‹ Les débuts de l'anatomieChapitre 15 sur 18 · TROISIÈME PÉRIODE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PÉRIODE

Les succès de la taille latérale , ( inventée par frère Jacques et modifiée par Cheselden ), empêchent la taille de Doaglass d'être adoptée .

Morand, son premier défenseur, F abandonne.

Quelques rares dissertations mentionnent avec éloge la taille au haut appareil.

Pcdluci de Vienne (1850) attire seul U attention par une étude consciencieuse et originale.

Pour la seconde, fois, des causes d’ordre particulier, et d'ordre général empêchent la taille au haut appareil d’entrer dans le domaine de la chirurgie courante.

En effet, de même que le grand appareil avait mn siècle auparavant neutralisé les efforts de Rousset, de même la vogue considérable de la méthode de frère Jacques devait rendre stériles les conseils de Morand.

Nous dirons rapidement ici comment cette méthode fut connue, comment elle fut appliquée à presque tous les cas.

Jacques de Beaulieu, communément appelé frère Jacques, né en 1651 en Franche-Comté, étant au régiment, apprend, d’un empirique, à « tailler le boyau » ; il

sut plus tard perfectionner cette méthode, et l’appliquer avec succès en province.

Il a, comme tout novateur, à subir les vexations et injures des chirugiens qui trouvent étrange qu’un moine ose rivaliser avec eux, créer une méthode dont les résultats paraissent excellents. Dionis nous a tracé de lui un portrait plein de rancune .'«Dans le mois d’ A oui « de l’année 1697, arriva à Paris une espèce de moine, « qui avoit l’habit de Recolet avec cette différence seu- « lement qu’il étoit chaussé et qu’au lieu de capuchon « il portoit un chapeau. Il se faisoit appeler Frère J ac- « ques et paroissoit simple et ingénu ; il étoit sobre « ne vivant que de potage et de pain ; il n’avoit point « d’argent et ne demandoit que quelques sols pour faire «repasser ses instruments ou pour faire raccommoder « ses souliers. Il s’étoit fait une religion à sa mode avec « des vœux dont il laissoit la liberté à son évêque de « le dispenser quand il voudroit. »

Morand cependantest plus disposé à Findulgence : « Il « paroissoit honnête homme, il avoit de la piété, un air « de simplicité capable de séduire et un désintéresse- « ment dont il avoit donné des preuves singulières. « Mais pour la chirurgie, tous ceux qui ont parlé de « lui conviennent qu’il ignoroit absolument l’anatomie « et les règles de l’art. Peut-être sa tranquillité dans « l’opération venoit-elle de ce qu’il en connaissoit point « le danger. Il ne regardoit pas comme une chose néces- « saire de préparer les malades, et tailloit dès qu’il les « trouvoit disposés à souffrir l’opération ; lorsqu’elle « étoit faite, il leur disoit ordinairement : « votre opé-

« ration est faite, Dieu vous guérisse ». et il laissoit à « d’autres le soin cle les panser ».

Bref, Frère Jacques parcourt la France et une partie de l’Europe en taillant les malades selon sa méthode. Il est attaqué d’une façon extrêmement violente à Paris, et doit quitter cette ville sur un insuccès. Il meurt en 1714 après avoir taillé pour le moins 4.500 personnes.

Nous allons maintenant exposer brièvement sa méthode, qu’il publia en 1702 et que Morand fit réimprimer dans ses Opuscules de Chirurgie. Il fait l’incision obliquement au périnée à deux doigts à gauche de l’anus, puis il coupe sur une sonde introduite dans la vessie, « le col par dessous les muscles et les artères de la « verge, sans les couper, entre l’accélérateur et l’érec- « teur gauche et ensuite il met le doigt dans la vessie « par le sphincter le long de la sonde pour y recon- « naître la pierre et y porte la tenette et la retire à plat « chargée de la pierre par la partie la plus large de « l’angle des os pubis et rapproche les chairs ».

Cette méthode eut en France un assez grand succès; elle fut vivement combattue par les lithotomistes officiels dont le plus acharné fut Méry. Dionis, cependant s’il « n’approuve pas la manière d’opérer de Frère « Jacques, ne la condamne pas absolument; il y a du « bon dans cette opération ».

Néanmoins on parvient à décourager Frères Jacques qui quitte Paris pour opérer en province et à l’étranger, cette taille devait nous revenir plus tard modifiée par Cheselden, et reconnue comme une méthode supérieure à toutes les autres.

En effet la taille de Douglass, acceptée en Angleterre avec enthousiasme, trouve bientôt parmi ses premiers partisans un adversaire acharné en Samuel Pye, qui lui reproche de graves inconvénients dont le principal est l’éclatement de la vessie.

D’autre part Cheselden lui-même, qui le premier suivit l’exemple de Douglass, eut bientôt avec lui des discussions si vives qu’il s’empresse d’essayer la méthode de frère Jacques : il lui donne une base sérieuse, il crée un manuel opératoire scientifique et sur, trouve au cours de ses recherches, d’heureuses modifications et publie ses succès qui eurent bientôt un retentissement énorme.

Puis, en Hollande Sermès après quelques opérations malheureuses est chassé de la corporation des médecins et sa méthode condamnée.

Enfin, en 1729, Morand est délégué par l’Académie des sciences à Londres pour voir tailler Cheselden selon sa méthode ; il revient enthousiasmé et proclame partout la supériorité de cette méthode à toutes celles existant alors; il sait ainsi attirer de nouveau l’attention sur lui et enseigne en France la taille de Cheselden ; les chirurgiens sont cette fois moins déroutés que pour la taille au haut appareil ; le périnée est pour eux une région familière, le péritoine n’est plus l’obstacle mystérieux et redoutable, la tradition hippocratique n’est plus hostile ; aussi la taille de Cheselden a-t-elle un immense succès, et la taille hypogastrique de nouveau rentre dans l’ombre et reste comme un souvenir rarement évoqué.

Quelques années s’écoulent, pendant lesquelles on cherche à perfectionner la taille de Cheselden ; certains lithotomistes ont alors une renommée extraordinaire et personne ne songe à abandonner une méthode si conforme à la tradition et à l’esprit du jour : les tentatives de Douglass et Morand sont oubliées.

Quelques auteurs étrangers, encore peu au courant des succès du chirurgien anglais, écrivent sur la taille au haut appareil. Temnius (173 J) de Brême et Kulmus (1732) en Silésie font paraître des opuscules sans grand intérêt.

En France Davier de Bréville (1734) soutient les idées de Morand, mais n’apporte aucun fait nouveau, et ne nous semble pas les avoir appliquées.

Nous rapportons à titre documentaire quelques passages de sa dissertation : « La vessie, dit-il. qui se pré- « sente, s’ouvre sans peine et sans une adresse parti- « culière de la part de l’opérateur. La pierre se tire « avec les do:gts qui la trouvent sûrement et s’assurent « sans équivoque de l’état de la vessie ; enfin les essais « et différentes expériences ont appris que la plaie se « guérissoit assez vite. De là il suit et c’est là la con- « clusion de Monsieur de Bréville que la taille au haut « appareil mérite la préférence sur les autres manières « de tailler ». (1)

L’auteur n’apporte donc aucune note personnelle, il

(1) Irt Haller, thèse soutenue le 15 Avril 1734 par M. Cochin, sous la présidence de M. Davier de Bréville. Page 291.

ne nous donne qu’une affirmation qui ne peut avoir aucune influence dans le débat.

Cléland (1741) invente un conducteur, qu’on introduit dans la vessie et dont les deux branches en s’écartant forment une dépression sur laquelle on incise.

Puis Foubert ( 1743) expose la manière d’opérer au haut appareil ; cette pratique ne le séduit pas et il la rejette. L’injection d’ea i est douloureuse, dit-il, la plaie mal placée pour l’écoulement du pus, est facilement infectée par l’urine, et l’opération n’est pas possible dans tous les cas (1). D’ailleurs il a lui-même inventé une méthode qui, à l’en croire, est la meilleure ; aussi ne peut-il être partisan d’une opération tombée dans l’oubli.

Nous citerons pour mémoire les quelques pages publiées en 1744 par Falconet, où l’auteur sans être ennemi déclaré du haut appareil ne nous en dit rien d’original ; il rapporte cependant que c’est vers l’an 1630 qu’on tenta à l’Hôtel-Dieu cette méthode (2).

Tabot (1748) ne nous expose que quelques considérations générales et conclut brusquement en faveur du haut appareil.

Lecat (1749) dans son mémoire intitulé Pièces concernant la taille , critique également la méthode au haut

1. Nouvelle méthode de tirer la pierre de la vessie, par M. Foubert, 1743.

2. In Haller. Question médico- chirurgicale soutenue dans les écoles de médecine de la faculté de Paris, le 21 mai 1744, par M. Pamour sous la présidence de M. Falconet.

appareil, sans d’ailleurs insister longuement. Il a cependant lui-même pratiqué cette opération, 'mais y a renoncé pour tailler par le périnée à l’aide d’un lithotome qu’il prétend avoir inventé. Il eut à ce sujet des polémiques violentes et passionnées avec le frère Corne.

Voici comment Lecat parle de la taille de Franco : « Les « premières tailles de cette espèce que j’ai faites ont « réussi etj’avois constamment fait des incisions assez « petites que mes instrumens dilatoientà proportion du « besoin que j’en avois pour tirer la pierre, par la suite « (en 1734) je me suis enhardi à faire des incisions plus « grandes et une partie de mes sujets ont péri, l’un quatre « jours après l’opération, un autre quelques mois après « par des clapiers, des fistules au bas ventre. Aussi de « quelque côté que j’aye pris la vessie j’ai toujours « trouvé que les grandes incisions y sont presque tou- « jours mortelles, et si le haut appareil ne paroit préfé- « rable pour l’extraction des pierres fort grosses, c’est « parce que la région de la vessie ouverLe dans cette « méthode peut être dilatée plus aisément qu’aucun « autre ». Lecat même préfère briser les grosses pierres, et fait remarquer que cette méthode est abandonnée en Angleterre et « qu’elle a cédé la place pour jamais vrai- « semblablement à l’appareil latéral » (1).

L’appareil latéral est la taille selon la méthode de

1 Lecat. Pièces concernant la taille , 1749.

frère Jacques modifiée par Cheselden et vulgarisée en France par Morand dont Lecat est l’élève.

L’influence de Morand fut nulle ou à peu près dans l’histoire de la taille hypogastrique, parce qu’il abandonna sa méthode rapidement pour défendre la taille de Cheselden, qu’il applique à l’hôpital de la Charité, et enseigne à ses élèves.

Pallucci, chirurgien de Vienne, reçoit ses leçons et adopte les idées du maître dont il a suivi l’évolution pendant les six ans de son séjour à Paris.

Bien que l’étude de ses ouvrages ne rentre pas strictement dans le cadre de notre essai qui vise surtout les opérateurs français, nous lui donnerons une place assez importante comme disciple direct et assidu de Morand.

Il prend les idées de son maître et se les assimile avec quelques modifications; il nomme le haut appareil épikistéo-tomie, et lui reproche surtout de laisser couler l’urine par la plaie et propose à cet état de chose un remède qui permet de supprimer la sonde à demeure dont les inconvénients sont si nombreux: « Après avoir « placé le malade, injecté la vessie et fait l’incision « jusques à pouvoir découvrir ce viscère (la vessie) sui- « vant en tout ceci la manière que l’on trouve décrite « particulièrement par monsieur Morand qui a donné un « traité aussi utile qu’ingénieux sur le haut appareil, je « plonge le scalpel au-dessous du pli que fait le péritoine « montant sur le corps de la vessie, je retire le scalpel « et j’introduis aisément l’index de la main gauche dans « cette ouverture; je le plie et j’accroche l’angle supé- « rieur de l’ouverture faite à ce viscère, ensuite je

Vion

« prolonge un peu en bas cette ouverture parallèle à la « symphise du pubis. Après quoi j’introduis dans cette « ouverture un dilatatoir... Je vide la vessie avec une « éponge longue et étroite qui environne une plume ou « quelque chose de plus solide ». Un trocart est intro- « duitdans la vessie, puis: « Je fais appuyer entre l’a- « nus et le scrotum un peloton de linge contre lequel je « pousse la pointe du trocar qui perçant de dedans en « dehors sort quatre ou cinq lignes à côté de l’anus sur « la partie latérale gauche ». Dans le trajet du trocar on « met une sonde creuse avec des trous sur son corps. « Je ne serois point choqué de donner deux points de « suture enchevillée à l’ouverture en y comprenant la* « peau, la graisse et les parties musculaires et laisser « sortir une extrémité de la sonde entre ces deux « points » (1).

Ce dernier essai fut conseillé déjà par Dionis comme nous bavons vu plus haut et comme Pallucci nous le rapporte.

La méthode du chirurgien viennois contient un point très intéressant et vraiment original : c’est la contreouverture périnéale ; malheureusement il n’a pas voulu appliquer cette méthode, qui lui paraissait bonne surtout en théorie. Pratiquement il est partisan convaincu de l’appareil latéral tel que le décrit et le pratique Morand à la Charité.

La taille au haut appareil semble complètement

1 . Fallu cci. Nouvelles remarques sur la lithotomie, Paris. 1750, pages 55 et suivantes.

oubliée pendant cette période ; les auteurs ne cherchent pas à la remettre en honneur ; la taille latérale leur semble une méthode parfaite et qui satisfait à toutes leurs exigences.

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