SECONDE PÉRIODE
La taille du Haut appareil est pratiquée . Douglass l’exécute le premier .
Les chirurgiens anglais suivent son exemple. Morand est son promoteur en France (1727). Rameau , 1729. Ledran , 1730.
Ileister , 1724.
Nous avons voulu limiter notre essai à l’étude cle la taille hypogastrique en France ; mais il nous a fallu déjà faire quelques brèves citations d’auteurs étrangers pour mettre la question au point. L’anglais Douglass eut' une influence si considérable en France que nous devons faire l’analyse de sa méthode pour qu’on puisse juger exactement du mérite de nos lithotomistes. Mais en revanche nous serons très bref sur les chirurgiens anglais qui adoptèrent et modifièrent sa taille.
L'ouvrage de Dionis eut un grand succès, non seulement en France, mais même à l’étranger. En Angleterre Jacques Douglass membre du Collège des médecins de Londres présente un mémoire qui en est inspiré (1718),
où il démontre les avantages du Haut Appareil. Son rère Jean Douglass, lithotoiniste à l’hôpital de Westminster, séduit par cette théorie et plus hardi que ses devanciers tente et réussit cette opération le 23 décembre 1719 ; fier de son succès, il cherche à grandir sa renommée, en adoptant désormais cette méthode et en V consacrant un volume assez considérable intitulé. Lltholomia Douglassiana with a course of operations , traduit en français en 1724. Il reproduit d’ailleurs fidèlement les idées de Dionis et nous devons lui faire les mêmes reproches qu’à ce dernier ; il se défend néanmoins d’avoir imité servilement le chirurgien français,
mais les textes sont si probants à ce sujet que Deschamps dans son Traité de la taille a mis en regard phrase par phrase les principaux passages des deux ouvrages et le doute devient impossible : Douglass n’a rien apporté de personnel dans sa technique ; cependant il est intéressant de faire remarquer qu’il ignore les œuvres de Rousset avant d’opérer. Par la suite il en eut connaissance par un de ses confrères qui revenait de France.
« Le Dr Horseman un de nos amis, écrit-il, m’a- « porta de Paris le dernier mois de novembre la seconde « édition de Rousset De parta cœsareo imprimée en « 1590 dans laquelle je trouve que fauteur propose et « décrit le Haut Appareil avec beaucoup de jugement de « capacité et d’exactitude ; il faut certainement qu’on « ait peu lu cet excellent auteur ou bien qu’on ne l’ait « peu entendu, autrement cette méthode n’aurait pas « resté si longtemps cachée. Si j’avois esté assez heu- « veux <[ue de rencontrer ce livre inestimable avant que
« j'eusse taillé des sujets vivons, cela m’auroit épargné « beaucoup de peine, de travail d'esprit et de dépense « dans la composition de la théorie de mon opération « tant elle est clairement démontrée et exposée par ce « savant auteur ».
Certes les éloges que Douglass prodigue à Rousset sont très justes, mais il nous semble moins sincère quand il se défend d’avoir rien pris d’utile dans les oeuvres de Dionis qui expose la méthode de Rousset avec une servilité que nous avons déjà fait remarquer.
L’éloge de Rousset était très indiqué puisqu’il n’était gênant en rien; Dionis ne mérite pour Douglass qu’une jètié méprisante : il fut cependant la cause directe de sa hardiesse et de ses succès.
Douglass expose d'une façon complète les différentes manières de tailler employées à son époque, puis il aborde la taille du haut appareil en rappelant l’opération de Franco: « Je ne suis pas moins surpris du suc- « cez (considérant sa manière grossière d'opérer et le « triste état du patient) que je le suis de voir que cela ne l’encouragea pas à y faire plus d’attention et à « perfectionner cette manière d’opérer au lieu de dire « que quoique 1 opération lui réussit nous ne devons « pourtant pas en faire jamais l’essai » (1).
Nous arrivons maintenant à son manuel opératoire. Les instruments sont peu nombreux: une sonde, un « tuiau flexible » qui est une uretère de bœuf, une serin-
1. Nouvelle manière défaire l'opération de la taille pratiquée par JM. Douglass, traduit de l'anglais, 1724.
gne, deux bistouris et un instrument spécial en forme de rasoir, enfin des tenettes.
La sonde introduite dans la vessie par l’urèthre est reliée à la seringue pleine d’eau tiède par l’uretère de bœuf; l’injection est poussée, la verge est comprimée et abaissée vers l’anus, puis « prenez le premier bis- « touri et incisez lentement et d’une manière ferme « précisément dans le milieu, commençant environ à la « partie supérieure de la tumeur que forme la vessie ou « plus bas à proportion de la grosseur de la pierre, « vous finirez aux os pubis ; continuez l’incision jus - « qu’à ce que vous puissiez sentir distinctement la fluc- « tuation de la liqueur dans la vessie par le moïen de « vos doigts (ce qui arrivera avant qu’on ait achevé « d’ouvrir les muscles). Ensuite essuïez le sang avec « une éponge trempée dans de l’eau chaude ; après cela « vous prenez le second bistouri dont vous placerez le « dos au milieu des os pubis, faites glisser sa pointe « vers le col de la vessie jusqu’à ce que vous aïezpéné- « tré dans la cavité de ce viscère (ce qu’on commit par « la sortie de l’urine) ; alors tenant votre bistouri dans « une situation perpendiculaire poussez-le avec beau- « coup de vitesse tout le long vers le fond de la vessie « aussi loin qu’il sera nécessaire ». Puis on extrait la pierre soit avec l’index et le médius gauches, soit avec des tenettes.
Telle est la manière d’opérer de Douglass, et il est facile de voir par cette longue citation qu’elle ressemble étrangement à la descriptio n de Dionis ; nous ne reviendrons pas sur ce point.
L’auteur fut amené à faire cette taille parce que Franco, avant lui, avait eu un brillant succès et parce qu’il a vu que contrairement à la tradition que les plaies de vessie ne sont pas toutes mortelles ; d’ailleurs il donne longuement les avantages que présente son opération et il répond victorieusement aux objections qu’ont
faites les auteurs. Nous résumerons rapidement cetfe partie de son ouvrage.
Il faut tailler au haut appareil pour plusieurs raisons :
1° Le danger est moindre ; 2° on n’observe jamais, par la suite, d’impuissance ; 3° ni d’incontinence d’urine ; 4" ni de fistule ; 5° les parties incisées ne sont pas clilacérées ; 6’ il n’y a pas d’hémorrhagie; 7° cette taille est facile et rapide : 8° les suites opératoires sont bonnes ; 9° on ne rompt jamais la pierre ; KL les instruments sont peu nombreux ; 11° on trouve toujours la pierre; 12° si celle-ci est adhérente on la détache avec moins de danger; 13° la vessie n’est jamais arrachée en partie; 1 4 * la guérison est plus prompte.
Le plaidoyer de Douglass est donc très complet et très enthousiaste, et même ses conclusions sont à notre sens un peu trop hâtives. En effet il ne publie dans son ouvrage que quatre opérations, dont une suivie de mort* La première eut lieu le 23 décembre 1717 et la guérison survint cinq semaines après ; le second opéré (12 mai 1720) fut guéri en six semaines ; le troisième, un enfant de 3 ans, mourut de convulsions quinze heures après ; enfin le quatrième opéré (23 mars 1721) guérit en un mois malgré une plaie au péritoine.
Douglass persuadé de l’excellence de sa méthode et de sa supériorité sur les autres voulut tailler en public « mais au lieu d’accepter ma proposition les lithoto- « mistes la rejetèrent tous avec mépris comme injurieuse « au caractère des lithotomistes excepté M. Cheselden, « chirurgien de l’hôpital St-Thomas, qui a toujours plus « à cœur le bien du public qu’aucun intérêt particulier ». Néanmoins il montra ses opérés à ses confrères et l’un d’eux soutint que la cicatrice abdominale était la trace d’un cautère !
Cependant plusieurs chirurgiens anglais taillèrent alors au haut appareil : ce furent Cheselden, Bamber, Macgill, Thornhill, Pye.
Nous avons dit plus haut les raisons qui nous font laisser dans l’ombre le rôle d’ailleurs modeste joué alors par ces chirurgiens ; il nous suffira de noter que la taille de Douglass obtient en quelques années un grand succès en Angleterre. Puis le mouvement favorable gagne le continent. Tennigs de Kœnisberg (1), dans une dissertation, soutient que « le haut appareil est celui qu’on peut et « qu’on doit le plus généralement employer » ; sa conclusion d’ailleurs ne s’appuie sur aucun fait personnel mais sur les théories de Bousset, de Dionis, et sur les résultats de Douglass.
Heister d’Helmstad, plus audacieux, renouvelle la taille du lithotomiste anglais ; après avoir opéré un
1. Dissertation médico-chirurgicale donnée à Kœnisberg le 17 septembre 17*23 sous la présidence de M. Tennigs par M Boretin. In Haller. Collection de Thèses , p. *258.
malade selon la méthode de Rau, il laisse dans la vessie un gros fragment de pierre qu’il retire le lendemain par la taille au haut appareil. Le malade d’ailleurs meurt au bout de sept semaines de pyélo-néphrite. Cet échec ne le décourage pas et il peut en 1728, dans une petite dissertation (1), nous citer quelques succès, auxquels il ajoute ceux de Prœbisch de Kœnisberg, qui tente en vain la suture de la paroi, ceux de Runge, qui obtient une guérison chez un malade dont les intestins sortent pendant l’intervention.
Les idées de Douglass pénètrent plus difficilement en France ; nous avons vu que Garengeot n’y fait aucune allusion dans son ouvrage publié en 1720.
Dans les œuvres posthumes de François Colot qu’il publie en 1727, Sénac parle dans la préface avec de grands éloges de l’opération de Franco ; il connaît les travaux de Douglass et Cheselden.
Il sait les expériences faites sur le cadavre par Thibault que « les succès de Douglass avaient tiré de cette « espèce de léthargie qui fermoitses yeux auxnouveau- « tés ; mais il se replongea bientôt dans le sommeil, les « différentes capacités de vessie le rebutèrent. »
Sénac va plus loin: « Ce n’est pas sur le corps mort « que j’ai formé tous ces raisonnements: un chirurgien « que je connois a taillé un cocher quia été guéri en peu « de jours ; on m’a assuré qu’il y en avoit un autre qui
1. Dissertation médico-chirurgicale donnée à Helmstad le 8 décembre 1720 par Monsieur Weise sous la présidence de Monsieur Heister. In Haller , tome II, pages 264 et suiv.
« avoit tenté cette opération et que le succès n’avoit pas « été aussi favorable. »
Il est donc très intéressant de connaître l’opinion de Sénac, qui si l’on s’en rapporte à lui était à ce moment très bien placé pour porter un jugement équitable et éclairé, mais il est très regrettable qu’il ne nomme pas le chirurgien qu'il a vu opérer.
Pour lui « l’incision des téguments n’a rien de dange- « reux pour la ligne blanche ou les muscles ; on peut « les ouvrir sans crainte ; il ne faut point en chercher « les preuves dans le raisonnement, l’expérience parle là « dessus aux plus ignorants ; mais l’incision de la « vessie n’est-elle pas à craindre ? Les opérations de « Douglas et de Cheselden, les blessures de la vessie « guéries heureusement, l’ouverture du col de la vessie « par le petit appareil, les opérations de Monsieur Rau « qui a ouvert la vessie à plus de mille malades, tous « ces heureux succès ne doivent-ils pas bannir une « crainte qui n’est fondée que sur un aphorisme d’Hip- « pocrate ? Si on néglige le haut appareil, ne négligera- « t-on pas un secours qui sauveroit la vie à une infinité « de misérables? Ne lui préfèrera-t-on pas une méthode « cruelle, difficile, presque toujours suivie d’accidents « funestes » (1) ?
Morand à la meme époque entreprend de nombreuses expériences sur le cadavre et Winslow le félicite de la simplicité de son appareil, de ses précautions et de sa
1. Traité de V opération de la taille , ouvrage posthume de M. F. Colot, 1727.
promptitude ; des recherches étaient également entreprises par Thibault, chirurgien de l’Hôtel-Dieu, mais tout en pensant beaucoup de bien de cette opération il y renonça parce qu’il était habitué au grand appareil. Winslow, qui travaillait avec lui, fut un partisan convaincu de la nouvelle taille : « Je me livrerois sans « hésiter à cette opération et je préfèrerois cette méthode « non seulement à l’ordinaire, mais à celle du professe seur R au. »
Ledran déjà (1727) propose de faire une coupe transversale de la vessie après avoir fait une coupe longitudinale des téguments ; nous retrouverons plus tard (1730) ses idées exposées dans son ouvrage sur les différentes tailles.
Ce fut Morand, chirurgien de l’hôpital de la Charité, puis secrétaire de l’académie de chirurgie, qui le premier fit en France d’une façon indiscutable la taille au haut appareil ; il connaît les travaux des auteurs anglais; leurs résultats opératoires sont assez brillants pour attirer son attention ; comme Thibault, Winslow et Ledran il fait des expériences sur le cadavre, et cependant i} n’ose pratiquer cette taille : il fallut qu’un malade lui ordonnât de l’opérer selon la méthode des Anglais pour qu’il intervînt.
La facilité de l’opération, ses avantages, sa nouveauté en France, en font un chaud partisan ; il publie en 1728 un ouvrage très documenté et très précis sur la taille au haut appareil, et cependant à cette date, il n’apporte pour étayer ses convictions que deux faits; une opération personnelle et celle de Berrier, à laquelle
il assista ; mais son esprit enthousiaste, avide de choses nouvelles, lui fait défendre avec ardeur cette cause.
Son ouvrage est l’un des plus importants publiés sur notre sujet en France, aussi l’analyserons-nous longuement ; nous chercherons à montrer la portée qu’il eut dans la suite. Il divise son ouvrage en quatre parties : « La première contient un extrait des principaux auteurs « qui ont traité cette opération. Dans la seconde on « trouvera le détail des préparations nécessaires au « malade avant l’opération avec beaucoup de remar- « ques et les succès qu’elle a eus à Bristol et à Edim- « bourg en 1723 et 1724. Dans la troisième j’établis les « principes sur lesquels elle est fondée, les avantages « qu’elle a sur le grand appareil auxquels cas et en « quels sujets il faut la pratiquer par préférence aux « autres méthodes ; je répons aux objections les plus « fortes contre cette opération, et je donne l’histoire « de celle que j’ai faite à Paris et celle que j’ai vu faire « à St-Germain-en-Laye en 1727. Enfin dans la qua- « trième partie on trouve les réflexions que M. Wins- « low m’a communiqué en réponse à ma lettre >>.
Ce traité d’ailleurs fut réimprimé dans les Opuscules de chirurgie, 1768.
L’auteur nous expose in extenso l’observation de Franco, puis nous donne un extrait de Roussel, de Douglass, Cheselden,une traduction de Middleton, Macgill, et une relation des tailles de Thornhill.
Il prétend, du reste que l’occasion seule lui fit défaut pour faire plus tôt la taille au haut appareil: « Je Pavois « adoptée longtems même avant qu’elle eût été renou-
« velée en Angleterre et j’attendais une occasion favo- « râble pour la faire lorsque je trouvai un malade qui « demanda lui-même à être taillé de cette façon ».
Cette affirmation est cependant en contradiction absolue avec le récit de Morand qui taille malgré lui : « en « vain je lui représentai que cette méthode était inusi- « tée, que je n’avois point encore fait cette opération... « le voyant ferme dans sa résolution je lui fis l’opéra- « tion au haut appareil ». Il ressort donc de tout ceci que le mérite de Morand est mince d’avoir fait cette taille et que le malade lui imposa sa manière d’opérer ; il sait néanmoins en tirer un grand parti, proclamerque cette manière de faire était supérieure aux autres, et il expose toutes les raisons qui militent en sa faveur, raisons qu’il a empruntées sans nulle doute à ses prédécesseurs. Il eut l’ardeur et l’enthousiasme du timide à qui on a forcé la main et qui se découvre, après coup une quantité d’idées neuves et originales.
Cette fameuse taille eut lieu au mois de mai 1727, c’est-à-dire huit ans après celle de Douglass sur un sieur Duprat, officier invalide, qui « était âgé de 68 ans « et paralytique de la moitié du corps, il n’avoit rien « de fort engageant pour un opérateur ; ce fut lui— « même qui la demanda et je l’y préparai comptant le « tailler au grand appareil ; je fut très surpris lorsqu’il « me déclara qu’il vouloit être absolument taillé par en « haut à la manière des Anglais, ce sont ses termes.
« Il persista à dire qu’on ne le tailleroit point autre- « ment et qu’il espéroit d’en guérir; je voulus savoir « quelle raison l’engageoit à s’expliquer si positivement
« en faveur de cette méthode ; il répondit qu’il avoit vu « dans une affaire, un officier recevoir un coup de pis- « tolet dans la vessie, qu’il avait vu sortir burine par la « plaie et que cet officier bien soigné avoit parfaite- « ment guéri ».
Et ce fut à cet officier blessé que l’on doit la première taille hypogastrique en France.
Morand céda, d’ailleurs, facilement devant cette obstination trouvant là une occasion de se singulariser à peu de risque, et d augmenter sa réputation ; aussi pria-t-il « M. Winslow et Boyer médecin, M. la Pey- « ronie et Guérin chirurgiens et un grand nombre d’as- « sistans » de venir le voir tailler.
Et voici maintenant comment il nous raconte son opération : « Je fis mettre le malade sur le lit, dans une « situation telle que la poitrine fut plus basse que le « ventre, la tête plus basse que la poitrine, les cuisses « plus hautes que le ventre et les jambes pendantes au « delà du lit, attachées vers les genoux aux colonnes du « lit ». Il remplit la vessie d’eau chaude avec une seringue et une sonde, et fait abaisser vers l’anus la verge comprimée pour que l’injection ne puisse ressortir. « J’étois « placé au côté droit du malade, je fis avec un bistouri « droit ordinaire au milieu de la région hypogastrique « une incision longitudinale de quatre travers de doigts « à la peau et aux graisses ; cette incision s’étendant « par en bas sur le pubis et jusqu’à la racine de la « verge ; à mesure que je coupois de la main droite, le « doigt index de la main gauche suivoit mon bistouri au « moyen de quoi j’étois guidé pour l’étendue de mon
Vion
« incision ; j’entamai ensuite la ligne blanche par une « seconde incision parallèle à la première mais un peu « moins longue tant en haut qu’en bas ; lorsque j’eus « coupé les fibres aponévrotiques de cette partie jus- « qu’au pubis, je sentis sous mon doigt la vessie gonflée, «je reconnus la fluctuation dans une étendue de deux « travers de doigts; pour lors je remis le bistouri droit « pour en prendre un courbe arrêté dans son manche et « à l’extrémité de l’index de ma main gauche je plon- « geai le bistouri dans le corps de la vessie en la cou- « pant très vite de haut en bas vers le pubis, je m’atten- « dois bien qu’aussitôt que la vessie seroit entamée, « l’injection sortant inpétueusement elle s’affesseroit « promptement ; mais comme le doigt index de ma main « gauche n’abandonnoit pas un instant l’instrument « conduit par la droite, sitôt qu’il eut fait assez d’ou- « verture pour laisser entrer mon doigt, je le portai « dans la vessie du côté du nombril et je tins la vessie « suspendue, pour ainsi dire afin d’achever sûrement « mon opération.
« Mon incision à la vessie me parut de deux travers « de doigt, l’eau injectée en sortit précipitamment ; je « ne fis que quitter le bistouri courbe et à la faveur de « l’eau qui continuait de sortir je portai le pouce et le « doigt index de la main droite dans la vessie vers le « col et je tirai très aisément avec les deux do’gts une « pierre d’une surface fort âpre, de forme oblongue, « du volume d’une grosse noix et de poids de cinq « gros ; je reportai ensuite les deux mêmes doigts « dans la vessie pour reconnaître s’il n’y avait point
« d’autre pierre et je ne sentis ni pierre ni gravier.
« Du premier moment de l’opération à celui de l’ap- « plication de l’appareil, l’opération ne dura que deux « minutes et demie, ce qui fut observé par deux per- « sonnes différentes ».
Le pansement est très simple ; pour éviter que la charpie ne tombe dans la vessie, il pose sur la plaie un « morceau de linge de la grandeur de la main » qu’il recouvre de charpie et de compresses graduées, et sur le tout il applique un bandage de corps.
Le malade fut saigné le jour même de l’opération et le lendemain.
Les pansements étaient renouvelés très fréquemment ; mais le dix-huitième jour de l’opération le malade menace tout le monde « se mettant dans toutes sortes de « postures si fâcheuses que je le trouvois souvent ren- « dant du sang par la verge » ; d’autre part, le malade mange très abondamment, est pris de diarrhées et meurt 44 jours après l’intervention.
L’autopsie est faite en présence de MM. Win slow et Boyer médecins et de MM. Bouquot et Iioustet chirurgiens. « On reconnut sensiblement que l’incision faite à « la vessie ne communiquoit en aucune façon avec le « ventre, l’on ne put appercevoir par cette partie posté- « rieure aucun vestige de cicatrice ; je ne le reconnus « qu’en coupant sous le pubis le tissu cellulaire de la « membrane qui recouvre la vessie antérieurement, « avec laquelle membrane la vessie s’étoit rendue étroi- « tement adhérente à l’endroit de la cicatrice, et là son « tissu étoit un peu plus ferme qu’à l’état naturel ».
On ne trouva ni pus, ni sérosité, ni urine infiltrée dans aucune partie.
En réalité Morand ne put découvrir la cause de la mort, et elle paraît ne se rattacher en aucune façon à l’opération.
Telle est la relation de la taille de Morand ; il nous donne tous les détails désirables et s’il ne crée pas cette méthode il sait l’appliquer d’une façon brillante et permettre aux chirurgiens d’alors, en y assistant, de renouveler ce succès.
Six mois plus tard Berrier, chirurgien de Saint-Germain-en-Laye, fait à son tour sur un enfant de quatre ans, la taille hypogastrique.
Faite comme dans le cas précédent elle est plus laborieuse à cause des cris et des mouvements de l’enfant ; elle est suivie de guérison au trentième jour.
Morand s’appuyant sur ces deux cas développe ses conclusions : « après l’histoire de ces opérations il est « difficile de se refuser aux conséquences avantageuses « qui se présentent naturellement en faveur de cette « méthode ».
Gomme les avantages sont exactement ceux qu’invoque Douglass nous ne les résumerons même pas, et nous renvoyons à cet auteur.
Cependant pour Morand tous les sujets ne doivent pas être taillés au haut appareil ; il ne faut le réserver aux malades maigres dont la vessie est large, et non ulcérée.
Voici maintenant ses conclusions générales, elles sont formelles et claires :
« Je conclus en faveur de cette opération qu’en com- « parant les accidents du grand appareil avec ceux du « haut appareil tout sujet propre au haut appareil « expose moins sa vie qu’au grand ; que le haut appa- « reil estime opération favorable à l’extraction des gros- « ses pierres et de celles qui sont enkystées dans quelque « poche particulière de la vessie comme il s’en est « vu plusieurs fois ; que c’est encore la seule opération « qu’on doive employer pour tirer sûrement de la vessie « des corps étrangers solides et de figure cylindrique ».
Un chirurgien réputé, dont l’autorité est inconstestable, membre de l’Académie de chirurgie, de l’Académie des sciences, préconise ardemment une méthode nouvelle en France ; il en obtient de bons résultats qui viennent confirmer ceux obtenus en Angleterre et en Allemagne, des chirurgiens assistent à ces opérations : et cependant à peine quelques lithotomistes adoptent les idées de Morand.
Rameau, chirurgien de Montpellier, publie en 172J une réponse à l’ouvrage de ce dernier.
L’allure de son ouvrage est celui d’un lettré qui sait rester dans les limites d’une polémique de bon ton ; mais on sent que Fauteur tend à annihiler le mérite de Morand qui, selon lui, n’a pas opéré le premier, mais après Pibrac (i).
Rameau ayant fait depuis quelque temps des recherches pour son instruction personnelle a l’idée « de confronter la production de monsieur Morand avec le cada-