que •....
— Quarante, reprit le premier amateur. — Per...son...ne... dit mieux que quarante francs? Personne?? Paf... adjugé à monsieur le capitaine M... (sensation).
— « Quel est donc cet R... ? „ dit une vieille marchande de bric à brac à sa voisine. — « Sais pas ! « répondit l'autre en faisant le gros dos.
Tout est relatif en ce bas monde : un financier encoffrant son premier million est-il plus heureux qu'un ourson découvrant pour la première fois une ruche bondée de miel ?