I — L’ANATOMIE DES ÉPOQUES LÉGENDAIRES
Des documents inégaux et forcément incomplets nous ont été transmis par les civilisations chinoise, thibétaine, sumérienne, assyro-babylo-
nienne, hébraïque, égyptienne, hindoue ; nous les passerons rapidement en revue.
A. — L’anatomie chinoise.
Bien que la civilisation chinoise soit la plus ancienne de toutes et que Ton s’attende par là même à trouver dans son étude la démonstration éclatante des progrès de l’esprit, il est surprenant de constater que, figée dans des formules millénaires, la science anatomique des Chinois n’a pas progressé pendant cinquante siècles.
Les raisons de cette cristallisation sont multiples. Il en est qui tiennent à la tendance de l’esprit oriental, respectueux des formules ancestrales. D'autres dépendent des conditions mêmes de la forme sociale : la dissection étant contraire à la piété et les occasions d’explorer le corps humain exceptionnelles. Les criminels suppliciés, les sujets victimes d’accidents graves fournissaient bien quelques notions anatomiques, mais il semble que ce soit l’inspection des cadaves exposés en quelque tombe ouverte qui ait seule permis l’établissement d’une ostéologie des plus élémentaires.
Le N’uei-King nous a transmis l’enseignement de Huang-Ti (2697 A. C.). Ce recueil nous est parvenu gravé en laque sur écorce de bambou et feuille de palmier. Il a été la loi anatomique en Chine pendant 1 500 ans et ne fut amélioré que par Chin-Yueh-Jen qui publia une sorte de traité desplanchnologie où, pour la première fois, figurait le poids des organes.
C’est à Huang-Ti que l’on doit d’avoir introduit
dans l’anatomie la hiérarchie compliquée de l’Empire, avec ses préséances et ses vassalités : ainsi se trouva pourvu chaque organe de ses amis et de ses ennemis. Ee cœur est le fils du foie ; celui-ci, le père de l’estomac ; l’ami de l’estomac est la rate, son ennemi le rein : rapports fastidieux dont nous ne poursuivrons pas l’énumération, prolongée pendant des pages entières des textes originaux. Ee corps se divise en trois régions : supérieure, ou des nuages, avec les poumons et le cœur ; médiane, ou de la pluie, avec l’estomac, la rate, le foie et le fiel ; inférieure, ou du lac et des étangs, avec le rein, la vessie, l’uretère et les intestins. D’une façon générale, Huang-Ti distingue les organes, qui sont des réservoirs, des viscères, qui sont des éliminateurs. C’est ainsi que le foie emmagasine le sang, et le cœur le pouls, c est-à-dire l’esprit ; la rate renferme la nourriture ou pensée ; les poumons, la respiration c’est-à-dire l’énergie ; les reins enfin, le germe essentiel de volonté. Quant aux viscères, dont les principaux sont l’estomac, le côlon, le duodénum, la vésicule biliaire, la vessie, ils sont étroitement tributaires les uns des autres selon un protocole aboutissant au santsiao. Ce dernier, au demeurant fort mystérieux, est un organe creux composé de trois segments ou foyers sans lesquels les viscères ne pourraient exercer leurs fonctions ; peut-être y faut-il voir la schématisation des diverses séreuses : plèvre, péricarde et péritoine. Ee san-tsiao draine du reste les liquides et aboutit finalement à la vessie.
Ees connaissances anatomiques sont un peu moins fantaisistes lorsque vaisseaux et os sont en cause, le développement de l’acupuncture chez les
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Figure anatomique chinoise.
D’après le livre deKleyer, Specimen medicinœ sinensis , Franc
fort, 1683.) (fig. 1).
LES DÉBUTS DE U ANATOMIE n
Chinois ayant attiré l’attention sur les repères extérieurs. Mais, si l’on entre dans quelque détail, on est saisi par l’incroyable indigence de l’esprit critique. Les os sont au nombre de 365, et le crâne, h avant-bras, la jambe, le bassin comptent chacun pour un os (!). Pas de notion sur les muscles, les organes des sens, le système nerveux. Le cerveau n’occupe qu’un petit espace dans le crâne. La moelle se termine dans les testicules. Le larynx débouche dans le cœur. Quant à ce viscère, il est comparé à la fleur du nénuphar non éclose ; Huang-Ti le perce de sept trous et de trois fentes et le prolonge par un canal gagnant l’extrémité de l’auriculaire.
À chaque vertèbre se suspend un organe : à la troisième, le poumon avec ses huit lobes et ses vingtquatre trous par où s’échappe l’air ; il se relie d’une part au gosier, de l’autre aux mains par un canal au trajet compliqué. Le cœur est attaché à la cinquième vertèbre. Les sept lobes du foie le sont à la neuvième. La onzième vertèbre maintient la rate et la quatorzième les reins. Le rein droit transforme le sang en semence que recueille le testicule. Signalons enfin que le grêle et le gros intestin présentent seize incurvations. Le côlon est percé de deux trous ; c’est par le second, ou Kong-men, que s’échappent les matières fécales.
Ce système d’organes ou de sources de vie est lié par des vaisseaux de communication ( King ) qui aboutissent tous aux mains et aux pieds. Les trajets et les noms de ces canaux sont également surprenants. Ainsi le vaisseau du poumon, ou fey-king, est désigné sous le nom de cheou-tai yn, c’est-à-dire de vase du grand humide radical
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aboutissant à la main ; de même le vaisseau du grand intestin s’appelle cheou-yang-ming, ou vaisseau de la chaleur brillante commençant à la main ; enfin, pour clore ces exemples, le vaisseau de l’enveloppe du cœur n’est autre que le cheoukine-yn, c’est-à-dire canal de l'humide radical défectueux.
Nous ne possédons pas de documentation iconographique de Huang-Ti, mais nous pouvons nous représenter ce que pouvait être l’illustration de son enseignement par les figures d’Andréas Kleyer (i) et par des planches de 75 centimètres de haut sur papier de toile, rapportées de Chine par une mission russe. On y voit une colonne de 23 vertèbres, une bouche d’où descend une trachée irradiant au cœur, à l’œsophage, à l’estomac : ce dernier repose sur le diaphragme. Le cerveau est des plus réduits. Du cœur partent trois conduits se rendant au rein gauche, à la rate, au foie. Ce dernier se dentelle de ces longues lobulations digitiformes que nous retrouverons sur les planches du xvie siècle.
B. — L’anatomie thibétaine.
Bien que semblent être nées sur les hauts plateaux thibétains les plus anciennes civilisations, les documents que nous possédons sur les premières notions anatomiques du Thibet sont postérieurs à ceux de la Chine. Ils nous transmettent, il est vrai, la tradition de peuples et de sciences immuables.
(1) Andréas Kleyer, Specimen medicinæ sinen sis. Franco furti, 1683.
Les premiers textes connus datent du règne de G. Nam ri Srong Btsam qui mourut l’an 630 après Jésus-Christ. Vers 740-756, Varirocana traduisit les « quatre tantra » du sanscrit en thibétain. Dans la première partie de cet ouvrage se trouve exposée une anatomie dont Sangs Rgyaz Rgya Nistho devait nous donner un commentaire à la fin du xvne siècle.
Dans ces travaux, la science thibétaine mêle intimement l’anatomie et la physiologie. Les organes vitaux sont le foie, le cœur, les poumons et les vaisseaux, la rate et les reins. L’appareil vasculaire comprend et confond les artères, les veines et les nerfs. Les veines renferment le sang ; les vaisseaux les plus larges (c’est-à-dire les artères) conduisent le vent. De l’ombilic irradient les veines principales. Le sperme donne les os et le cerveau; mais du sang menstruel naissent les muscles, le foie, le cœur, les vaisseaux. Cédant enfin à ce besoin de numération que nous avons relevé chez les Chinois, l’anatomiste thibétain compte 900 nerfs et fibres, 12 grosses articulations et 250 petites. Enfin, tandis qu’il ne reconnaît que 16 tendons, il admet 11 000 cheveux et 11 000 000 de pores pileux.
En ces conceptions se révèle indéniable l’influence de l’Extrême- Orient et des Indes, modifiée peut-être par l’apport de notions venues de l’Asie mineure et de la Perse.