F1G. 141. — MODÈLES DE BATEAUX EN TERRE ET EN IVOIRE
Ashmolean Museum, à Oxford.
d’après M. Petrie, qu'il ne s’agit pas de bateaux construits en bois, mais plutôt en bottes de roseaux ou de papyrus fortement serrées, pareils à ceux qui furent employés pendant toute la durée de l’histoire de l'Égypte . Un spécimen, en albâtre, provenant des tombes royales d’'Abydos montre clairement cette technique «. On a découvert des bateaux analogues dans les fouilles de
1 PETRIE, Vagada, pl. xxxv1, 80, 812 et b, pp. 13, 41; pl. LXVI, 1, et p. 48.— DE MORGAN, Recherches sur les Origines, IL, p. 91 et fig. 235-237, p. 90.
2? SCHAEFER, »eue Altertiümer der « new race » aus Negadah, dans la Zeitschrift für ägyptische Sprache, XXXIV, 1896, pp. 150 et 161, fig.
3 ERMAN, /Ægypten und ägyptisches Leben im Altertum, pp. 635 et suiv.
MPETRIE, Aôÿdos, L, pl.1x 74
| fl |
El Amrah ! et d'Abydos ?. Enfin, les représentations de bateaux sont fréquentes dans la grande trouvaille d'ivoires de Hiéraconpolis. Un des spécimens rappelle étrangement la forme des gondoles vénitiennes * (fig. 141). La présence, en, ces divers endroits, de
FiG. 142. — MonèLe DE MAISON EN TERRE.
Découvert à El Amrah.
bateaux en terre et en ivoire a une très grande importance. Nous aurons l’occasion d'y revenir avec plus de détails.
Un modèle de maison en terre, découvert à El Amrah, nous donne une idée des habitations des primitifs. On voit qu'elles étaient faites en terre battue, recouvertes vraisemblablement de
1 Mac IvER and MACE, £/ Amrah and Abydos, pl. 1x, 8, et p. 41.
2 PeTRiE, Abydos, II, pl. 11, 20, et p. 24 (ivoire) : vir, 89 et 90 et p. 26 (terre émaillée).
3 QUIBELL, Lierakonpolis, 1, pl. v et p. 6.
Maisons.
Enceinte fortifiée.
Sculptures en relief.
Dessin et peinture.
Graffiti.
poutres en bois de palmier, noyées dans un lit d'argile. Une porte et deux fenêtres sont ménagées dans les parois, et la porte reproduit déjà les principales caractéristiques des stèles en forme de porte de l'Ancien Empire ! (fig. 142).
Enfin, une tombe découverte à Diospolis a donné des fragments d'un modèle d’enceinte fortifiée, avec la représentation de deux hommes regardant par dessus la muraille 2 (fig. 143).
Nous avons terminé l'examen des principales pièces en rondebosse, et nous devons, à présent, étudier le dessin et la peinture chez les primitifs. Qu’il nous soit permis, cependant, de rappeler les sculptures en léger relief, décrites dans le chapitre sur l'Art ornementaire, reliefs sur les palettes en schiste, sur les manches de couteau, les fragments de meubles, les vases en terre et en pierre. Nous verrons, au chapitre suivant, que cette technique a été développée, dans une large proportion, dès les débuts de l’histoire de l'Égypte et qu'elle a produit des œuvres d’une puissance véritablement surprenante.
Les dessins et les peintures des primitifs nous sont déjà en grande partie connus ; nous en avons rencontré sur le COTPS, sur les palettes en schiste, sur les vases, principalement sur les poteries. Il ne nous reste, dans ce chapitre, qu’à examiner deux catégories de dessins : les graffiti gravés sur les rochers et les peintures d’une tombe préhistorique, découverte par M. Green non loin de Hiéraconpolis.
Sur les rochers des montagnes libyques et arabiques, on a relevé, d'une façon malheureusement peu complète, une série de dessins d'hommes, d'animaux, de barques, d’un style identique à celui des marques de poteries et des peintures de poteries décorées #. On en
1 Mac IvER, «a Prehistoric Cemetery at El Amvrak in Egypt: Preliminary Report of Excavations, dans Man, 1901, n° 40, p. 51, et fig. 1, p. 50. — MAC [ver and MACE, Z7 Amrah and Abydos, pl. x, 1, 2 et 3, P- 42. — Voir, sur les maisons à l’époque primitive, PETRIE, ke Sources and Growth of Architecture, dans le Journal of the Royal Institute of British Architects, 3° série, VII Foot, pp. 241- 343 et fig. 1-4. .
? PETRIE, Diospolis, pl. vi, B, 83, et p. 32 (Ashmolean Museum, à Oxford). |
8 WIEDEMANN, ls Modes d’ensevelissement dans la nécropole de Négadah et la question de l'origine du peuple égyptien, dans DE MORGAN, Æecherches sur Les Origines de l'Égypte, II, p. 222, et note 1, Où l’on trouve cités les ouvrages suivants : DE MORGAN, loc. cit., I, pp. 162 et suiv. et fig. 487-492. — GOLENIS-
EPP EE OU
a tiré cette conclusion légitime qu'ils appartenaient également à l'époque primitive. Ces dessins sont fréquemment mêlés à des représentations accompagnées d'inscriptions hiéroglyphiques, et, parfois, 1l est d’une extrême difficulté d'établir une ligne de démar-
FiG. 143. — MODÈLE D'ENCEINTE FORTIFIÉE.
Ashmolean Museum, à Oxford.
cation nette entre les graffiti primitifs et ceux d'une époque plus récente !.
Dans certains cas cependant, le doute est impossible. Je citerai, comme particulièrement curieux à cet égard, des graffiti copiés par
CHEFF, #ne Excursion à Bérénice, dans le Recueil de travaux relatifs à la philologie et à l'archéologie égyptiennes et assyriennes, XIII, 1890, pl. 1v, 17, et pl. vu, 62. — PETRIE, Zen years’ digging in Egypt, 1881-1891. Londres, 2° éd., 1893, p. 75, fig. 57 : « to judge by the weathering of the rock, it seems probable that they were begun here long before any of the monuments of Egypt that we know. The usual figures are of men, horses, and boats, but there are also camels, ostriches and elephant to be seen ».
1 Les graffiti primitifs peuvent être distingués de ceux de l’époque historique, grâce à la patine qui les recouvre. Voir SCHWEINFURTH, G., ægyptische Tierbilder als Käeselartefakte, dans die Umschau, VII, 1903, p. 806 : « Diese Tierbilder versetzen uns im (eiste in jene Zeiten, da die Urbewohner von Aegypten und Nordwestafrika ähnliche Zeichnungen in die Felswände einkratzten, die in den Sandsteintälern Oberägyptens häufg angetroffen werden und von deren hohem Alter die bräunliche Patina Zeugnis ablegt, mit der die Linien bedeckt erscheinen, während datierte Inschriften aus der Zeit der 5. und 6. Dynastie {bei el Qab), die z. T. über die älteren hinweg eingeritzt wurden, aussehen als wâren sie von gestern, wie prof. Sayce bezeugen kann ».
M. Legrain à Gebel-Hetematt : et qui ressemblent fort à ceux de Silsileh relevés par M. Petrie ?.
On trouvera, dans la figure 144, les principaux graffiti qui me semblent appartenir à la période primitive. L’analogie avec les marques de poteries représentées dans la figure ror est particulièrement remarquable. Quelques-unes de ces figures d'animaux sont quadrillées, comme sur les poteries rouges à peintures blanches. Certaines représentations curieuses pourraient indiquer l'emploi du cheval. Il faudrait rapprocher cette remarque de la théorie de M. Zippelius à laquelle nous avons fait allusion plus haut.
Un de ces graffiti mérite une mention spéciale. Un personnage paraît lancer un harpon dans une peau d'animal vraisemblablement étendue sur le sol ; un autre harpon y est déjà enfoncé. J'y vois une représentation analogue à celle d’une tablette en ivoire, découverte dans la tombe du roi Den-Setui de la [°° dynastie *.
Dans le Wady-Hammanat, la grande voie unissant la vallée du Nil au rivage de la mer Rouge, M. Golenischeff a relevé quelques graffiti qui semblent appartenir également aux primitifs, notamment des représentations de l’autruche et même d’un homme chassant l’autruche au lasso. Citons aussi une barque, bien qu’elle ne soit pas absolument identique aux bateaux primitifs et qu’elle doive, peut-être, être attribuée à l'Ancien Empire *. Les carrières de Silsileh ont donné également un grand nombre de graffiti analogues : personnages, barques, animaux, etc. ÿ. Citons enfin les graffiti de El Kab, et tout spécialement une barque identique à celles de la tombe d'Hiéraconpolis, dont nous allons nous occuper dans un instant 6 (fig. 145).
Il est à peine nécessaire de rappeler qu’on a découvert des
l DE MORGAN, Xecherches sur les Origines de l'Égypte, Penser sD-m02
2 PETRIE, Zen years digging in Egypt, p. 75, fig. 57.
3 PETRIE, Xoyal/ Tombs of the varliest dynasties, 1, pl. vu, 11; Abydos, I, DITES
* GOLENISCHEFF, Znscriptions du Ouady Hamimamat, dans les Mémoires de la Section orientale de la Société impériale russe d'archéologie (en russe), II, 1887, pl.4v, 1-2, et pl UT
5 Antiquities in Egypt, Prehistoric rock drawings, dans the Graphic, 1898, 14 janvier, fig. 7, avec 4 photographies.
6 GREEN, Prehistoric Drawings at El Kab, dans les Proceedings of the Society
of Biblical Archæology, XXVN, 1903, pp. 371-372 avec pl. et fig.
4 A : E ju É ‘4 ù Mo |
graff analogues chez les peuples les plus divers, aussi bien chez les Australiens ! que chez les Boschimans ?, ou même dans les cavernes préhistoriques de France Ÿ. La ressemblance la plus frappante se remarque entre les praffiti égyptiens et ceux du
FiG. 145. — GRAVURE PRÉHISTORIQUE D'UN BATEAU À EL-Ka8 .
Sad oranaiss Ici, il a identité à peu près absolue. La comÿ
paraison, étendue aux dessins gravés sur les vases (fig. 101),
est véritablement surprenante, et nous y voyons une nouvelle
1 GROSSE, es Débuts de l'Art, pp. 125 et suiv.
2? GROSSE, /es Débuts de l'Art, pp. 138 et suiv. et pl. 111. — CHRISTOLL, FRED., au Sud de l'Afrique. Paris 1897. Compte rendu dans /'Anfhropologie, XI, 1900, pp. 78 et suiv.
8 Voir, entre autres, CapiTAN, L., et H. BREUIL, ls Gravures sur les parois des grottes préhistoriques, la grotte de Combarelles, dans la Revue de l'École d'anthro- Dologie de Paris, XII, 1902, pp. 33-46.
* Cliché prêté par la Société d'archéologie biblique de Londres.
preuve de l’étroite connexion entre les primitifs égyptiens et les Lybiens !.
M. Zaborowski a cherché à démontrer que ces graffiti constituaient « les formes embryonnaires » de l'écriture hiéroglyphique *. Ce que nous avons dit plus haut au sujet des hiéroglyphes primitifs a suffi, probablement, à montrer combien cette explication est peu fondée.
Les graffiti, dont les plus anciens peuvent remonter à la période paléolithique, se rapprochent davantage des marques de poteries qui, comme nous l'avons vu précédemment, se rencontrent surtout gravées sur les vases rouges à bord supérieur noir et les vases rouges brillants (back topped et red polished). C'est plutôt aux scènes des vases décorés /decorated) que nous devons comparer les peintures découvertes par M. Green, en 1899, dans une tombe préhistorique, à Hiéraconpolis *. Au cours de la seconde saison de fouilles en cette localité, un ouvrier habitant les environs rapporta qu'à l'extrémité sud-est du cimetière préhistorique, il y avait des murs avec des traces de peinture. La tombe avait, malheureusement, été pillée deux ou trois années auparavant, mais elle contenait cependant suffisamment de poteries jugées sans valeur par les pillards pour qu'on püt l’attribuer, approximativement au moins, à la date de succession 63 #.
La tombe était entièrement construite en briques recouvertes d’une couche de mortier argileux d’une épaisseur de 5 millimètres. Sur les murs, on avait étendu de l’ocre jaune ou du lait de chaux. Une partie seulement de ces murs avait été décorée et, actuellement, une seule des parois, heureusement la plus longue, a conservé d’une façon suffisamment complète sa décoration 5. La partie
1 BonNNET, es Gravures sur roches du Sud Oranais, dans la Revue d'ethnogra- Dhie, VIII, 1889, pp. 149-158 et fig. Comparez fig. 6 avec notre fig. or ; p. 155 : « quelques personnages ont les bras levés dans l'attitude de l’admiration ou de la prière ». — GSeLr, es Monuments antiques de l'Algérie, 1. Paris, 1001, pp. 41-54 et fig. 10-14. Le disque du bélier, fig. 13, p. 46, pourrait être comparé à notre fig. 101, Am 19.
2 ZABOROWSKI, Origines africaines de la civilisation de l'ancienne Égypte, dans la Xevue scientifique, 4° série, XI, 1899, PP. 293-294.
3 QUIBELL and GREEN, Æierakonpolis, Il, pp. 20 et suiv. et pl. LXXV-LXXVIII.
# QuiBELL and GREEN, Æierakonpolis, Il, p. 54; note, par le professeur Pétete:
QuIBELL and GREEN, Æ'erakonpolis, Il, p. 21 et pl. Lxvuni.
Tombe peinte de Hiéracon-
polis.
Barques.
inférieure avait été peinte en bleu noir sur une hauteur d'envirom 27 centimètres. Ce soubassement était séparé des scènes par une ligne d'ocre rouge, d’une largeur de 2 centimètres environ. La copie de ces représentations précieuses a été extrémement difficile, le mur étant endommagé par l’action du temps et par le travail furtif des pillards, et l’on ne saurait être assez reconnaissant à M. Green du soin qu’il a apporté à l'exécution de cette tâche.
F1G. 146 À. — REPRÉSENTATIONS DIVERSES PEINTES SUR LES MURS D'UNE TOMBE A HIÉRACONPOLIS.
Ce qui, en plusieurs endroits, vint compliquer son travail, c'est que l'artiste primitif, qui faisait son esquisse en rouge, l'avait parfois. effacée, non sans teinter de rouge le fond jaune sur lequel il dessinait à nouveau l'image. Étudiant attentivement tous les détails, M. Green est arrivé à cette conclusion, fort importante, qu'il nesemble pas qu'on ait cherché à placer les figures dans un ordre: défini ; on a disposé les différentes scènes là où on trouvait place: pour les installer, après avoir terminé les dessins plus grands, tels. que les bateaux.
Examinons maintenons, d’un peu près, ces représentations. (fig. 146).
La première chose qui nous frappe, ce sont six grandes barques. qui occupent la majeure partie de la paroi, et qui nous rappellent
les dessins de barques des poteries décorées, ainsi que les modèles en terre cuite dont il a été question précédemment. Ce qui les distingue des barques peintes sur les poteries, c’est que nous n'y trouvons plus ces traits parallèles qui, partant du bord inférieur, descendent verticalement. A l'avant, nous remarquons le câble qui sert à attacher la barque au rivage : sur le pont, des palmes ombragent une petite construction. Au centre du bateau, deux constructions légères font office de cabines. On voit, dans l’une
FiG. 146 B. — REPRÉSENTATIONS DIVERSES PEINTES SUR LES MURS D'UNE TOMBE A HIÉRACONPOLUIS.
des images, la cabine d’arrière surmontée d’un poteau, sorte de petit mât, auquel sont attachés des emblèmes. Ceci se rencontre également dans les dessins de barques des poteries décorées. A l'arrière d’une des barques, un personnage est assis maniant une longue rame, terminée par une palette ovale servant de gouvernail.
Comme nous avons étudié, jusqu'à présent, tous les documents relatifs aux barques, nous pouvons parler d’une objection assez grave qui a été faite à ce sujet et qui est, je pense, réfutée par les documents découverts successivement.
Se basant sur les dessins de barques des poteries décorées publiées par MM. de Morgan et Petrie, ainsi que sur les spécimens du British Museum et de l’Ashmolean Museum, à Oxford, M. Cecil Torr pensait que « les longues lignes courbes, qui ont été considérées comme représentant des navires, sont, en réalité, l'indication d’un rempart ; que les lignes droites plus courtes, qua-
lifiées de rames, indiquent une sorte de glacis ; que la lacune qui s’observe dans cette rangée indique le sentier par lequel on accédait au rempart ; enfin, que les objets qualifiés de cabines ne sont autre chose que de petites tourelles placées des deux côtés de l'entrée du rempart » ‘.
M. Loret a repris l'argumentation de M. Cecil Torr, mais en en modifiant quelque peu les conclusions. « Je crois, dit-il, que ces prétendus navires représentent, avec moins d'adresse dans le dessin et plus de gaucherie dans la perspective, la même chose
que le signe | K° NE La courbe représenterait une partie du pourtour du Am ?, tout ce qu'un spectateur placé en face peut saisir d’un seul coup d'œil ; les traits figureraient une palissade, interrompue devant une porte s'ouvrant entre deux édifices fortifiés. La présence des palmiers sur le talus s'expliquerait tout naturellement, ainsi que l’étendard surmonté de l'emblème ou totem de la tribu habitant le Kôm » *.
Quelques-uns des arguments sur lesquels s’appuyaient ces savants étaient extrêmement sérieux, et il ne nous sera pas inutile de les résumer ici, en les réfutant dans la mesure du possible.
Un fait important est à noter tout d’abord : c'est la découverte du dessin sur un vase, d’une barque à voile (fig. 83), dont la
forme générale se rapproche fortement d’une des représentations
de la tombe de Hiéraconpolis *.
MM. Torr et Loret objectaient que, si on trouve des gazelles et des autruches au dessus et au dessous de ces prétendus navires, jamais on ne rencontrait des poissons ou des animaux aquatiques.
[1 nous suffira, à cet égard, de renvoyer à notre figure 76, où l'on verra une barque entourée d’hippopotames, de crocodiles et
de poissons.
1 Ceciz Torr, sur Quelques Prétendus Navires égyptiens, dans l’Anthropologie, IX, 1898, p. 35.
2 Km ou Tell : butte, monticule, tertre.
3 LoRET, V, / Mot [e Ne Paris, 1902, p. 7. (Extrait de la Xevue égyptologique, X.)
4 Comparez l’hiéroglyphe de la barque dans Lepsius, Denkmäler, I, 18, où la proue est relevée bien au dessus de la cabine. — Voir STEINDORFF, &n€ neue Art ägyptischer Kunst, dans Aegyptiaca. Festschrift für Georg Ebers, p. 125.
DO Se EU
« On n’y voit jamais figurer derameurs, disaient-ils, et les traits verticaux ou obliques, s'ils représentaient des rames, devraient partir de la ligne supérieure de la coque, et non.de la partie inférieure ».
En effet, les rameurs ne sont pas représentés ; mais, comme nous venons de le dire, sur une des barques de la tombe de Hiéraconpolis se trouve un matelot manœuvrant le gouvernail. De plus on pourrait admettre, sans que cela prouvât rien contre l'identification de ces dessins, que les traits verticaux ne sont pas des rames. Déjà, M. de Morgan était tenté de les considérer plutôt comme des engins de pêche '. Ce qui est plus important, c'est de retrouver ces traits, comme l’a fait M. Petrie, dans des représentations égyptiennes, où il est impossible de douter qu'il s'agisse d'une barque. En effet, dans une des salles du temple de Seti [*, à Abydos, on voit un dessin très soigné de la barque du dieu Sokaris, et la proue, qui se relève fortement, est précisément ornée d’une série de lignes rappelant celles que nous trouvons sur les barques primitives *. Chose curieuse, la barque sacrée a trois rames à larges palettes, servant de gouvernail, telles qu'on les voit sur une représentation préhistorique ?. Le temple de Denderah nous montre également une barque du dieu Sokaris, d'une époque plus récente, où les traits qui nous occupent ont presque tous disparu *?. Quant aux
- branches de palmier placées à l'avant, elles ombragent la place où Ï ) le)
s’assied le pilote ©.
Enfin, dans les emblèmes placés sur un poteau au dessus de la cabine d’arrière, il faut voir, avec MM. Petrie et de Morgan, des signes indiquant soit le propriétaire du bateau, soit la tribu, soit le port d'attache 6. M. Petrie rappelle, à ce sujet, l'histoire que nous raconte Strabon, d’une enseigne de navire perdue
1 be MORGAN, Æecherches sur les Origines, TT, p. 91.
2? PETRIE, Archæological Notes, dans CAULFEILD, he Temple of the Kings at Abydos. Londres, 1902, pp. 15 et 16 et pl. vi.
3 Voir figure 83.
ÿ MaARIETTE, Denderah, IV, pl. 64 (d’après Petrie).
5 PeTRIE, Vagada, p. 48. — BUuDGE, Æistory of Egypt, 1, pp. 71 et suiv., où la question des barques est complètement discutée. — DE MORGAN, Recherches sur les Origines, IL, fig. 240-246 et p. 92. L'auteur croit plutôt qu'il s’agit du signe de la tribu à laquelle appartenait le propriétaire de la barque.
6 pE MORGAN, Recherches sur les Origines, 1, p. 93 et fig. 247-264.
Animaux.
Hommes.
dans la mer Rouge, et qui, exposée sur la place du marché à Alexandrie pour être identifiée, fut reconnue par un marin de Gadès (fig. 147).
Dans l’espace laissé libre par les barques, on a représenté diverses figures principalement relatives à la chasse aux animaux sauvages, qui sont pris au lasso ou capturés dans un piège en forme de roue. Les animaux pris au piège sont des gazelles d'espèces différentes (fig. 148), et cette représentation rappelle le décor d’une coupe découverte par M. Mac Iver à El Amrah, actuellement conservée à l'University Museum, à Oxford !. Dans la partie supérieure:de la paroi, à gauche, un homme, brandissant une massue,
RERFEFÉ ÉRRFRTRRÉ
FIG. 147. — ENSEIGNES DES BARQUES PRIMITIVES. D’après de Morgan.
attaque un lion (?) ; un autre personnage tire de l'arc. Plus loin, des antilopiens d'espèces diverses, qu’il serait imprudent de vouloir déterminer exactement, sont répartis de-ci de-là, ainsi que des oiseaux, dont peut-être une outarde. On serait fort tenté de reconnaître, dans les figures de droite, des équidés, ce qui concorderait parfaitement avec les observations que nous avons eu l’occasion de faire précédemment.
Sur une des barques, au dessus de la cabine d’arrière, se trouvent deux petits personnages assez grossièrement esquissés. Au dessus de la barque, trois femmes sont debout, dans le champ, les bras levés dans la pose caractéristique de la danse.
Les scènes les plus intéressantes sont dessinées sous les barques, dans la rangée immédiatement supérieure au soubassement peint. À gauche, nous voyons un homme, tenant en main le lien qui sert
? Mac Iver and MACE, Æ7 Amrah and Abydos, pl. xv, 17.
à garrotter trois personnages accroupis et s'apprêtant à fracasser de sa massue la tête de ses captifs. C’est là une représentation importante qui nous donne le prototype des monuments de l'Ancien Empire, tels les bas-reliefs de Wadi Magarah au Sinaï, où le roi d'Égypte brandit son casse-tête au dessus d’un ennemi vaincu. Devant ce groupe s’avancent deux personnages tenant en main le sceptre qui, à l'époque historique, est l'insigne des divinités et du
in
FiG. 148. — GAZELLES PRISES AU PIÈGE ET REPRÉSENTATIONS RELIGIEUSES (?).
Tombe peinte de Hiéraconpolis.
roi, et n'apparaît, en dehors de cet emploi, que dans les mains de bergers ".
Immédiatement après, on rencontre un groupe bizarre composé d'un homme debout, tenant au cou deux lions (?) qui se dressent sur les pattes de derrière. Nous avons parlé déjà d’une figure analogue gravée sur des ivoires découverts dans le temple de Hiéraconpolis (fig. 98). Il est difficile de ne pas reconnaitre dans ce
1 ScHEIL, V., Zombeaux thébains, le Tombeau d'Apoui, dans les Mémoires publiés par les membres de la Mission archéologique française du Caire, V, p. 610 et pl. 11.
groupe une scène religieuse, surtout lorsqu'on le rapproche des représentations analogues du monde égéo-crétois.
Continuant à droite l'examen de la paroi, nous voyons une antilope prise au lasso (le chasseur a disparu), puis un homme qui semble dépecer de ses mains une autre antilope couchée sur le sol, les pattes liées, dans la pose qui nous est connue déjà grâce à deux pièces découvertes à Hiéraconpolis et à Abydos. Ne peut-on reconnaître ici la prise au lasso de la victime, comme Séti Ie Ja représentait à Abydos !, et le dépeçage de l'animal probablement devant un symbole religieux ? Il est difficile de reconnaître exactement ce qui se trouve devant le sacrificateur. Je serais fort tenté
d'y voir un pilier ÂL ce qui confirmerait une hypothèse que j'ai
émise dans un travail antérieur ? (fig. 147).
À la suite de cette scène de dépecage, on trouve les deux groupes de combattants que nous avons déjà reproduits plus haut (he 200 et trois femmes (?) accroupies sur le sol.
Signalons enfin, sur un autre mur de la même tombe, deux figures d'hommes en marche, d’une facture déjà plus avancée. Le premier porte distinctement l’étui cachant les parties génitales ; tous deux tiennent un bâton courbé au sommet, ainsi que le
sceptre ] fourchu à la base ?.
Voici maintenant quelques indications au sujet des couleurs employées. Le fond est, nous l'avons déjà dit, ocre jaune ou blanc. « Les noirs sont bleu-noirs, et il ne semble pas que ce soit du Charbon pilé. A l'exception d’un des bateaux, tous ont été peints en une Couleur blanche, sur laquelle on a étendu une couche de vert
l MARIETTE, ouilles exécutées en Égypte, en Nubie el au Soudan. Paris, 1867, IT, pl. 50. En comparant le texte d'Ounas, 423, et Teti, 242, avec ces scènes, je serais tenté d’y reconnaître la course de l’Apis citée sur le monument de Palerme. — Voir MAsP£Ro, Compte rendu de PELLEGRINI, MVora Supra una Zscrisione Egizia del Museo di Palermo, dans la Revue critique, 1899, p. 4. — NAVILLE, la Pierre de Palerme, dans le Recueil de travaux relatifs à la philologie et à l'archéologie égyptiennes et assyriennes, XXN, 1903, P. 71. — SCHAEFER, ein Bruchstüch altägyptischer Annalen. Bérlin, -Too8, pp 2riet2s.
? CAPART, /a Fête de frapper les Anou, dans la Revue de l'Histoire des Religtons, XLIII, 1901, pp. 266-267. — SPIEGELBERG, der Stabkultus bei den Aegyhten, dans le Recueil des travaux relatifs à la Llulologie et à l'archéologie égypliennes et assyriennes, XXN, 1903, p. 190, note 2:
$ QUIBELL and GREEN, ierahkonpolis, XI, pl. LxxIx.
brillant, granuleux, probablement de la poudre de malachite. Le bateau, à proue élevée et à poupe relativement basse, fait exception et est peint en bleu-noir. Le contour des figures avait été dessiné, d'abord, en ocre rouge ; le blanc des vêtements a parfois dépassé ce tracé. Les yeux sont formés par un gros morceau de blanc faisant tache ; la pupille est représentée par un point bleu-noir » 1.
Si nous cherchons à résumer, en quelques mots, les scènes que les peintures et les graffiti nous ont fait connaître, nous dirons que l’on rencontre des représentations de chasse, de navigation et peutêtre, comme à Hiéraconpolis, des scènes religieuses. Rappelons que, sur les poteries décorées, nous n'avons trouvé, indépendamment des motifs skéiomorphes, que des représentations analogues.
Pourquoi l'Égyptien primitif gravait-il de telles scènes sur les rochers ou les dessinait-il sur les parois des tombes ou sur des vases en terre ? Obéissait-1il à un véritable besoin esthétique ?
La question a été récemment résolue, en partie du moins, dans un article important de M. Salomon Reïinach sur /’Art et la magie à propos des peintures et des gravures de l’âge du renne ?. Les documents égyptiens primitifs apportent, croyons-nous, des renseignements précieux à cet égard, et peut-être ne sera-t-il pas sans intérêt de nous y arrêter quelque peu:
Voici comment s'exprime M. Salomon Reinach à propos de l’art des cavernes : « J'ai constaté, d'abord, ce qu’on avait observé depuis longtemps, que les motifs empruntés au monde animal sont de beaucoup les plus nombreux, puis, ce qui me paraît nouveau, que les animaux représentés sont, à titre exclusif, ceux dont se nourrit un peuple de chasseurs et de pêcheurs. Ces animaux-là étaient désirables, tandis que les autres ne l’étaient point; ils étaient wndesirable, suivant un mot anglais dont nous n'avons pas l'équivalent. Les wndesirable animals comprenaient les grands félins, tels que le lion et-le tigre, l’hyène, le chacal, le loup, les diverses variétés de serpents, etc. De cette constatation découle une conséquence importante, à savoir que les troglodytes, en dessinant, en peignant ou en sculptant, n'ont pas seulement cherché à occuper leurs loisirs ou à fixer leurs souvenirs visuels pour faire
! QUIBELL and GREEN, ÆZierakonpolis, NI, p. 21. 2? Dans l’Anthropologie, XIV, 1903, pp. 257-266.
But des peintures et graffiti
admirer leur adresse à leurs compagnons. Le choix sévère qui a présidé à leur activité d'artistes implique, pour cette activité ellemême, des causes moins banales que celles alléguées jusqu’à présent. Ils savaient ce qu'ils faisaient et pourquoi ils le faisaient ; ce n'étaient pas des rêveurs et des oisifs, gravant ou peignant n’importe quelle silhouette familière suivant leur inspiration du moment ».
Se servant alors des données de l’ethnographie, le savant français rappelle les principes fondamentaux de la magie, tels que les beaux travaux de Frazer les ont établis. Dans la magie, deux idées très simples et très logiques servent de base à toutes les cérémonies, à toutes les manipulations : la première, c’est que « le semblable produit le semblable ou que l'effet ressemble à la cause qui le produit »; la deuxième, « que les choses qui ont été jadis en contact et ont cessé de l’être continuent à avoir l’une sur l’autre la même influence que si leur contact avait persisté » !, Dans le premier cas, nous avons la magie imitative, dans le second la magie sympathique. La magie imitative consistant à représenter un être, un objet ou une action dans le but de donner naissance à l'être représenté, à l’objet, ou de provoquer l’action imitée, peut être, parfois, indépendante de la magie sympathique; au contraire, la magie sympathique est toujours combinée avec la magie imitative.
Dans le cas qui nous occupe, la distinction n’est pas aisée, au point de vue de la mentalité primitive tout au moins. Quand nous parlons de dessiner la figure d’un animal pour faire naître cet animal ou agir sur lui, nous croyons bien faire de la magie imitative, et cependant, pour le primitif, il n’en est rien. En effet, si la représentation a de l'influence sur l’être représenté, c’est précisément par le fait que cette représentation est quelque chose d’émané de cet être, absolument comme le pourrait être son reflet dans un miroir ou dans l’eau. « Une des conséquences de cette idée inspire aux hommes la crainte d’être représentés en effigie, crainte très répandue et dont certaines religions ont tenu compte en interdi-
sant de peindre ou de sculpter la figure humaine » ?.
FRAZER, 7he Golden Bough, 2° éd., I, p. 9; éd. française, p.4. 3 REINACH, Loc. cit., p. 260.— FRAZER, the Golden Bough, 2° éd., I, pp. 295- 297; éd. française, pp. 227-220.
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Ces idées générales sur les principes fondamentaux de la magie chez les primitifs auraient besoin d’être développées ; mais cette étude pourrait nous entraîner loin de notre sujet. Je me permets donc de renvoyer au livre magistral de Frazer !, en priant le lecteur de m’excuser si je ne puis exposer, d'une façon plus complète, les preuves de mes affirmations.
Les primitifs français, d’après M. Salomon Reinach, auraient donc dessiné et gravé sur les parois des cavernes des figures d’animaux désirables, dans le but de se les procurer de la sorte ou d'en multiplier l'espèce. « C'était l'expression d’une religion très grossière, mais très intense, faite de pratiques magiques ayant pour unique objet la conquête de la nourriture quotidienne » ?.
Une confirmation intéressante de cette manière de voir a été apportée par les recherches de MM. Spencer et Gillen parmi les tribus aborigènes du centre de l'Australie. « Ces tribus, raconte M. Reinach, célèbrent périodiquement une cérémonie appelée intichiuma, différente, selon les divers clans, et dont le but direct est de multiplier l'espèce animale ou végétale, qui est le /o/em du clan. Décrivant les cérémonies du clan de l’éu, ils (MM. Spencer et Gillen) racontent que certains indigènes répandent leur propre sang sur une surface de 3 mètres carrés jusqu'à ce que le sol en soit bien imprégné. Une fois le sang séché, on prend de la terre de pipe, de l’ocre jaune et du charbon de bois, puis, sur l'aire rougie par le sang, on peint l’image sacrée de l’ému totem, avec des cercles jaunes et noirs qui représentent les œufs de l'oiseau, soit avant, soit après la ponte. C'est autour de cette image que les hommes du clan viennent s’accroupir et chanter en chœur, pendant que le chef ou maître de la cérémonie leur explique les détails du dessin. Étant donné le but de ces rites, nous avons ici un exemple incontestable de l'emploi magique d’une image peinte pour favoriser la multiplication du modèle » 3.
Parfois, ces peintures sont faites sur des parois de rochers en des endroits qui sont strictement /abous pour les femmes et les enfants. Parmi ces représentations, on remarque des animaux, des têtes
l FRAZER, he Golden Bough, 2° éd. 3 vol. Londres, Macmillan, 1900. ? REINACH, loc. cit., p. 265.
3 REINACH, oc. cit., p. 262.
humaines, des empreintes de pas de femmes de l’époque mythologique des Australiens du centre !.
« Assurément, dit M. Reïnach, il y aurait de la témérité à postuler, pour les troglodytes de l’époque du renne, des cultes totémiques identiques à ceux des Aruntas de l’Australie actuelle ; mais, à moins de vouloir renoncer à toute tentative d'explication, il est plus raisonnable de chercher des analogies chez les peuples chasseurs d'aujourd'hui que chez les peuples agriculteurs de la Gaule ou de la France historique. Or, la représentation d'animaux comestibles au fond de nos grottes, à l’exclusion, comme je l’ai déjà dit, des carnassiers, s’expliquerait fort bien si l’état religieux des troglodytes avait été semblable à celui des Aruntas étudiés par MM. Spencer et Gillen » ?.
Les primitifs égyptiens, avec les multiples manifestations artistiques que nous avons étudiées dans les pages précédentes, permettent-ils de maintenir ou de renverser cette théorie ? Pourronsnous dire, en terminant ce chapitre, que les représentations des primitifs égyptiens « s’expliqueraient fort bien si leur état religieux avait été semblable à celui des Aruntas » ?
La patine qui recouvre les graffitti des rochers de la Haute Égypte témoigne de l’âge reculé auquel il faut les rapporter : on y voit, comme nous l'avons dit, principalement des représentations d'animaux et de barques. Elles auraient pour but de favoriser les chasses des primitifs et, peut-être, de donner à la tribu une nombreuse flottille pour les expéditions de pêche, ou même pour les expéditions guerrières. Les tribus de chasseurs nomades pouvaient se déplacer facilement dans la vallée du Nil, à condition d’être en possession d'une flottille. Ces barques, peut-être, également avaient un rôle religieux et servaient dans des cérémonies magiques Ÿ. Rap-
! SPENCER et GILLEN, {he Native Tribes of Central Australia. Londres, 1890, fig. 124 et 132. Voir, au sujet des cérémonies de l’infichiuma, le travail de DURKHEIM, E., sur le Totémisme, dans l'Année sociologique, V, 1902, pp. 82-121. Compte rendu par S. REINACH dans l’Anthropologie, XII, 1902, pp. 664-669.
AREINACH,- 00. C1 p.209
5% Voir le curieux article de SALOMON REINACH, /e Navire du choléra, dans l’Anthropologie, XIII, 1902, p. 788. G. A. DorsEy, /ke Duwamish Indian Spirit Boat and its use, dans le Æ7ee Museum of Science and Art. Department of Archeology, University of Pennsylvania, Bulletin, II, 1902, p. 227 avec 5 pl. Compte rendu par le D' L. L{aloy], dans l’Anthropologie, XIV, 1903, pp. 349-351.