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QUATRIÈME PÉRIODE

Frère Côme , lithotomiste célèbre , opère avec succès 100

pierreux au haut appareil (1753).

Portai (1768) Duchanoy , Poussin (1774).

Leblanc apporte quelques modifications intéressantes (1775).

Allan (1782). Thomassin (1786).

Las s us (1796).

Deschamps (1797) donne son grand Traité de la taille.

C’est à Frère Côme que revient l’honneur d’avoir doté la chirurgie d’une nouvelle manière de pratiquer la taille. Grâce à sa ténacité il sait vaincre ses adversaires, leur imposer sa méthode et la faire admettre définitivement au rang des opérations pratiques de chirurgie. Son rôle est donc d’une importance très grande et la portée de ses actes et de ses écrits considérable ; jamais depuis Rousset un pareil effort ne fut fourni pour faire triompher la taille hypogastrique, et là où tant d’autres avaient échoué, Frère Côme sut réussir.

Nous devons donc lui réserver dans cette étude une place d honneur et nous chercherons à montrer combien la chirurgie de la vessie est redevable à cet opérateur

Son mérite est d’autant plus grand qu’il invente, en 1746, un lithotonie spécial expérimenté pendant deux ans sur le cadavre et dont il se sert sur le vivant le 8 novembre 1748 ; c’est un progrès important et son succès est considérable ; non content d’avoir perfectionné la taille latérale, Frère Corne songe à renouveler les opérations de Douglass et il sait également se servir de ses deux méthodes ; il opère avec son lithotome, que nous ne pouvons étudier ici, trois mille pierreux et par la taille hypogastrique une centaine de malades. En 1750 il guérit, de cataracte un malade et voit de ce fait grandir encore sa réputation.

Aussi donnerons-nous sur lui quelques détails biographiques que nous avons recueillis dans son apologie publiée en 1804 par son neveu Pascal Baseilhac.

Jean Baseilhac né en 1703, près de Tarbes, est connu sous le frère Côme. Il commence ses études à Lyon auprès de son oncle, et se rend à Paris en 1724 où il est deux ans plus tard admis comme élève à rHôtel-Dieu... « Son application, son assiduité, son intelligence et la « pureté de ses mœurs le faisaient distinguer de tous « ses eondiciples. Jamais il ne manquait de se trouver « des premiers aux pansemens fixés alors à 5 heures « du matin et même plus tôt lorsqu’il était question de « grandes opérations ».

Bientôt il est nommé chirurgien d’Armand de Lorraine évêque de Bayeux, qui à sa mort (1728) lui lègue une somme plus que suffisante pour être reçu à St- Côme. En 1729 il entrechez les Feuillants sous le nom de Frère St-Côme et prononce ses vœux en 1740. « L’hon-

« nêteté de ses mœurs, sa simplicité, sa modestie, sa « candeur, un caractère ouvert, une conversation enjouée, « beaucoup d’esprit naturel, des saillies heureuses, et « une curiosité sans bornes pour toutes les connaissan- « ces utiles », telles étaient les caractéristiques de Frère Corne.

Nous avons déjà vu qu’il découvre en 1746 le lithotome caché, qu’en 1750 il opère une femme de la cataracte et qu’en 1758 il parvient à extraire une pierre au haut appareil ; selon les cas il continue d’appliquer la taille latérale avec son lithotome caché ou la taille hypogastrique. Il meurt « d’une maladie catarrheuse habituelle depuis quelque temps » le 8 juillet 1789.

Le physique de frère Corne est assez caractéristique : le crâne est presque complètement dénudé ; en arrière les cheveux sont longs et bouclés, le front est très développé, le regard franc et pénétrant, le nez gros et bossué surmonte des lèvres épaisses et hautes soigneusement rasées, resserrées comme en un mouvement énergique ; à peine si le menton rond et gras corrige l’expression volontaire et opiniâtre du visage.

Tel fut l’homme qui sut donner à la taille hypogastrique la place qu’elle devait occuper dans la chirurgie.

Avant d’entrer dans les détails de son manuel opératoire, avant d’étudier les 82 observations qu’il publie nous devons indiquer les points sur lesquels frère Corne insiste particulièrement. Il reprend mais sans citer son prédécesseur, l’idée de Pallucci ; pour lui la principale cause d’échec réside dans la suppuration de la plaie, provoquée par le passage de l’urine. Aussi se décide-

t-il à créer une voie par laquelle tous les liquides de la vessie pourront facilement sortir : il arrive ainsi à pratiquer une contre-ouverture au périnée ; puis il cherche à éviter la section du péritoine ce qui fut une des terreurs de ses prédécesseurs ; pour cela il invente un instrument spécial ; enfin il veut supprimer la grande douleur supportée par le malade pendant que la vessie est remplie par le liquide de l’injection.

l’esprit inventif n’est jamais en défaut et dont l’audace ne recule devant aucun moyen ; puis persuadé de l’excellence de sa méthode il ne craint pas d’attaquer de front ses adversaires, même s’ils sont chirurgiens remarquables et renommés ; aussi acquiert-il rapidement une grande notoriété, tant par son lithotome caché que par la taille au haut appareil.

Nous allons maintenant analyser l’ouvrage qu’il fit paraître en 1779 (1) sans nom d’auteur.

Après avoir rappelé l’opération de Franco, donné une traduction partielle de Rousset, il cite l’opération de Probie, puis expose la méthode de Douglass et celle de Gheselden ; et entrant dans le vif du sujet il montre « la nécessité et les avantages de cette méthode nommée « le haut appareil ».

« Il faut, dit-il, une grande expérience en lithoto-

1. Nouvelle méthode d extraire la pierre de la vessie urinaire par-dessus le pubis qu'on nomme vulgairement le haut appareil dans l un et Vautre sexe sans le secours d'aucun fluide retenu ou forcé dans la vessie . Paris, 1779.

« mie pour convaincre de la nécessité d’extraire la « pierre de la vessie par-dessus le pubis dans bien des « cas ; soit en conséquence de quelque affection du « périnée, de l’urèthre ou de quelque partie correspond « dante de la vessie, soit que le volume excessif de la « pierre, la caducité ou la foiblesse du sujet s’oppose à « violence de l’extraction par-dessus le pubis. Dans le « sexe féminin l’incision de l’urèthre et plus encore la « dilatation forcée de ce canal et son déchirement, sont « ordinairement suivis d’une incontinence d’urine pres- « que aussi redoutable que la pierre elle-même. D’un « autre côté s’il y a inflammation ou racornissement dans « la vessie, il est impossible de la distendre par la col- « lection d’un liquide pour l’élever et l’ouvrir au-dessus « du pubis, hors l’atteinte du péritoine et de plus dans « le féminin la brièveté de l’urèthre n’offre que le « moyen infldelle de la compression du doigt pour y « retenir le liquide. 11 é toit donc question de trouver un « moyen pour éviter cette distension de la vessie tou- « jours douloureuse et souvent impraticable dans l’un « ou l’autre sexe. Il falloit en outre que l’on put ouvrir « la vessie avec sûreté sans atteindre le péritoine ce qui « jusqu’à présent a fait l’écueil le plus redoutable de « cette opération.

« La taille de l’hypogastre est bien moins exposée « à l’hémorrhagie et à la contusion que la taille au « périnée, l’issue de la pierre y est plus libre et l’écono- « mie animale en éprouve moins de commotion : elle a « été pratiquée avec succès par cette nouvelle méthode « sur les deux sexes, à tout âge et dans des cas extrê-

« mes où le sujet n’eût vraisemblablement pas résisté « aux violences du périnée ainsi qu’il sera facile de « s’en persuader par les observations ci-après.

« Le succès de la taille de l’hypogastre dépend essen- « tiellement de l’issue libre des urines, du pus, des « gdaires, des graviers. Mais dans l’homme la longueur, « la courbure et les attaches de l’urèthre sous le pubis « ne permettent point de maintenir par le trajet une « sonde droite dans la vessie et constamment dans la « pente nécessaire à cette incontinence artificielle. Le « cathéter (l’algalie) ou sonde, courhe destinée à l’éva- « cuation des urines fatigue et blesse à la longue non « seulement le bas de l’urèthre par la convexité de la cour- « bure, mais encore la partie antérieure de la vessie qui « a souffert l’opération, par son bec ; d’ailleurs le « cathéter ( l’algalie) ne peut pas porter un diamètre « convenable à l’issue des glaires, des caillots etc. On « s’est donc déterminé par cette nouvelle méthode à « ouvrir, dans l’homme, l’urèthre au bas du périnée « pour établir dans la vessie (ainsi que par l’urèthre de « la femme) une canule droite et de diamètre suffisant « dans la pente nécessaire à l’écoulement continuel des « urines ».

Après ces préliminaires l’auteur nous indique le manuel opératoire qu’il recommande. Nous devons d’ailleurs dire que nous sommes ici loin de trouver une pratique simple car il semble que Frère Corne a voulu créer pour chaque temps de son opération un instrument spécial. Nous ferons sommairement le dénombrement de cet outillage multiple que Frère Corne a eu

soin de décrire en détail et de faire reproduire par la gravure à la fin de son intéressant ouvrage.

Voici en quels ternies il décrit son manuel opératoire : On place sur une table le sujet préparé, « les « fesses à nud sur le drap qui doit traverser la région «^lombaire ». Deux aides maintiennent les cuisses écar- « técs, deux autres les bras, le cinquième saisit la tête. « Les enfans se donnent pendant l’opération un tournoye- « ment ou roulement de leurs fesses et des reins très « incommode et très difficile à fixer. Pour cet effet un « aide placé à la gauche de la table, le dos tourné vers « la tête de l’enfant fixe, avec ses deux mains le bassin. « Les sujets sans raison seront liés avec des lisières ».

Avant de faire l’incision abdominale, l’auteur pratique une contre-ouverture au périnée ; « l’opérateur se place « au devant et à droite du malade, introduit à l’urèthre « un cathéter dans la vessie en inclinant son manche « de gauche à droite, il fait saillir autant qu’il le peut « avec le talon ou la partie la plus saillante du dos de « sa courbure le bas de l’urèthre du côté gauche comme « pour la taille du périnée et le confie à un aide intelli- « gent pour le tenir ferme dans cette situation. Ensuite « avec l'indicateur de sa main gauche il reconnoit à « travers les tégumens la partie la. plus saillante du « cathéter et fixant en même temps la peau avec le « même doigt, il incise de la main droite et avec un « bistouri droit, immédiatement au-dessous, en descen- « dant obliquement suivant l’inclinaison du cathéter,

« la peau et la graisse d’un bon travers de doigt en pro- « fondant jusqu’à ce qu’il découvre la rainure du cathe-

« ter; puis tournant alors son bistouri clc revers, il « dirige sur l’angle du doigt observateur sa pointe dans « la rainure du cathéter et incise b urèthre, de 7 à 8 « lignes vers sa partie membraneuse aussi près de la « prostate qu’il le peut ; par cette ouverture il conduit « une sonde d’acier et creuse dans la vessie qui repré- « sente une espècede gorgeretpar sa gouttière d’environ « deux lignes de large, terminée par une crête ou « languette semblable à celle des gorgerets mais plus « délicate quoique mousse pour l’engager dans la canne- « lure et la pousser jusque dans la vessie; il retire « ensuite le cathéter et conduit par cette gouttière la « sonde à llèche dans la vessie avant de faire l’incision « à l’hypogastre ».

Cette partie de l’opération étant employée pour la première fois par Frère Corne, nous avons cru devoir citer en entier le passage qui la concernait ; nous voyons qu’il s’agit ici d’une véritable incision et non d’un coup de trocart comme le proposait Pallucci en 1750 ; d’autre part Frère Corne fait son incision périnéale avant de pratiquer la taille.

On a voulu faire remonter ce procédé à Franco qui aurait exécuté sa fameuse taille après avoir tenté l’extraction du calcul par le périnée, il suffira de se reporter au texte intégral que nous avons donné pour voir que rien ne justifie une pareille opinion. Franco a inventé et préconisé la taille périnéale en deux temps, mais il n’a fourni à l’histoire de la taille hypogastrique qu’un geste et non une théorie, puisqu’il défend d’une façon formelle de tenter le hasard qui l’avait si merveil-

leusement servi. Jamais il n’a cru avoir découvert une nouvelle voie pour aller chercher un calcul.

Frère Corne crée donc dans son manuel opératoire un temps qui lui est personnel. Ayant ouvert la vessie par le périnée, il fait son incision abdominale médiane de

haut en bas à trois travers de doigts au-dessus du pubis dont il reconnaît le bord supérieur avec l’index gauche, en ayant soin de faire appliquer le menton du malade sur le sternum pour relâcher ainsi les muscles de l’abdomen.

Puis il « plonge de la main droite le trois quarts bis- « touri immédiatement contre la symphise en l’enfon- « çant obliquement vers la face interne de cet os, de la « moitié ou des deux tiers de sa longueur... Alors l’o- « pérateur dirige le tranchant du bistouri trois quarts « du centre de la ligne blanche vers l’ombilic, il fend « cette aponévrose autant que l’écartement de la lame « de sa gaine peut le permettre en l’ouvrant ; tandis que « la main gauche éloigne cette lame du talon de sa tige,

« la main droite tient le manche de ce trois quarts « fixé contre le pubis afin d’étendre autant qu’il est pos- « sible cette incision de la ligne blanche ».

Ce bistouri dont parle frère Corne (et dont il donne un dessin) est composé d’un manche terminé par une pointe près de laquelle est fixée la charnière d’une lame qui en s’écartant permet de sectionner les tissus ; nous avons dit pourquoi nous ne pouvions donner qu’une description incomplète des instruments et on devra se reporter à l’ouvrage de Frère Côme pour en avoir une

idée exacte ; le bistouri lenticulé est terminé à soit extré-

mité par une légère courbure ; il sera engagé dans la plaie « sous la ligne blanche entre l’aponévrose et le « péritoine, le tranchant tourné vers l’ombilic. Alors « prenant de la main gauche le manche de cet instru- « ment pendant qu’avec le pouce et l’indicateur de sa « main droite il saisit fermement la lame par derrière « son dos en s’appuyant et le poussant du milieu. On « est même obligé d’employer un peu de force pour « fendre à diverses reprises sans glisser cette aponé- « vrose jusque vers l’angle supérieur de la plaie des « tégumens et même plus si on le juge nécessaire sans « risquer de donner atteinte au péritoine ».

Nous arrivons maintenant à l’ouverture de la vessie; on devra recourir alors à la sonde introduite dans la plaie périnéale, chez l’homme ou dans l’urèthre chez la femme, et l’opérateur « amène doucement et peu à peu « le bec de la sonde à l’entrée de la plaie, recouvert de

« la vessie qu’il fait saillie en forme de mamelon et dont

« on distingue même ordinairement la texture», le péritoine est soigneusement repoussé en haut de la plaie et on s'assure bien que la vessie seule recouvre le bec de la sonde qui est canelée, et dans la rainure de laquelle glisse une lame actionnée par un bouton placé près du* pavillon.

C’est à ce moment de l’opération qu’elle entre enjeu ; on « fait pousser doucement par la main d’un aide le « bouton de la flèche et dans le moment la lame perce « la vessie puis un bistouri le tranchant face au pubis, « et guidé par la rainure de la flèche incise la vessie « dans sa paroi antérieure aussi avant qu’il le peut sous

« le pubis, vers son orifice, suivant la canelure du bec « de cette sonde ».

La vessie est ainsi largement ouverte et cependant si bon veut agrandir la plaie on peut le faire hardiment, car « le péritoine qui n’oppose qu’une résistance flot— « tante ne court aucun risque d’être entamé ».

On peut extraire la pierre avec les doigts, mais l’auteur préfère employer la « tenette forceps » qui consiste dans une grande tenette « dont les deux jumelles se séparent « l’une de l’autre, de manière à pouvoir introduire les « deux cuillers séparément Tune après l’autre dans la « vessie, une de chaque côté de la pierre ». Frère Corne a soin de faire remonter à l’angle supérieur de la plaie la masse des intestins par un instrument spécial en forme de crochet; puis il introduit « une branche de la tenette « forceps qu’on glisse le long du doigt observateur pour « le conduire entre la vessie et la pierre du côté opposé « à soi et l'ayant placée jusqu’au fond, du diamètre de « ce corps étranger, on conduit l’autre branche de « même, en sens contraire. On joint ensuite les branches « qui forment tenette et on tire la pierre en observant « que si les incisions de la vessie et de la ligne blanche « et des téguments ne se trouvent pas suffisantes, on « peut y retourner avec le bistouri lenticulé qui sera « poussé du côté de l’ombilic ».

« Quand la pierre est saisie il faut la tirer lentement, « la dégager par mouvements doux, tantôt alternatifs « en balançant à droite et à gauche et tantôt en tour- « noyant et avoir surtout recours au débridement par « préférence, plutôt qu’à la violence et au déchirement ».

La pierre extraite, il faut fixer la sonde à demeure et l’urine est recueillie dans une petite cuvette « telle par « exemple qu’une baignoire d’oiseau qui se place très « bien entre les cuisses du sujet ».

Le pansement est assez simple, il consiste à mettre « avec la pincette à anneau et à la faveur du droit obser- « vateur le bout d’une bandelette de linge large d’un « pouce et longue de six ou sept au fond de la plaie « dans la vessie pendant qu’on place l’autre bout à côté « de la plaie externe afin que le dégorgement de cette « plaie, s’il y en a, coule au dehors à l’aide de cette petite « bande qu’on couvre avec un plumaceau plat et une « compresse qu’on change à volonté, lorsque l’humidité « excessive ou quelque autre raison l’exige. »

Au bout de deux ou trois jours on « se borne à con- « tenir les lèvres de la plaie à moitié rapprochées par « le moyen d’un emplâtre... recouvert d’un plumaceau « sec et d’une compresse ».

Comme l’exposition de sa méthode détaillée est fort longue, Frère Corne résume les temps de son opération et nous énumère tous les instruments nécessaires pour tailler selon sa méthode.

Nous voyons donc par ces extraits que cet ouvrage est extrêmement important et que l’auteur a dû établir un certain nombre de points nouveaux signalés au cours de cette étude. Mais il nous donne de plus des documents précieux : il publie en effet des observations, la plupart très complètes, au nombre de 46 pour les femmes et 36 pour les hommes soit 82 cas. Nous les avons soigneusement étudiés et nous donnons le

résultat brutal de ses opérations. Sur les 46 femmes opérées, 38 guérisent, ce qui donne une moyenne de 17 pour cent de mortalité ; sur 36 hommes 28 arrivent à la guérison, le taux de mortalité est ici plus élevé : 22 pour cent ; sur 82 cas nous avons donc 66 guérisons et 16 morts, c’est-à-dire une mortalité moyenne de 19 pour cent.

Il était intéressant de noter dans les observations les causes de mort invoquées par Frère Côme; il fait jouer un grand rôle à la « putridité du sang » « à la fièvre vermineuse, ou a quelque reflux de pus suppuré dans le sang » et d’ailleurs localement il trouve « une liqueur boueuse et sans odeur » dont on ne peut indiquer la source.

Nous avons noté aussi combien de temps s’écoulait avant la guérison : Pour les femmes sur 38 guérisons, 26 eurent lieu avant le trentième jour, la date n’est pas notée pour 7 d’entre elles ; enfin les autres furent guéries avant le cinquante-troisième jour et toutes sans incontinence d’urine.

Sur 28 guérisons pour les hommes, 9 seulement sont indiquées avant le trentième jour. La date n’est pas relevée pour 14 cas et enfin la guérison des autres eut lieu en l’espace de trois mois.

Enfin d’après les autopsies que Frère Corne nous relate nous pouvons conclure qu’il a perdu 5 malades de péritonite, une d’hémorrhagie intestinale, une de gangrène, la huitième fut renvoyée mourante.

Quant aux hommes sur 8 morts, 7 eurent pour cause la péritonite et une la pyélonéphrite.

Naturellement nous avons dù, pour ces diagnostics, nous en reporter uniquement aux affirmations de Frère Corne ; de même pour la statistique, que nous avons basée sur les chiffres fournis par Fauteur.

Nous ajouterons cependant que les lithotomistes d’alors attaquèrent avec violence Frère Corne, et contestent aussi bien l’excellence de sa méthode que l’exactitude des résultats qu’il publie. Mais ses adversaires ne nous ont pas laissé de documents certains et nous sommes obligé de nous en remettre à la bonne foi de Fauteur.

Certaines observations présentent un intérêt particulier : c’est ainsi qu’à sa première opération (du 4 mars 1758), Frère Corne fit trois points de suture entrecoupée « l’événement fit connoître que cette suture nuit au « lieu d’être utile ; les points eux-mêmes s’enflammè- « refit et ajoutèrent à la maladie... On fut obligé de « couper les fils successivement malgré qu’on les eût « relâchés dès le deuxième jour ». A l’observation 12, Fauteur note avec soin que sa malade après un frisson violent rendit deux vers « ces circonstances firent con- « noître qu’il y avoit une putridité vermineuse et quelque « reflux de pus suppuré dans le sang ». A l’autopsie on trouve d’ailleurs une péritonite avec pleurésie purulente ; pour l’observation 17, Frère Corne attribue la mort à une infiltration sanguine du plancher de l’abdomen. Cet accident paraît d’autant plus extraordinaire « qu’il ne se rencontre aucune branche d’artère suspecte « dans le lieu où cette incision se pratique ». Il avait noté dans ce cas, mais sans y attacher une grande

importance la présence « dans la capacité des deux « côtés lombaires de près d’un demi septier d’une eau « bourbeuse et suppurée ». Plus loin, observation 26, l’auteur note « une fièvre vermineuse avec un météo- « risme qui faisait bomber le ventre ». « La mort fut « attribuée à une fièvre vermineuse laquelle occasionne « la pourriture du poumon et le météorisme de l’esto- « mac ainsi que des intestins ».

Mais son plus beau cas de fièvre vermineuse suivi de mort est consigné à l’observation 30. « Son ventre se « bouffisoit le lendemain, environ 30 heures après l’opé- « ration ; on la saigna aussitôt deux fois à 4 heures de « distance. On fut très surpris qu’un peu de tems après « la dernière saignée, elle vomit tout à coup environ 3 « à 4 onces de sang avec plusieurs vers blancs : elle en « vomit encore plusieurs fois dans la nuit avec du sang « et quelques-uns par bas ce qui relâcha totalement la « bouffissure de son ventre. Enfin, à 9 h. 1/2 le lende- « main, elle expira subitement sans aucun préliminaire « d’agonie ; et en même tems un tas de vers parurent « par les narines et un par l’oreille. On l’ouvrit, on « trouva des paquets de vers dans l’estomac, dans les « intestins, et dans la trachée artère lesquels l’avaient « sans doute étouffée dans un instant. C’est à ce dernier « qu’on attribue le trépas subit et le vomissement de « sang à l’érosion que la quantité produisit dans la « substance de l’estomac ».

Plus loin il note qu’une de ses malade rendit en « diverses fois onze gros vers, avant de mourir » : l’autopsie montre une péritonite.

Pour les hommes nous trouvons les mêmes remarques ; Frère Corne presqu’à toutes les autopsies trouve « une eau bourbeuse dont la lie paraissoit mêlée de pus blanc » ; il opère un enfant « mal sain et vermineux », un autre enfant a un pouls fiévreux cela fait « soupçonner « une affection vermineuse parce qu’il en avoit rendu « un fort considérable avant l’opération ». Inutile de dire qu'on trouve à l’autopsie une péritonite. Plus loin toujours à propos d’un malade qui mourut il dit « qu’on « ne doit point omettre que ce sujet était vermineux « depuis longtems. De son aveu il avoit rendu des « paquets de vers plusieurs fois ; il en rendit un bien « vivant par la bouche dans les premiers vomissemens « et il s’en trouva plusieurs dans le canal intestinal ». Ailleurs « les intestins grêles contenoient plusieurs v< paquets de gros vers blancs ».

Nous voyons par ces citations que le Frère Corne ne sait pas exactement déterminer la cause de la mort de ses taillés ; il remarque une coïncidence entre les affections vermineuses et l’état grave de ses sujets et en conclut qu’elles étaient la cause de tout le mal.

Cependant, le pus qu’il trouve près de la vessie lu semble étrange ; il en cherche en vain l’origine et chaque fois il éponge soigneusement la région sans pouvoir trouver la collection initiale de pus ; il doit se contenter pour l’expliquer de causes obscures et qui certainement ne l’ont pas satisfait.

La méthode de Frère Corne constitue un progrès énorme ; elle est officiellement admise et pratiquée ; et la taille latérale, dont les résultats avaient jusqu’ici

contenté les opérateurs, est mise en échec par cette nouvelle méthode ; cependant nous devons dire qu’elle conserve de chauds partisans, et ne cesse à aucun moment d’être pratiquée : les malades seront désormais opérés par l’une de ces deux méthodes : le petit appareil et le grand appareil sont négligés et presque abandonnés. Si Frère Côme peut grandir sa renommée par cette nouvelle opération, il ne veut pas cependant la vulgariser et il n’est pas facile d’assister à ses opérations ; il fallait une autorisation spéciale à laquelle fait allusion Scarpa qui put voir tailler le célèbre lithotomiste.

Aussi retrouvons-nous beaucoup d’indécision, et de conseils théoriques dans les ouvrages qui parurent à la fin du xvme siècle : Portai en 1768, c’est-à-dire 10 ans après la première taille hypogastrique de Frère Côme, expose le manuel opératoire de Morand auquel il renvoie pour plus amples détails, et, ajoute : « Le Haut « appareil est de toutes les espèces de Lithotomies, la « moins effrayante, la moins douloureuse et la plus « facile à faire ; on peut retirer les plus grosses pierres « et il n’y a point de fistules à craindre : il seroit à « désirer qu’on put faire cette opération avec un égal « succès dans tous les âges ; mais malheureusement « par une suite nécessaire du développement des par- « ties, la vessie change de place... Les chirurgiens ne « paroissent pas jusqu’ici avoir fait attention à ces par- « ticularités. Monsieur Heister et plusieurs autres disent « qu’on ne doit pas faire l’opération au Haut appareil « passé 20 ans parce que les muscles abdominaux ne

« se cicatrisent pas, c^tte raison est bien faible » (1).

Il est un fait intéressant à noter, c’est que, au cours

du xvnr3 siècle deux noms dominent l’histoire pratique de la ta lle : Frère Jacques invente la taille latérale et publie son opuscule en 1702. Nous avons dit le succès de cette nouvelle opération qui plus tard put faire abandonner la taille de Douglass. Et c’est un autre moine, Frère Corne qui remet en honneur cette dernière taille. Nous voyons ainsi que ce furent deux moines qui firent triompher successivement pendant un siècle leurs idées.

Aussi les chirurgiens officiels eurent-ils beaucoup de peine à les accepter et leur mécontentement transparaît fréquemment dans leurs jugements.

En 1775, c’est-à-dire quatre ans avant l’apparition de l’ouvrage de Frère Corne qui jouissait alors d’une grande renommée, Leblanc dans un traité général de chirurgie (2) revient à la pratique de Morand qui remplissait la vessie d’eau, il invente un nouvel appareil pour saisir la pierre, et pour remplacer la tenette forceps de Frère Corne ; enfin il veut supprimer l’attirail compliqué de ce dernier. Son ton aigre-doux montre en quelle mésestime il tient son rival.

Il réserve le haut appareil pour les grosses pierres ; la vessie est distendue par de l’eau tiède, ou par l’urine que le malade retient « on voit par ce procédé que nous ne « sommes point du sentiment d’un lithotomiste qui

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