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CHAPITRE VII

LA SCULPTURE ET LA PEINTURE

Peu de trouvailles préhistoriques ont excite davantage la curiosité générale que les sculptures de l'époque du renne, qu'on a trouvées dans les grottes de la Dordogne. Parmi des débris animaux et humains, des outils de pierre et de bois, il se trouvait un certain nombre de fragments de bois de renne couverts de gravures. Celles-ci représentaient, pour la plupart, des animaux si bien dessinés que les zoologistes pouvaient les déterminer à première vue. C'étaient des chevaux sauvages, des rennes, des aurochs, des bouquetins. Le chef-d'œuvre parmi ces sculptures était un poignard en bois de renne, dont le manche représentait cet animal sautant ; l'œuvre ferait honneur à un sculpteur moderne (1).

Ces sculptures, disons-nous, étaient faites sur des bois de renne, et, comme pareille matière ne peut être travaillée qu'à l'état frais, de l'avis unanime des hommes compétents, les artistes inconnus devaient être contemporains du renne ; en d'autres mots, ces sculptures appartiennent à une époque très lointaine.il est vrai que, depuis Boucher de Perthes, nos idées sur l'âge de l'humanité ont changé complètement; personne, cependant n'aurait cru que « l'homme primitif » fût capable de faire de pareils chefs-d'œuvre. Ils correspondaient, en etïet, si peu à l'idée qu'on se faisait de la civilisation des époques primitives qu'on essaya, pour se débarrasser de ces témoignages gênants,

(1) Cf. Lartetand Christy, Reliquiœ Aquitanicœ, B. pl. II, V1I-VIII,X,XIX-XX.

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de les déclarer faux (1). Il fallait cependant prouver le faux, et les circonstances dans lesquelles on avait trouvé ces objets écartaient toute hypothèse de ce genre (2). On aurait donc probablement considéré les œuvres des hommes de l'époque du renne comme l'un des problèmes insolubies des temps préhistoriques, si l'on ne s'était souvenu que plusieurs voyageurs de notre époque avaient été à même d'observer des manifestations de talent artistique analogue chez divers peuples pri-

Fig. 19. — Manche d'un poignard en bois de renne (d'après un moulage).

mitifs. Chose étrange, ce sont justement les races les plus primitives qui fontpreuve d'un grand talent en sculpture.

Considérons d'abord les faits tels que nous les font connaître les divers documents. Commençons par les Australiens.

A l'époque où l'on ne croyait les Australiens qu'à moitié hommes, on leur déniait aussi toute espèce de talent artistique. En 1871 encore, Wake pouvait répéter devant la Société d'anthropologie de Londres, sans soulever aucune contradiction, l'opinion de Oldfields « que les Australiens étaient incapables de distinguer l'image d'un homme d'avec celle d'un autreobjet, à moins que certaines parties, la tète par exemple, ne fussent

(1) Deux pièces — un renard et un ours — qui auraient été trouvées dans le Kessler Loch, près de Thayingeh, ont été en effet reconnues comme des faux. Mais les fouilles de Thayingen eurent lieu à une époque où les trouvailles françaises étaient connues depuis longtemps.

(2) Depuis, ces trouvailles sont devenues assez fréquentes. A l'Exposition universelle de 1889 on voyait, dans la salle d'anthropologie, une série de sculptures, trouvées dans la grotte du Mas d'Azil. Ouelques-unes de ces pièces dépassaient même, comme valeur artistique, la fameuse figure de renne de Laugerie- Basse. Il a fallu, en effet, l'affirmation expresse des hommes de métier qui avaient assisté aux fouilles pour faire disparaître tous les doutes sur l'âge de ces sculptures merveilleuses.

dessinées en proportions exagérées » (1). Et malgré cela quelques-unes des œuvres les plus intéressantes de la sculpture australienne avaient été décrites, reproduites, et une trentaine d'années auparavant, vers 1840, George Grey découvrit sur le Glenelg supérieur (dans le Nord-Ouest du continent australien) quelques cavernes, dont les parois étaient couvertes de peintures. Sur le rocher qui formait le plafond

Fig. 20, — Peinture dans une caverne sur le Glenelg(d'après Grey).

de la première caverne se trouvait peinte la moitié supérieure d'un homme qui se détachait en blanc sur le fond noir du rocher. La tête était entourée d'une auréole de rayons rouçe clair qui représentait probablement une espèce de coiffure (2). Dans la figure tournée vers le spectateur, les yeux et le nez étaient bien dessinés, mais la bouche manquait, comme

(1) Journ. Anthr. Inst., 1, 75.

(2) Les indigènes du Nord portent une coiffure analogue (Oogee) quand ils dansent le corroborri. Voir Brough Smyth, I, 280.

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•d'ailleurs dans toutes les autres figures (1). La figure est peinte «n blanc, les yeux sont noirs et entourés de lignes jaunes et rouges. Les doigts sont indiqués par des traits au bout de bras. Les petits traits qui couvrent le corps indiquent peut-être les cicatrices dont nous avons parlé plus haut, ou un vêtement en fourrure. Le rocher de gauche était orné d'un groupe de quatre têtes peintes en couleurs vives. « D'après l'expression

Fig. 21. — Peinture dans une caverne sur le Glcnelg (d'après Grey)

douce de leurs figures, je les prenais pour des femmes, dit Grey ; elles paraissaient, du reste, regarder la grande figure dont nous avons parlé ; chacune de ces têtes portait une coiffure très bizarre peinte en bleu sombre ; l'une d'elles avait un collier. Les deux figures d'en bas portaient une sorte de vêtement, toutes avaient une ceinture autour des reins. Chacune des quatre

(i) Andrée, qui croit que l'indigène part en cela de l'idée qu'une figure dessinée ne sait pas parler, se trompe en prétendant que l'Australien évite toujours de mettre une bouche aux têtes qu'il dessine. Voir Andrée, Ethnogr. Parallelen. Neue Folge, 62. Des exemples du contraire se trouvent dans Brough Smyth, I, 288; II planches pp. 257-258.

Voir aussi Ratzel, Vôlkerkunde, II, 25-g5.

Nous croyons plutôt que l'indigène ne dessine pas la bouche dans l'intention d'empêcher la figure de parler (N. d. T.)

figures avaient une expression différente, et bien que deux d'entre elles n'eussent pas de bouche, elles me paraissaient assez jolies (rather good-looking). Le tout se détachait sur un fond blanc (1). » « Sur le plafond, il y avait une figure elliptique, jaune d'or avec des lignes rouges interrompues, partagée en

deux par un ruban blanc bordé par deux lignes bleues. Dans l'ellipse se trouvait un cangourou rouge, puis quelques dessins représentant probablement des pointes de lances. A côté de ce tableau se trouvait une figure d'homme aux contours dessinés en rouge, avec un cangourou rouge sur les épaules ; il y avait encore là un certain nombre d'autres figures d'animaux et d'hommes, mars beaucoup moins bien dessinées. Devant une autre caverne, il y avait sur un rocher de grès une tête sculptée de profil.

Elle avait 2 pieds de haut sur 16 pouces de largeur ; la profondeur allait en augmentant des bords jusqu'au milieu où elle était d'un pouce et demi ; l'oreille était mal placée, mais le reste était bien réussi et bien supérieur à tout ce qu'on pouvait attendre d'une race sauvage (2). » C'est dans la troisième caverne que les voyageurs trouvèrent l'œuvre la plus remarquable.

« Le tableau principal (de la troisième caverne) représente la figure d'un homme, haute de 10 pieds 6 pouces et revêtue à partir du menton d'un vêtement rouge qui descendait jusqu'aux chevilles et aux poignets, de sorte que les pieds et les mains mal

Fig. 22. — Peinture dans une caverne australienne sur le Glenelg (d'après Grey).

(î) George Grey, Journals of Iwo expéditions of Discovery in Norlh West and West-Austr., 1841, I, 2o3.

(2) Grey, I, 2o5, s.

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exécutés du reste, étaient seuls visibles. La tête de la figure était entourée d'une série de cercles rouges, jaunes et blancs ; pas de bouche. Le cercle extérieur portait quelques lignes rouges, arrangées d'une façon si régulière qu'elles semblaient exprimer un sens défini; il était cependant impossible de dire si c'étaient là des caractères d'écritures ou seulement des orne ments. » Grey lui-même ne doute pas que les peintures et sculptures des cavernes du Glenelg ne soient l'œuvre des indigènes. On a cependant si souvent prétendu le contraire, qu il nous semble nécessaire de défendre l'hypothèse de Grey. On a dit que ces peintures devaient nécessairement provenir d'un Européen naufragé ou d'un de ces marchands malais qui fréquentent ces côtes, car il est impossible que des sauvages grossiers comme les Australiens soient capables de pareils travaux artistiques. Il est cependant hors de doute qu'ils ont réellement un certain talent artistique ; nous connaissons d'eux des dessins qui dépassent encore en valeur les peintures en question. La technique des dessins trouvés par Grey montre, du reste, les caractéristiques que nous retrouvons dans toutes les œuvres d'art australiennes.

Nous verrons plus loin que peintures et sculptures sont loin d'être choses rares dans les parties septentrionales du continent australien. « Les couleurs non plus n'ont rien de frappant, » dit Gerland, qui étudie avec quelque scepticisme les peintures du Glenelg, « et sont familières aux habitants de la Nouvelle-Hollande ; le charbon fournit le noir, certaines sortes d'argile fournissent le jaune et le blanc, une argile brûlée fournit le rouge (1). » Les objets représentés sur les peintures en question sont empruntés au milieu habituel des indigènes, à l'exception de la figure que nous allons décrire. La figure de la troisième caverne est revêtue d'une espèce de soutane, qui est certainement inconnue aux Australiens. Les pieds sont chaussés, ce qui n'est pas non plus une habitude australienne. Et Gerland prétend « que les caractères qu'on voit sur le cercle entourant la tête, décrits par Grey, 'sont des lettres de l'écriture macassare ou bugi » (2). Mais fût-il prouvé que la peinture en question représente un Malais, il ne serait pas prouvé par là que le peintre

(1) Waitz-Gerlaod, VI, 761 .

(2) Waitz-Gerland, VI, ^\->.

Grosse

n'était pas un Australien. C'est la technique qui doit décider dans cette question : à qui îaut-il attribuer la peinture ? Or, il suffit de jeter un coup d'œil sur les dessins de Grey pour voir que la technique de la peinture en question ne diffère pas de celle des autres peintures dont l'origine australienne ne fait pas le moindre doute. Si les signes de la coiffure sont réellement des caractères d'écriture macassare, l'artiste était probablement un indigène qui a fréquenté pendant quelque temps les Bugis (1). Néanmoins, nous sommes autorisés à voir avec Grey dans les

Fie. "23. — Dessins australiens sur rochers de Depuch-Island (d'après Stokes).

peintures du Glenelg des œuvres de l'art australien. Nous avons déjà dit qu'elles ne sont pas les seules. Au Nord surtout, on trouve fréquemment des dessins sur les rochers. Stokes a découvert sur l'île de Depuch (groupe Forestier) toute une galerie de reliefs sculptés sur les rochers. « On avait ôté la croûte rouge du rocher, de sorte que les sculptures se montraient en vert, couleur originelle de la roche. Un grand nombre de ces sculptures, qu'on reconnaissait au premier coup d'œil, démontraient la grande habileté de leurs auteurs. » Les reproductions publiées par Stokes confirment pleinement son jugement. La plupart de ces reliefs représentent des animaux, un requin accompagné par des pilotes, un chien, un scarabée, un crabe, un cangourou, etc., tous représentés par les contours seulement, mais si bien caractérisés, qu'on les reconnaît, en effet, « au premier coup d'œil ». L'homme ne manque pas non plus ; cependant le guerrier armé d'une lance et d'un bouclier que reproduit

(1) Waitz-Gerland, VI, 762 : « Les Néo-Hollandais de ces contrées visitent assez fréquemment les pays malais. » (Jukes, Narrative of the surueij voyage, of H.-W.-S-.S. Fly, I, i3c)).

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Stokes, est exécuté avec beaucoup moins d'habileté que les animaux ; la même remarque peut s'appliquer à l'une des sculptures qui représente un corrobori.

« Le nombre des sculptures était si considérable que les indigènes devaient s'être livrés à ce passe-temps artistique depuis très longtemps déjà. Pendant que je contemplais les divers dessins — hommes, animaux, oiseaux, armes, outils et scènes de la vie des sauvages — je commençais à réfléchir sur cette tournure d'esprit étrange qui pousse, — peut-être à des époques régulières, — ces hommes grossiers à venir voir cette galerie au milieu de la .mer, pour contempler et admirer les œuvres de leurs ancêtres. Ils ont sans doute fait preuve d'autant de patience, de travail et d'enthousiasme que Raphaël ou Michel- Ange quand ils peignaient les grandes peintures murales de la chapelle Sixtine ou du Vatican ; peut-être aussi l'admiration et lesapplaudissementsdeleurs contemporains leur ont-ils procuré une satisfaction égale à celle que la faveur des papes et des princes et l'éloge du monde civilisé entier pouvaient donner aux grands maîtres italiens (1). » Dans l'île de Chasm (golfe de Carpentaria) il y a une caverne dans laquelle se trouvent des dessins peints en rouge ou en noir et qui représentent des cangourous, des tortues, une main, un cangarou suivi de trente-deux hommes, dont le troisième, deux fois plus grand que les autres, porte une sorte d'épée (2). Dans l'île de Clacks (côte du nord-ouest) il y avait un rocher portant sur un fond d'ocre rouge plus de 150 figures peintes avec de l'argile blanche (requins, tortues, étoiles de mer, massues, canots, cangourous, chiens, etc.) (3). Dans l'île de Cap York, Normann Taylor a trouvé une paroi de rocher présentant de nombreuses figures, peintes avec de la couleur blanche et dont les contours étaient tracés avec de l'ocre rouge. La figure d'un homme était en outre couverte de taches jaunes. Sur le fond durci de la plage il y avait les contours de quelques tortues bien dessinées, qui rappelèrent à Taylor les rochers sculptés de Bondi, dans les environs de Sydney, où il vit des hommes, des requins et des

(1) Stokes, Discoueries in Australia, II, 170, s.

(2) Waitz-Gerland, VI, 760 (Flinders, Voyage to Terra Australis, II, i58).

(3) Waitz-Gerland, VI, 760 (King, Narrative of a suruey of the intertropical and western coasts of Australia, II, 25).

poissons gravés dans le grès (1). Les sculptures ressemblent probablement à celles des environs de Port Jackson, dont nous devons la description et la découverte à Angas. « Lorsque nous observâmes les rochers dans toutes les directions, dit Angas, nous trouvâmes un nombre suffisant de ces contours étranges pour confirmer notre avis qu'ils avaient été exécutés par les indigènes. A quelle époque? Nous ne le savons pas. Il est probable qu'ils datent d'un temps assez reculé, car nous avons dû arracher la terre et les plantes qui les couvraient en partie ; d'autres étaient à moitié effacés par les agents atmosphériques, bien que les lignes desdessinsfussent quelquefois d'une profondeurd'un pouce. Nous ne pouvions pas d'abord nous familiariser avec l'idée que ces sculptures étaient l'œuvre de sauvages ; lorsque nous découvrîmes la première, celle d'un cangourou, nous crûmes qu'elle avait été dessinée par un Européen ; mais, lorsque nous étendîmes nos recherches, nous trouvâmes que les rochers les plus inaccessibles portaient des sculptures analogues représentant toutes des objets australiens (indigenous . des cangourous, des oppossums, des requins, des boucliers, des boomerangs et avant tout des hommes dans les positions caractéristiques des danseurs du corrobori; — nous ne pûmes nous empêcher de conclure qu'elles provenaient d'indigènes. Des Européens auraient reproduit des navires, des chevaux et des hommes portant des chapeaux, si toutefois ils avaient pu se décider à entreprendre un travail aussi fatigant et ennuyeux. Un vieil auteur, qui a vécu vers 1803 et qui a écrit sur la Nouvelle- Galles du Sud, dit des indigènes : « Ils ont un certain goût pour la sculpture, la plupart de leurs objets sont ornés de gravures grossières qu'ils font avec des morceaux de coquillages ; sur les rochers on voit des figures de poissons, oiseaux, épées, animaux, etc., qui ne sont 'pas trop mal dessinées. Quelques sculptures, représentant des poissons, mesuraient 25 pieds en longueur ; il est à remarquer, en outre, que les boucliers sculptés étaient parfaitement semblables à ceux que les indigènes de Port Stephen portent de nos jours encore. — Nous avons trouvé des travaux analogues près de Lane Cove, Port Aiken et de Point Piper. Lorsque je visitais Point Piper, je supposais que je trouverais probablement des sculptures semblables sur le

(i) Brough Smyth, I, 292.

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rocher plat situé au bout du parc, qui fait partie de l'établissement; en cherchant avec soin, j'en trouvai un certain nombre dans un état de conservation relativement bonne (1) ». Philip a vu partout (dans Botany Bay, à Port Jackson et dans l'Intérieur), des figures d'animaux : poissons, oiseaux, lézards (particulièrement grands, ceux-ci) et des figures de boucliers, d'armes, d'hommes, etc. Ces figures étaient gravées dans le rocher d'une façon grossière, mais assez exacte ; il y avait là surtout un danseur très bien dessiné (2).

Les exemples cités suffisent pour caractériser la nature et la répartition géographique des gravures sur rocher australiennes. Si ces œuvres correspondent à nos peintures murales al fresco et à nos reliefs, nos tableaux ont également leurs analogues en Australie dans les dessins que les indigènes dessinent sur des morceaux d'écorce noircis au feu. Ces esquisses, qu'on grave à l'aide d'une pierre, d'une dentou simplementde l'ongle, sontsansdoute ceque l'art australien sait produirede plus beau ; il est très regrettable qu'on n'en ait pas collectionné et décrit un plus grand nombre. Les gravures sur rocher et les sculptures se bornent, pour la plupart, à représenter des figures isolées, les dessins sur écorce représentent de grands groupes d'hommes et d'animaux avec le paysage qui les entoure. Brough Smyth a publié un dessin très caractéristique de cette espèce. Le morceau d'écorce en question formait autrefois partie du toit d'une hutte qu'un indigène avait érigée sur le bord du Lake Tyrell. Les coutumes des blancs n'étaient pas inconnues à cet homme, « mais ils ne lui avaient rien appris ». Les figures sont dessinées avec l'ongle sur l'écorce noircie avec de la fumée. La partie inférieure du tableau montre d'abord un étang entouré d'arbres bas. A droite se dresse la maison en pierre d'un colon européen. Au-dessus, un groupe d'indigènes qui dansent le corrobori. Les femmes sont accroupies à gauche, elles chantent et battent la mesure; à côté d'elles, plusieurs spectateurs. Plus en haut, quelques groupes séparés par des lignes ; à gauche encore, dans un cercle, deux hommes, armés de haches, qui s'approchent d'un serpent. Au milieu, un indigène dans son canot poursuit un oiseau. A droite, deux volatiles nagent dans un étang entouré

ii Angn* Wood, Natural Hiatory of Mon, II, q5. (2) Waitz-Gerland, IV, 759.

de broussailles. Au delà de cet étang, un groupe d'arbres au milieu duquel se tient un indigène, le fusil au bras. A côté de lui un autre indigène, accroupi, fumant la pipe. A terre, près de ces deux hommes, des armes et des outils. Au-dessus du tout et jusqu'au bord supérieur du tableau s'étend une plaine animée par divers animaux, avec des arbres isolés. Les arbres et les animaux sont très bien dessinés : l'eucalyptus à gauche, sur lequel un indigène grimpe à l'aide de sa hache, les cangourous, les émous, les dindes, un serpent qui se dresse sur sa queue, tout cela est reproduit avec beaucoup de caractère. La bande ondulée qui termine le tout représente probablement un fleuve. L'exécution de ce tableau est assez grossière, elle dénonce cependant un talent artistique que personne ne serait allé chercher dans les environs du Lake Tyrell. Les croquis faits au crayon et à la plume, que Brough Smyth reproduit dans son second volume, sont aussi remarquables que le tableau dont nous venons de parler. Le fait que l'artiste australien de ces croquis avait reçu ces matériaux d'un colon européen ne permet pas de conclure qu'il avait aussi une éducation européenne. C'était au contraire an untaught aboriginal lad. Il exécutait ces croquis spontanément, très rapidement, sans modèles. La partie supérieure de la première feuille montre une danse de guerre; les danseurs, qui brandissent leurs boucliers, massues et boomerangs, ont la position caractéristique delà danse. Au-dessous, on voit un corrobori ordinaire ; à gauche, les danseurs parés de feuilles; à droite, sur une petite colline, l'orchestre, composé de femmes et dominé par un arbre sur lequel est perché un oiseau. La partie inférieure de la feuille est occupée par une scène de chasse. Un indigène dans son petit canot vise un poisson avec sa lance. Trois chasseurs, qui s'abritent derrière les branches qu'ils tiennent à bout de bras, s'approchent de quatre émous. Le groupe des trois chasseurs mérite une attention spéciale : il montre la seule tentative d'observation des lois de la perspective que nous ayons pu découvrir dans l'art australien. Le groupe principal de la deuxième feuille est également un corrobori auquel assiste un couple européen très bien caractérisé. Au-dessus se trouve la ferme, deux maisons à toits élevés et dont les cheminées fument. Sur le reste de la feuille sont reproduites des scènes de chasse : un indigène poursuit, un lézard iguanaen brandissant sa hache; un autre, dans un canot, em-

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broche un poisson avec sa lance ; un troisième, également dans un canot, s'empare d'une tortue ; un quatrième menace de sa lance un couple d'émous. La plupart de ces figures ressemblent à des silhouettes; les contours sont remplis de noir, mais néanmoins elles sont pleines d'expression et de vie. Un autre croquis, reproduit également par Brough Smyth, est dessiné avec la même vigueur mais avec plus de soin. Le groupe de fermiers qu'il représente est excellemment observé et témoigne, d'après l'avis de Brough Smyth, d une certaine recherche de l'élément humoristique. L'artiste était un petit garçon indigène (1). Quelquefois on grave les dessins avec un éclat de coquillage, ou avec une dent dans un morceau de bois — comme on fait pour les ornements des boucliers ou des massues.

Brough Smyth a aussi donné un bon exemple de ces travaux. C'est une stèle qu'un indigène de la tribu Yarra avait érigée en l'honneur d'un compagnon mort. Les figures sont gravées avec beaucoup de soin; les animaux qui y sont représentés ne le cèdent en rien à

ceux des autres dessins. « L'artiste est mort, il est donc impossible d'expliquer la stèle. » Les autres membres de sa tribu ne connaissent pas la signification des figures en question ; ils supposent cependant que les cinq hommes de la partie supérieure sont les amis du défunt, qui veulent rechercher la cause de sa mort ; les figures d'animaux signifieraient, d'après eux, que l'homme n'est pas mort de faim, et les figures bizarres de la partie inférieure seraient des Mooroops ou esprits qui auraient causé sa mort par la magie (2). On a trouvé des dessins analogues dans les huttes des Tasmaniens. « Dans les montagnes de l'ouest, dit Calder, on découvrit des huttes ornées de dessins grossiers tracés au charbon. Le premier de ces dessins représentait un cangourou, dont les jambes antérieures étaient deux fois plus longues que les jambes

Fig. 24. — Dessin australien (d'après Brough Smyth).

(1) Brough Smyth, II, 258.

{1) Brough Smyth, I, 289.

postérieures. Un autre dessin représentait un émou ; un troisième, un animal dans lequel on pouvait voir un chien, un cheval ou un crocodile. Mais le chef-d'œuvre de la collection était un tableau de bataille : une escarmouche entre indigènes avec des combattants et des hommes blessés et des morts (1). »

Essayons maintenant de résumer les descriptions isolées qui précèdent et de déterminer les traits caractéristiques généraux WlW lAiW c^e ^ art australien- Les œuvres d'art aus- 1011 III IliJMUsy traliennes sont pour la plupart des dessins, il y a très peu de tableaux polychromes. Les Australiens emploient dans leur peinture les mêmes couleurs que dans leur art ornementaire : le rouge, le jaune et le blanc, qui sont presque toujours d'origine minérale, un noir fait de charbon de bois et un bleu dont l'origine nous est inconnue. On mélange ces couleurs avec de la graisse et on les enduit ensuite, comme on a pu le constater dans les cavernes du Glenelg, d'une gomme résineuse et indélébile (%).

Nulle part on ne trouve de hachures sur les tableaux australiens. Les dessins sont gravés sur la pierre ou sur le bois ; on les peint en une seule couleur sur le rocher

(1) Calder, Native Tribes of Tasmania. Journ. Anfhr. Inst., III, 21.

(2) Les indigènes extraient une couleur rouge de roches décomposées, dans lesquelles elle se trouve sous forme d'argile, ou en faisant cuire du porphyre ou du trapp. L'ocre et l'argile jaunes ne sont pas fréquents et manquent totalement dans certains pays. Le blanc se trouve partout où il y a du granit et dans les formations paléozoïques; dans les régions tertiaires où l'argile blanche ne se trouve pas à la surface, les indigènes

fabriquaient une très bonne couleur avec du gypse et du sélénitc. Le suif ou le charbon de bois fournissent le noir (Brough Smyth, I, 294.) On trouve une couleur jaune dans le corps de certaines fourmis qui collectionnent de la poussière jaune ; une espèce de fucus fournit également une couleur jaune ; on emploie du reste aussi ailleurs des sucs de plantes comme couleur, par exemple, pour teindre en rouge (Waitz-Geiiand, II, 761.)

Fig. 25. — Stèle funéraire australienne en écorce (d'après Brough Smvthj.

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qu'on enduit quelquefois au préalable d'une couche de couleur servant de fond au tableau. En règle générale, on se borne à tracer les contours des figures qu'on remplit ensuite de couleur. On préfère les vues de profil, sans pourtant les employer exclusivement. Un seul groupe montre un effort fait par l'artiste pour observer les lois de la perspective ; mais peut-être n'est-ce là qu'un hasard.

On peut dire sans risquer d'être démenti que la perspective linéaire et stéréoscopique est complètement inconnue des Australiens. Comme autrefois les Égyptiens, ils placent simplement l'un au-dessus de l'autre les objets qui, en réalité, sont l'un derrière l'autre. Les objets représentés par l'art australien sont en partie des ligures isolées sans rapport entre elles, en partie des groupes, souvent très riches en ligures ; à quelques exceptions près, tous ces objets font partie du milieu habituel des indigènes. Il est indispensable de faire observer qu'on ne trouve nulle part dans l'art australien cette « fantaisie sans limites » qu'on a si souvent attribuée aux « sauvages ». Au contraire, c'est plutôt leur manque d'imagination qu'on pourrait leur reprocher. La forme des œuvres d'art en question est aussi réaliste que leurs sujets ; l'artiste s' efforce de rendre le plus fidèlement possible les formes et les mouvements des choses qu'il représente, et il y réussit, malgré ses outils grossiers, mieux que la plupart des Européens avec leurs outils perfectionnés.

Ce talent artistique n'est cependant pas l'apanage exclusif de quelques individus isolés ; il paraît, au contraire, être généralement répandu parmi les indigènes. « Un grand nombre de jeunes gens sont capables de dessiner des objets, » dit Ghauney. « Sur le Murray, où les indigènes couvrent leurs huttes avec des morceaux d'écorce, les jeunes gens s'amusaient souvent à graver ou à tracer avec du charbon sur la partie intérieure des écorces des figures ou des scènes diverses, en souvenir de quelque événement. Un grand nombre de jeunes gens ont un certain talent artistique et font très rapidement des croquis (1). » Albert le Souëfï dit également « que les indigènes ont en général un grand talent pour la sculpture et le dessin » (2). Il est évident

(1) Brough Smith, II, 258.

(2) 1(1., IL 2QÇ).

qu'il y a des degrés de talent; un coup d'œil sur les exemples que nous avons donnés suffit pour nous en convaincre. En Australie, il y a également de bons et de mauvais dessinateurs. Mais le talent artistique paraît être plus général en Australie qu'en Europe.

On a aussi voulu dénier aux Boschimans « à demi animaux » comme aux Australiens jusqu'au plus modeste talent artistique, et malgré cela ces Boschimans ont un don d'observer et de rendre ce qu'ils ont vu qu'on chercherait souvent en vain chez les anthropologistes pénétrants qui découvrent partout des ressemblances avec le singe. Les sculptures et peintures sur rochers sont si fréquentes dans les pays habités par les Boschimans qu'il est impossible de ne pas les voir. Fritsch a découvert sur une chaîne de collines, non loin de Capetown, des milliers de pierres plates « sur lesquelles il y avait des dessins d'animaux divers, souvent vingt et plus sur une seule pierre ». « La répartition géographique de ces figures, dit-il, est trèsétendue; ellesvontdesenvirons immédiats de Capetown, où de nos jours il y a encore des restes de pareilles œuvres (à Tulbaghkloof) à travers toute la colonie et franchissent même le fleuve Orange (1). » Mark Hutchinson a trouvé dans les montagnes Draken des cavernes, habitées autrefois par des Boschimans et dont les murs étaient couverts de peintures. Hûbner a vu près de Gestoppte Fontein, au Transvaal, deux à trois cents figures gravées dans une ardoise peu dure (2). La technique de ces œuvres d'art africaines est presque identique à celle que nous avons trouvée en vigueur chez les noirs d'Australie. Les figures sont gravées sur le rocher sombre, de sorte qu'elles s'en détachent en plus clair, ou bien elles sont peintes en couleur sur des roches claires. La provision des couleurs des Africains n'est pas plus riche que celle des Australiens : c'est un rouge vif, une ocre brune, du jaune et du noir. 11 semble qu'on trouve aussi quelquefois du vert. On mélange les couleurs avec de la graisse ou du sang et on les applique avec une plume d'oiseau (3).

Les objets que les Boschimans représentent sont empruntés

(1) Fritsch, Eingeborne Siïd-Afrikas, \i(S.

(2) Journ. Anthr. Inst., XII, 464. Zeitschr. f. EthnoL, III, 5i.

(3) Wood, I, 298.

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au monde dans lequel l'artiste australien trouve également les siens : à son entourage habituel. Il est vrai que Fritsch dit « que les artistes lâchent quelquefois la bride à leur imagination » ; le seul exemple qu'il cite ne peut cependant pas nous convaincre de l'existence de cette imagination particulière : « c'est une figure humaine nue avec des zigzags rouges autour des

Fig. 26.— Dessins sur rochers des Boschimans (d'après Fritsch).

reins et qui tient dans la main quelque chose d'analogue à un parapluie fermé. Cette figure se trouve sur un rocher à Key- Poort; il est difficile de l'interpréter » (1). En règle générale, le Boschiman ne représente que les choses qu'il a vues et qui l'intéressent, des animaux et des hommes. Il est clair qu'un peuple qui se nourrit presque exclusivement de la chasse ne dessine pas de plantes. La faune supérieure de l'Afrique du Sud est, par contre, abondamment représentée : ce sont des éléphants, des rhinocéros, des girafes, des élans, des buffles, des antilopes

(1) Fritsch, 426.

diverses, des autruches, des hyènes, des singes et puis aussi des animaux domestiques, chiens, bestiaux et chevaux. Les habitants de l'Afrique du Sud ne sont pas négligés non plus. On y trouve le petit Boschiman avec son arc, le grand Cafre avec son javelot et finalement le Boer avec son chapeau large et son terrible fusil. La plupart de ces figures se trouvent l'une à côté de l'autre sans être en rapport entre elles ; il y a cependant des cas où le Boschiman conçoit et exécute des compositions entières : l'exemple le plus curieux que nous ayons vu est la représentation d'une bataille entre Boschimans et Cafres, qu'Andrée a reproduite d'après M. H. Dieterlen de la Société des missions évangéliques de Paris. L'original se trouve dans une caverne distante de 2 kilomètres de la station de mission de Hermon : c'est une bande de Boschimans qui ont volé un troupeau des bestiaux et qui sont poursuivis par les Cafres. Pendant que quelques-uns poussent plus loin les bêtes, les autres s'opposent avec leurs arcs aux ennemis qui arrivent, armés de lances et de boucliers. « Ce qui est remarquable, dit Andrée, c'est l'exagération de la différence de taille entre les petits Boschimans et les grands Cafres ; par ce contraste, l'artiste a peut-être voulu exprimer l'héroïsme dont les Boschimans faisaient preuve en résistant à ces géants (1). »

Les œuvres artistiques des Boschimans montrent les qualités que nous avons admirées chez les Australiens : l'exactitude étonnante avec laquelle les indigènes voient et reproduisent les formes et les mouvements naturels. « Les signes caractéristiques des diverses espèces étaient si bien reproduits, dit Bûttner, que nous n'avions jamais à douter de la signagnification d'une figure, même quand le temps n'avait laissé subsister que peu de chose (1). » Ce qui frappe tout d'abord dans ce tableau, c'est la fidélité et la vivacité avec lesquelles les mouvements des hommes et des animaux sont rendus, mouvements qui ne nous ont été révélés aussi exactement que par la photographie instantanée. Du reste, ce tableau soutire de ce manque caractéristique de perspective que nous avons remarqué régulièrement dans l'art australien. Ici cependant, chez les Boschimans, c'est une exception, car les bons dessinateurs

(1) Andrée, Ethnographische Parallelen. Neue Folge, 67.

(2) Zeitschr. /*. Ethnol.,X, 17.

LA SCULPTURE ET LA PEINTURE

de ce peuple connaissent au moins les rudiments de la perspective. « Il est à remarquer, dit Bûttner, que les figures des divers groupes les plus éloignés sont dessinées plus petites » ; et plus loin, il fait mention d'une représentation de chasse aux springbocks « où l'on voyait très clairement comment les chasseurs, distribués sur une longue ligne circulaire, poussent les animaux vers le centre. Les lois de la perspective étaient également observées dans ce tableau, les chasseurs et les animaux du second plan étaient plus petits » (1). Hutchinson dit : « La perspective et les raccourcissements sont bien rendus. Un dessin représentant un bœuf ou un élan vus de derrière est tellement remarquable qu'on pourrait le prendre pour une étude ou une démonstration servant à l'enseignement du dessin (2). »

Tout ce que nous venons de dire des œuvres d'art des Australiens ou des Boschimans garde presque toute sa valeur pour les dessins des chasseurs du Nord. Toutes les tribus qui habitent le nord de l'Asie et de l'Amérique — les Tchouktchis, les Aléoutes, les Esquimaux — sont de grands amateurs de l'art du dessin ; il n'y a guère de musée ethnographique qui ne possède quelque œuvre artistique provenant de ces peuples. Il est vrai qu'en général les dimensions de leurs œuvres d'art sont plus petites. On chercherait en vain dans le Nord les peintures monumentales de l'Australie et de l'Afrique du Sud. L'artiste hyperboréen grave ces figures en miniature sur une dent de morse, ou il les peint d'ocre rouge et de charbon noir, mêlés d'huile sur un morceau de peau de morse (3). Ces dessins montrent, du reste, ce caractère

(1) Zeitschr. f. Ethnol., X, 17.

(2) Journ. Anthr. Inst., XII, 4^4- H est vrai que Baines dit exactement le contraire. « Le Boschiman ne sait l ien de la perspective et n'a aucunement idée qu'on peut raccourcir quelque chose ou cacher une corne ou un membre l'un derrière l'autre comme l'œil les voit. » Baines n'a évidemment vu, et cela ressort clairement de tout ce qu'il dit, que des dessins mal faits, comme d'autres voyageurs en ont vu, mais à côté de dessins bien faits. On trouve une œuvre médiocre de ce genre dans Wood, qui s'en rapporte à Baines ; elle est absolument insuffisante pour donner une idée du talent artistique des Boschimans.

(3) « Les dessins des Esquimaux sont faits sur des morceaux de dents de morse légèrement courbés et sur les arcs dont on se sert pour mettre en mouvement le foret à feu {firethrill) » Hildebrand, Beitrage zur Kunst der niederen Naturvôlker. Nordenskiôld, Studien und Forschungen, 3i3. Voir Ibidem, sur la planche de la page 3ao la reproduction d'un morceau de

réaliste que les dessins des Boschimans ont de commun avec ceux des Australiens.

L'Hyperboréen se plaît lui aussi à représenter des figures et des scènes de la vie de tous les jours. Sur les dents de morse des Esquimaux, on voit des huttes de neige et des tentes couvertes de fourrures, des ours et des morses harponnés par un chasseur, des hom- 6 mes qui s'approchent en bateau de la côte, | sur laquelle d'autres passent dans leurs traîneaux tirés par des chiens. Dans les dessins -a des Tchouktchis, nous voyons des scènes sem- | blables et avant tout des rennes ; les Aléoutes ^ parent les visières de leurs casquettes bizarres § de chasseurs en kayak qui poursuivent des s baleines et des poissons. Les êtres fantastiques, *3 par contre, sont rares. Dans le grand nombre £ de dessins tchouktchis que Hildebrand a re- :3 produits, on ne trouve qu'un seul être qui | n'appartient pas au monde réel : c'est l'homme g, dans la lune, représenté par un petit homme « vêtu comme un Tchouktchi et qui se tient au ■f centre d'un cercle très mal tracé (1). Le même « personnage surnaturel se trouve aussi sur i quelques dessins esquimaux intéressants que tA. Boas a reproduits dans sa traduction de la ^ légende de Quandjaqdjuk (2). Là aussi, l'homme Ë dans la lune ne se distingue en rien d'un Esquimau ordinaire. Le style des dessins hyperboréens ne diffère pas essentiellement de celui des peuples dont nous avons parlé plus haut. La perspective n'est pas mieux observée

dent de morse avec dessins provenant des Tchouktchis. Les autres dessins tchouktchis reproduits par Hildebrand, ont été dessinés avec le crayon ou de l'ocre rouge sur du papier pour l'expédition de la Vega. Choris {Voyage pittoresque autour du Monde) reproduit la visière en bois d'une casquette d'Aléoute, sur laquelle on voit une chasse de baleines et de phoques, (î) Hildebrand, Beitràge, 3n, flg. 6.

(2) Annual Report Bureau of Ethnol., 1 884-85 . Boas, The Central Eskimo* 63 1, 632.

LA SCULPTURE ET LA PEINTURE

chez les Hyperboréens que chez les Australiens, bien qu'on puisse remarquer un certain progrès dans quelques dessins (1). D'autre part, ces dessins se ressemblent aussi par leurs qualités. Les divers groupes et figures sont rendus par les Hyperboréens avec ce réalisme qui nous a déjà étonnés quand nous avons étudié les dessins des Australiens et des Boschimans.

Si les Hyperboréens ne se sont pas élevés, en tant que dessi

Fjg. 28. — Sculptures hyperboréennes en os (d'après Hildebrand

nateurs, au-dessus des autres peuples chasseurs dont nous avons parlé, ils ont par contre développé la sculpture d'une façon prodigieuse. Les Australiens et les Boschimans ne la connaissent pas, les Hyperboréens, par contre, excellent dans cet art ; leurs os sculptés sont en effet les meilleures œuvres de l'art primitif. Ces sculptures — elles sont toujours petites — représentent des hommes et des animaux.

Les figures humaines sont, en général, exécutées assez sommairement, bien qu'elles soient toujours caractéristiques; mais elles sont beaucoup moins bien faites que les figures d'animaux (2). Celles-ci sont merveilleuses. Les divers morses, pho-

(1) Cf. Hildebrand, 3i 1, fig. 10, où les rennes les plus éloignés sont plus petits que ceux du premier plan. Voir surtout Boas, 63i, fig. 538.

(2) Il y a cependant des exceptions. Le musée ethnographique de l'Université de Fribourg possède le moulage d'un torse de femme, ébauché par un Esquimau, et qui pourrait passer pour une ébauche faite par un sculpteur européen.

ques, ours, chiens, renards, oiseaux, poissons et baleines, bref, tous les animaux qui jouent un rôle dans la vie des Hyperboréens sont si bien imités et vus avec tant d'exactitude que ces sculptures pourraient servir de sujets d'études à un zoologiste.

Fig. 29. — Dessin d'un Tchouktchi (d'après Hildebrand).

On ne trouve rien de semblable chez les autres peuples chasseurs de l'époque actuelle; il faudrait remonter jusqu'à l'époque du renne pour trouver des œuvres équivalentes (1). Il faut aussi mentionner ici les masques des Esquimaux, bien qu'ils puissent difficilement passer pour des œuvres primitives. Ces masques sont incounus de la plupart des Ilyperboréens ; on ne les trouve que chez les tribus de la presqu'île d'Alaska. Il est donc

Fig. 3o. — Sculptures sur os des Aléoutes (d'après Hildebrand).

très probable que les Esquimaux ont emprunté ces masques et les danses, à l'occasion desquelles on les met, à leurs voisins amérindes de la côte nord-ouest qui possèdent des masques nombreux et très originaux (2). Ils ne sont cependant pas sans valeur pour l'intelligence du talent artistique des Esquimaux. L'observation même la plus superficielle montre immédiatement la grande différence qui distingue ces masques des autres œuvres d'artprimitives des Esquimaux. Tandis que dans celles-

(1) Voir Hildebrand, 3?4-34, et Boas, pl. VIII et IX.

(2) Cf. Andrée, Ethn. Parall. N. F. i55.

LA SCULPTURE ET LA PEINTURE

ci les dessins et les sculptures ont toujours un caractère très réaliste, la plupart des masques semblent être le produit d'une imagination déréglée, surtout — chose très significative — chez les tribus du Sud, qui se trouvent dans le voisinage immédiat des Indiens du Nord-Ouest (1). Si l'on considère la riche collection que Jacobsen a acquise pour le Musée ethnographique de Berlin et que Bastian a publiée dans le livre Amerikas Nordwestkiïste (Neue folge), on croit voir les horreurs d'un rêve fiévreux. Il est vrai que le caractère réaliste de l'art primitif n'y

Fig. 3i. — Sculpture!5 sur os des Esquimaux (d'après Boas .

fait pas plus défaut qu'ailleurs. Les nombreux masques qui représentent des animaux sont aussi vivants que les meilleures figures d'os, et sur quelques masques représentant des figures humaines l'anthropologiste peut aussi bien étudier les traits caractéristiques des Esquimaux que sur [des êtres vivants (2). Dans la plupart des cas cependant, les masques d'animaux ou d'humains font des grimaces horribles. Ce sont des visages grotesques avec des dents terribles dans une bouche grande ouverte et barbouillée de sang ; d'autres ont des blessures béantes au

(1) A en juger d'après les pièces qu'on a pu collectionner, les masques des parties les plus septentrionales de l'Alaska « manquent presque entièrement de ce caractère grotesque si frappant dans les pièces provenant de Bristol Bay et des deltas du Kuskoquim et du Yukon ». Dali, Masks and Labrets Powell, Publ. of the Bur. of Ethn., III, 122.

(2) Cf. Bastian Grunwcdel, Amerikas Nordivestkiïste, Neue folge, pl. I, 7. pl. V, 19-20.

Grosse 10

front, d'autres un œil hagard, effrayant, tandis que de l'orbite de l'autre œil sort une petite tête grimaçante. Souvent on voit des formes humaines et animales amalgamées de la façon la plus bizarre. Un de ces masques représente un perroquet de mer, un autre une loutre ; tous les deux sont très réalistes, mais un visage de diable sort de leur dos ^4). Une tête de démon a six mains ; d'une autre sortent deux ailes. Ce sont là des êtres qui rappellent les créatures chaotiques de Lucrèce. Parfois un masque de ce genre symbolise toute une histoire : on peut citer ainsi le masque chamane Amanguak, qu'on emploie pour attirer les poissons dans les rivières, surtout les saumons et les phoques. Le masque représente ce dont le chamane est capable. C'est une figure peinte en gris et en blanc, sur ses deux côtés se trouvent deux mains, au-dessus de la figure deux baguettes de chamane entre lesquelles il y a un phoque. Au-dessous, de chaque coté, un trou carré, au-dessous de ces trous, une boule creuse peinte en rouge et portant plusieurs trous, qui représentent les embouchures des fleuves, dans lesquelles les saumons qui sont aussi représentés symboliquement doivent être poussés par la force du chamane (2). Il est clair que ces objets très compliqués ne sont pas des œuvres primitives. Si nous les avons pourtant étudiés de plus près, c'était parce qu'elles montrent combien le talent artistique d'une tribu de chasseurs peut se développer dans des conditions favorables. Les masques de danse desAléoutes, masques qui ont presque entièrement disparu grâce aux efforts des missionnaires, n'étaient pas non plus des œuvres primitives. Nous savons seulement qu'ils représentaient pour la plupart des animaux marins et qu'ils descendaient jusqu'aux épaules de ceux qui les portaient. Par contre, les masques qu'on met dans les tombes des morts nous ont été conservés, au moins en partie. Dali en a collectionné de nombreux restes. « Ils étaient tous faits sur un seul type, bien qu'il y eût des différences de détail. Ils avaient en moyenne 14 pouces anglais de haut sur 10 à 12 pouces de large. Tous avaient un nez large et épais, sans être épaté, des sourcils droits, des lèvres minces et une grande bouche avec de petites dents en bois. Tous étaient peints de couleurs di-

(1) Cf. Amerikas Nordwestkusfe, N. F. pl. I, fig. 3, pl. III, fig. 5. Ces combinaisons sont caractéristiques de fart des Peaux-Rouges.

(2) Amerikas Nordwestkiïste, N. F. pl. I, fig. 2.

LA SCULPTURE ET LA PEINTURE

verses, la plupart de rouge et de noir ; des touffes de poils indiquaient la barbe, des cheveux insérés au bord supérieur du front la chevelure ; les narines et la bouche étaient trouées; les oreilles, larges et plates, étaient placées très haut. Les joues portaient souvent des courbes gravées ou peintes. Ces masques indiquent une grande habileté dans la sculpture de la part de leurs artisans, surtout quand l'on pense qu'ils ont été faits avec des outils de pierre ou d'os (1). »

Le talent artistique du sculpteur est donc très répandu parmi les peuples chasseurs. Il n'est pourtant pas général. Il y a au moins trois peuples primitifs qui ne connaissent ni la sculpture, ni le dessin. Rien ne nous permet d'attribuer la connaissance de ces arts aux Fuégiens et aux Botocudos, et en ce qui concerne les habitants des îles Andamanes, Man a dit expressément « qu'ils n'essayent jamais de représenter un objet et qu'ils n'ont probablement aucun talent naturel pour le dessin (2) ».

Avant de tenter l'explication des œuvres d'art primitives, rappelons encore une fois les traits caractéristiques qui leur sont communs. La sculpture et le dessin primitifs empruntent leurs sujets et leur forme à la nature. Ils les choisissent, à peu d'exceptions près, parmi les événements naturels et sociaux qui se passent autour d'eux, et ils s'efforcent d'être aussi réalistes que le leur permettent leurs moyens primitifs. Les matériaux dont on se sert sont grossiers, la perspective laisse beaucoup à désirer, même dans les meilleures œuvres. On réussit néanmoins adonner aux figures représentées un caractère de vérité qui manque souvent dans les œuvres artistiques des peuples supérieurs. C'est justement dans ce mélange de grossièreté et de réalisme que nous trouvons le trait caractéristique de l'art primitif. Nous sommes donc plutôt surpris de voir qu'on compare toujours les dessins des primitifs à ceux des enfants, car, dans les griffonnages delà plupart de ces derniers, il n'y a pas trace de l'observation exacte que nous révèlent les dessins et des sculp-

(1) Powell, Publ. Bar. Eihnol, III, 140-141. Voir pl. XXVIII et XXIX, où l'on trouve aussi la reproduction d'un masque de danse, d'après le rapport de Sauer sur le voyage de Billing, qui montre la physionomie aléoute qu'on ne trouve jamais, comme le dit très justement Dali, sur les masques funèbres. Ceux-ci rappellent plutôt un type Peau-Rouge.

(2) Journ. Anthr. Inst., XII, 1 15.

tures des peuples chasseurs. Les œuvres d'art dont nos enfants couvrent les tables et les murs sont plutôt symboliques que réalistes. La seule ressemblance vraie qui existe entre l'art des enfants et celui des sauvages est le manque de perspective. On prend souvent pour des caricatures leurs dessins à tous deux ; dans la plupart des cas, c'est un tort. Si un enfant ou un Australien met bien en relief dans son dessin un membre du corps ou une partie du vêtement qu'il est en train de dessiner, c'est qu'il trouve que ce membre ou ce vêtement a quelque chose de particulièrement remarquable, à moins toutefois qu'il n'exagère les proportions des objets en question par pur manque d'habileté. Enfants et sauvages ont en effet un certain penchant à la satire ; il est donc possible qu'il se trouve des caricatures vraies parmi les produits de l'art primitif. Mais il n'est rien moins que facile de les distinguer des autres dessins, de caractère sérieux ; on fera donc bien de ne prendre un dessin pour une caricature que dans le cas où il est bien établi que l'artiste a voulu en faire une. Nous-mêmes, nous avons suivi ce principe et nous n'osons pas qualifier de caricature une seule des œuvres que nous avons vues.

Nous avons dit plus haut que l'ethnologie pouvait jeter une lumière nouvelle sur les sculptures françaises de l'époque du renne. Tout ce que nous avons pu dire jusqu'ici n'a cependant pas résolu, mais au contraire étendu ce problème. Nous avons vu que ces sculptures préhistoriques ne sont nullement des exceptions, mais que les peuples les plus primitifs de l'époque actuelle ont produit et produisent encore des œuvres analogues. Cela n'empêche pas les produits artistiques des Australiens, des Boschimans et des Hyperboréens de nous paraître tout aussi énigmatiques que ceux des artistes inconnus de l'époque du renne. Ce n'est pas expliquer un phénomène que de prouver qu'il est fréquent dans l'espace et le temps, à moins que cette constatation ne nous permette de découvriras causes des phénomènes en question. 11 s'agit de savoir si nous pouvons découvrir les conditions qui rendaient possible le haut développement artistique que nous avons constaté chez des peuples d'une civilisation primitive. Les œuvres artistiques des hommes primitifs ont été souvent décrites, mais jamais expliquées. Il est probable que les savants n'ont pas trouvé cette explication parce qu'elle est trop simple.

LA SCULPTURE ET LA PEINTURE

Quelles sont, abstraction faite des matériaux, les qualités qui permettent aux peuples chasseurs d'exécuter les œuvres d'art que nous avons passées en revue ? Il y en a deux principales : tout d'abord la faculté de voir, d'observer et de retenir exactement la forme des modèles ; ensuite un développement suffisant des appareils moteurs et sensibles qui entrent en activité pendant le travail artistique. Pouvons-nous croire que les primitifs en question possédaient ces qualités ? Ils devaient les posséder, parce qu'ils eussent péri sans elles. Australiens. Boschimans et Hyperboréens auraient depuis longtemps succombé dans la lutte pour la vie, si leurs yeux et leurs mains, leurs meilleurs et leurs plus indispensables auxiliaires, n'étaient arrivés à un haut degré d'habileté. La nature a contraint ces peuples à s'adonner à la chasse, s'ils veulent vivre. Mais le butin serait très médiocre même dans les pays les plus giboyeux, si le chasseur primitif n'était pas un excellent observateur et suiveur de pistes, et n'acquérait par là une connaissance exacte des mœurs des diverses espèces de gibier. « La vue des Australiens, dit Collins, est excellente ; et, en effet, leur existence dépend souvent de l'acuité de leurs yeux (1). » Le chasseur australien suit les traces d'un cangourou pendant des journées entières dans l'herbe et la broussaille, il découvre les marques que laissent sur l'écorce de l'eucalyptus les griffes de l'opossum, marques qu'un Européen verrait à peine ; mais il ne fait pas que les découvrir, il sait aussi presque du premier coup d'oeil si elles sont fraîches ou vieilles et si l'animai est monté sur l'arbre ou s'il en est descendu. « La mémoire des sens des Australiens est vraiment étonnante. Sturt raconte que des indigènes qu'il avait vus autrefois pendant une ou deux heures le reconnaissaient quatorze ans après ; d'autres voyageurs rapportent des cas semblables (2). » Fritsch dit des Boschimans « que par l'acuité de leurs sens ils dépassent tous les autres Africains du Sud ». « Ce qui m'a le plus étonné, dit-il, c'est l'habileté avec laquelle ils cherchent et découvrent les pistes. Ils les suivent à pas rapides même dans l'herbe la plus abondante, tout en ayant l'air d'y faire à peine attention ; ce n'est que quand la piste tourne ou que quelque chose attire leur attention, qu'un geste trahit le

(i) Collins, North West end WesUm Australid, I, 3i5. (a) Waitz-Gerland, II, 7»-.

soin qu'ils consacrent à la moindre chose » (1). Presque tous ceux qui ont voyagé dans les pays polaires vantent le don d'observation des Hyperboréens. « Ils connaissent très bien leur patrie monotone, dit Kane en parlant des Esquimaux. Ils observent tous les changements du temps, du vent et de la glace, et ils prévoient l'influence de ces changements sur l'itinéraire des oiseaux migrateurs, avec autant d'exactitude qu'ils observent les mœurs des animaux sédentaires. » Le chasseur n'a pas seulement besoin de son œil ; mais aussi de sa main. Il ne lui suffit pas de découvrir et d'observer le gibier, il doit aussi le tuer et pour cela il lui faut avant tout des armes. Il n'est donc pas étonnant que les peuples chasseurs se distinguent précisément par le développement pratique de leurs armes. Ils ont beaucoup de raisons de développer leur habileté sous ce rapport, car ce sont les armes qui leur servent dans la lutte pour la vie. Les outils de chasse de tous les peuples chasseurs témoignent, en effet, d'une grande habileté technique, qui paraît d'autant plus grande que les outils avec lesquels ils fabriquent lout sont très rudimentaires. Pour l'observateur superficiel, les armes des Australiens paraissent être très grossières ; mais si on les examine de plus près, on admire l'habileté avec laquelle elles sont faites. Les boomerangs surtout ne sont pas si simples qu'ils en ont l'air (2). Le Boschiman construit avec des outils très simples les flèches empoisonnées auxquelles il doit de n'avoir pas encore disparu devant ses ennemis puissants.

L'habileté technique la plus grande se rencontre chez les peuples que la [nature oblige à une tension [continuelle de toutes leurs forces, c'est-à-dire chez les Hyperboréens. « Si l'on réfléchit à la grossièreté de leur civilisation, à la position géographique de leur pays presque toujours enterré sous la neige, aux matériaux relativement pauvres dont ils disposent, on a l'impression qu'ils sont les égaux, sinon les supérieurs de n'importe quelle tribu des îles du Pacifique. » C'est ainsi que Cook parle des tritjus du prince William Sund ; et tous ceux qui ont étudié les armes et les outils des Hyperboréens ont la même opinion. En voyant ces harpons, flèches et arcs très soigneusement fabriqués, on ne

(1) Fritsch, Die Eingeborenen Siïd-Afrikcts,

(2) Cf. les pages sur les boomerangs australiens clans Brough Smyttu I, 3i4 et suiv.

LA SCULPTURE ET LA PEINTURE

trouvera pas étonnant que les hommes qui sont capables de faire de pareilles armes soient aussi sculpteurs (1). Le don d'observation et l'habileté sont les qualités principales qu'il faut posséder pour exercer un art ; ce sont aussi les qualités essentielles qu'exige la profession de chasseur. L'art primitif est donc la manifestation esthétique de deux. qualités que la lutte pour la vie devait donner aux peuples primitifs et développer en eux. Nous savons maintenant pourquoi le talent artistique est généralement répandu parmi les peuples primitifs. Là où tout individu doit être bon chasseur et bon artisan, chacun peut facilement être assez bon sculpteur ou dessinateur. Nous comprenons également pourquoi ce talent artistique est aussi rare chez les agriculteurs et éleveurs primitifs qu'il est fréquent chez les chasseurs. Fritsch insiste particulièrement sur le contraste entre les ébauches vivantes des Boschimans et les figures d'animaux raides et grotesques que le Bantou modèle et sculpte avec grand'peine. Ce contraste se montre partout, chez tous les peuples des deux degrés de civilisation, bien qu'il ne soit nulle part aussi évident que dans l'Afrique du Sud. À mesure que les agriculteurs et éleveurs s'élèvent au-dessus des chasseurs au point de vue de la civilisation générale, ils descendent au-dessous de ceux-ci au point de vue de l'art : et c'est là une preuve — disons-le en passant, — que les rapports entre la civilisation et l'art ne sont pas toujours si simples qu'aiment à le croire certains philosophes. Pour nous, ce phénomène, anormal en apparence, est très clair. Les agriculteurs et les éleveurs n'ont pas besoin d'un grand don d'observation et d'habileté, pour gagner leur subsistance; ces talents diminuent donc chez eux, et en même temps diminue le talent artistique.

L'ethnologie a donc résolu le problème des trouvailles artistiques de l'époque du renne. Ces sculptures tant discutées sont réellement l'œuvre d'un peuple primitif. Leur réalisme est justement une preuve de leur ancienneté.

Nous avons dit que les sculptures et les dessins des primitifs sont des œuvres d'art. Ont-ils cependant réellement le droit de porter ce nom ? Voilà une question qui demande à être préci-

(1) Voir les crraes des Esquimaux reproduites dans Boas, The Central Eskimo.

sée. Il n'est rien moins que certain que les œuvres d'art en question doivent leur origine à un besoin esthétique. La philosophie de l'art serait plutôt disposée à croire à une origine autre. L'un de ses axiomes les plus anciens et les mieux établis prétend que l'art n'a été au commencement qu'un serviteur de la religion et ne s'est affranchi que peu à peu. Les faits que nous avons étudiés ne parlent pas cependant en faveur de la vérité de ce dogme vénérable. Grey a dit, il est vrai, que les peintures trouvées sur le Glenelg pourraient avoir une signification religieuse, mais il n'a pas été plus à même que les autres savants de découvrir cette signification.

En ce qui concerne les autres dessins et les sculptures sur rochers du continent australien, on ne s'est même pas demandé quel sens ils pouvaient avoir. Il n'est naturellement pas impossible que quelques-uns au moins soient une sorte de symbole religieux. L'idée de reproduire par la sculpture ou le dessin les animaux protecteurs et les bêtes de blason ne doit pas être tout à fait étrangère aux Australiens ; on pourrait même pour cela s'en rapporter à de nombreuses analogies dans l'art égyptien et chrétien. Mais, tant qu'on n'aura pas prouvé qu'il en est ainsi, on n'a nullement le droit de voir dans les figures animales et humaines en question autre chose que ce qu'elles semblent être. En ce qui concerne les dessins sur écorce, nous savons pertinemment qu'ils n'ont aucune signification religieuse (1). Les dessins sur rochers de l'Afrique du Sud n'ont pas non plus de signification mystérieuse. L'un des hommes qui connaissent le mieux les Boschimans, Theophilus Hahn, dit expressément qu'ils n'exercent « leur art que pour le plaisir que leur donne cette occupation artistique » (-2). Les choses sont moins claires si nous nous tournons vers l'art des Hyperboréens. En ce qui concerne leurs dessins, tous ceux qui les ont vus reconnaîtront avec nous qu'ils n'ont aucun caractère religieux. Les sculptures par contre ont, au moins en partie, une signification religieuse. Granz dit « que le Groenlandais aime à sus-

(1) Les dessins australiens qui paraissent avoir une signification religieuse, les figures sur les baguettes magiques, par exemple, ont un tout autre caractère ; ce sont des combinaisons de lignes incompréhensibles qui rappellent quelquefois les ornements des boucliers et des boomerangs, mais qui diffèrent du tout au tout des reproductions des rochers et des écorces. Cf., par exemple, Ratzel, II, 91 (illustrations).

(2) Zeitschr. f. Ethnol., 1879. Verh. der Anlhr. Ge.s\ (307).

LA SCULPTURE ET LA PEINTURE

pendre à son kayak un petit modèle de celui-ci contenant un petit mannequin, pour empêcher le bateau de chavirer » (I). Hildebrand dit dès sculptures des Tchouktchis « que quelques-unes d'entre elles ont servi d'amulettes et témoignent donc de ces rapports mystiques qu'on croyait exister entre le sort des hommes et celui des animaux » ("2). Jacobsen parle des modèles d'arcs, de kayaks, de rennes et de baleines que les Esquimaux de la côte sud-ouest de l'Alaska mettent sur les tombes « pour signifier que le mort, dont on célébrait ainsi le souvenir, avait péri à la chasse au morse, au phoque ou au renne ». Dans le même pays, on voit aussi des monuments funéraires, « qui consistent en figures grossièrement faites et quelquefois habillées ». Jacobsen dit aussi qu'un grand nombre de jeunes filles « portent attachée au capuchon de leur vêtement de fourrure une idole en bois » (3). Mais toutes ces remarques n'ont trait qu'à une partie seulement des sculptures ; de plus, nous connaissons des rapports qui disent nettement que les figures n'ont pas, en règle générale, de signification religieuse. Et si la philosophie de l'art s'avisait d'invoquer en faveur de sa thèse les masques des chamanes des Esquimaux du sud-ouest, elle oublierait que ces masques ne sont rien moins que primitifs.

Nous pouvons donc dire qu'en règle générale l'art des peuples les plus primitifs ne dépend pas de la religion. Mais s'il est impossible de prouver que les œuvres artistiques des primitifs ont un caractère religieux, cela n'implique pas encore qu'elles ont un caractère esthétique.

Les dessins en question ne pourraient-ils être tout simplement une écriture pictographique ? On a souvent essayé de les interpréter dans ce sens. Toute reproduction graphique est en un certain sens une écriture, car toute image exprime un fait ou un événement. En ce sens, le dessin australien qui représente un corrobori, le tableau sud-africain qui représente une bataille entre Boschimans et Cafres sont certainement des écritures, mais les fresques de Raphaël le sont alors également. Une image graphique ne devient écriture proprement dite que quand elle n'est plus le but même, mais seulement un moyen de sug-

(i) Cranz, Historié von Granland, 1765, 276. (2.) Hildebrand, Beitràge, 323.

(3) Jacobsen, Reise an der Nord-Wesl Kùst'i Amerikas, 334-

gérer une idée. Un dessin, un tableau doivent impressionner celui qui les contemple ; l'écriture, par contre, doit exprimer quelque chose. Du moment que les figures ne servent plus que comme moyen d'exprimer une idée, il n'est plus indispensable qu'elles soient exécutées de façon réaliste ; il suffit pour cela qu'on puisse simplement les reconnaître. On distingue, en effet, au premier coup d'œil une communication pictographique d'un tableau ou d'un dessin par la façon schématique et conventionnelle dont les figures sont traitées. Nous cherchons en vain ce trait caractéristique de l'écriture pictographique dans les dessins des Australiens et des Boschimans. Tout prouve, au contraire, que les artistes n'ont pas visé à autre chose qu'à une reproduction aussi fidèle et aussi vraie que possible de leurs modèles. En outre, les Australiens se servent d'une autre méthode pour leurs communications pictographiques. Les signes de leurs bâtons de messager n'ont rien de commun avec leurs dessins : ce sont des lignes et des points conventionnels (1). Mais si l'on considère les dessins que les Hyperboréens gravent sur des morceaux de bois et d'os, on verra immédiatement que quelques-uns sont dessinés de façon tout à fait conventionnelle : ce sont là, en effet, des écritures. Dans son travail instructif sur les Pictographs ofthe North American Indians, Mallery a reproduit et interprété une série de communications pictographiques (2). On s'en sert dans bien des occasions. Celle que nous reproduisons, d'après cet auteur, avait été gravée sur une petite tablette de bois et fixée près de la porte de la maison • elle devait avertir les gens que le propriétaire de la hutte était parti pour une expédition de chasse (3). C'est d'une façon ana-

(1) Howitt, On Australien! Mess'engérs and Message Sticks. Journ. Anthr. Inst., XVIII.

(2) Dans Publ. Bur. of Ethn., IV.

(3) L'original a été dessiné pour M. Hoffmann de San-Francisco par un indigène d'Alaska, appelé Naumoff. Voici ce que signifient ces figures , î. L'homme qui fait la communication ; il s'indique de lui-même de la droite, et de la gauche il indique la direction que les chasseurs ont prise; 2. Il tient un aviron pour dire que c'est en canot qu'on est parti ; 3. La main droite mise sur la tète signifie « dormir », le doigt élevé de la main gauche signifie « une nuit » ; 4- Un cercle avec deux points au milieu = une île avec i huttes ; 5. Répétition du n° î ; 6. Un cercle, une deuxième ile; 7. Répétition du n° 3, mais avec deux doigts = 2 nuits; 8. L'homme avec un harpon, fait de la main gauche un signe qui signifie un morse; 9. Un morse ; 10. Un chasseur avec son arc ; 11. Un bateau avec 2 rameurs, 12. La maison de l'homme. Cela signifie : «je m'en vais en bateau, dans la

LA SCULPTURE ET LA PEINTURE

logue que les chasseurs, qui souffrent de la faim ou qui sont dans une position dangereuse, invoquent l'assistance de leurs compagnons. Toutes les productions artistiques de cette espèce sont indubitablement des écritures pictographiques, mais elles se distinguent toutes d'une façon très claire des tableaux et dessins proprement dits dont nous avons parlé plus haut. Du reste, l'écriture pictographique ne semble pas être une propriété commune à toutes les tribus hyperboréennes. Tous les exemples communiqués par Mallery viennent de l'Alaska, par conséquent d'une province qui est déjà tellement influencée par les Amérindes, qu'elle se soustrait en partie à nos recherches. En tout cas, nous n'avons pas la moindre raison de tenir les dessins des Hyperboréens en général — et nous faisons complètement abs-

Fig. 3>. — Ecriture pictographique d'Alaska (d'après Mallery).

traction de leurs sculptures — pour des écritures pictographiques.

Nous avons pu nous convaincre par ce qui précède que l'art des primitifs, abstraction faite de quelques exceptions isolées, n'a aucun but extérieur ou religieux. Nous sommes donc pleinement autorisés à ajouter foi aux nombreux témoignages en faveur de l'hypothèse qui dit que les primitifs cultivent l'art pour le plaisir qu'il leur confère. Même dans les conditions les moins favorables, le chasseur a toujours assez de loisir pour se consacrer à cette activité artistique, inutile en apparence, l'Hyperboréen dans son désert de glace, aussi bien que l'Australien et le Boschiman dans leurs contrées subtropicales. Ce n'est pas à nous d'expliquer l'existence ou l'origine de la prédilection qu'ont les chasseurs pour l'art ; nous nous sommes acquittés de notre tâche en montrant que le plaisir que confère la création artistique uni au don d'observation et à l'habileté des peuples chasseurs suffit à expliquer leurs créations artistiques.

direction indiquée, à celte ile, j'y passe une nuit, je passe à une autre île où je passe deux nuits, je tue un morse et je reviens ensuite. » Mallery, i47, 148.

11 est évident que ces œuvres artistiques ont, par le plaisir qu'elles causent à leurs artisans primitifs, une valeur dont il ne faudrait pas méconnaître l'importance. Reste à savoir quelle est leur influence sur la vie sociale. Aux stades supérieurs de la civilisation, l'art statuaire a souvent joué un rôle esthétique et pratique plus puissant que les autres arts. C'est lui quia créé les palladiums des cités helléniques et italiennes. Roi des arts, il incorporait, dans l'antiquité comme pendant la Renaissance, l'idéal religieux et social, autour duquel les citoyens s'assemblaient et sentaient qu'ils faisaient partie d'un même peuple et d'une même communauté. On peut dire que l'histoire des villes libres de la Grèce et de l'Italie est l'histoire de leur art. L'étude de la statuaire nous montre, du reste, qu'il n'est pas plus permis de conclure d'une civilisation élevée à une civilisation inférieure qu'il n'est permis de conclure inversement.

Rien ne nous permet de croire que l'art a pour les tribus primitives la même importance que pour les sociétés civilisées dont nous venons de parler. Combien son influence est petite sur la civilisation primitive: cela ressort de ce fait que la civilisation des peuples chasseurs qui ne connaissent pas l'art ne se distingue essentiellement en aucun point de celle des tribus qui le connaissent. L'une ou l'autre des œuvres d'art que nous avons étudiées, le tableau de guerre du Sud de l'Afrique, par exemple, dont nous avons parlé plus haut et qui rappelle aux générations suivantes les hauts faits de la tribu, peut de cette façon contribuer à affermir des liens sociaux. En règle générale, cependant, l'horizon de l'art primitif est trop borné, ses matériaux sont trop pauvres et trop grossiers pour qu'il puisse avoir une profonde influence sociale. Quelque remarquables que puissent être certaines œuvres primitives, le caractère de la civilisation qui les a produites serait le même si l'art y faisait défaut.

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