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CHAPITRE VIII

LA DANSK

Tandis que l'art statuaire, très important chez les peuples civilisés, est presque insignifiant chez les tribus les plus primitives, un autre art, la danse, a eu jadis une puissance sociale dont nous pouvons difficilement nous faire une idée de nos jours. La danse moderne n'est plus qu'une dégénérescence esthétique et sociale; la danse primitive est, au contraire, l'expression la plus immédiate, la plus complète et la plus puis santé du sentiment esthétique.

La caractéristique de la danse est dans l'ordre rythmique des mouvements. Pas de danse sans rythme. D'après leur signification, on peut diviser les danses des peuples chasseurs en deux groupes : danses mimiques et danses gymnastiques. Les premières consistent en imitations rythmiques de mouvem ents d'hommes et d'animaux ; dans les danses gymnastiques, les mouvements n'imitent aucun modèle naturel. Les deux espèces de danses existent en même temps chez la plupart des tribus primitives (1).

Les danses gymnastiques que nous connaissons le mieux sont

(1) On pourrait poser la question de savoir si les danses gymnastiques n'ont pas été autrefois des danses mimiques. Il se pourrait que nous ne reconnaissions pas dans certains cas l'imitation, parce que nous ne connaissons pas le modèle. D'autre part, les danses les plus primitives que nous connaissions, les danses d'amour de certaines espèces d'oiseaux, ont un caractère purement gymnastique.

celles des Australiens, appelées corroboris (1), qui ont été décrites par presque tous les voyageurs, parce qu'elles sont pratiquées par toutes les tribus de ce continent.

On danse toujours le corrobori la nuit, dans la plupart des cas au clair de la lune. Nous ne croyons cependant pas qu'il nous faille pour cela le faire prendre pour une cérémonie religieuse. 11 est probable qu'on choisit les nuits éclairées par la lune, non pour leur caractère sacré, mais pour leur clarté. Ce sont presque toujours les hommes qui dansent, les femmes forment l'orchestre. Souvent plusieurs tribus se réunissent pour une grande fête de danse ; dans Victoria, il y a quelquefois jusqu'à quatre cents danseurs (2). Les fêtes les plus grandes et les plus remarquables semblent avoir lieu lors d'une conclusion de paix (3). Du reste, tous les événements importants de la vie australienne s'accompagnent de danses: la moisson, le commencement de la pêche aux huîtres, l'initiation des jeunes gens, la rencontre avec une tribu amie, le départ pour la guerre, une chasse heureuse. Les corroboris qu'on danse à ces diverses occasions se ressemblent tellement qu'il suffit d'en avoir vu un pour les connaître tous.

Voyons maintenant comment Thomas décrit un corrobori auquel il a assisté dans la province de Victoria (4). Une clairière dans la broussaille sert de salle de danse. Au milieu, un grand feu est allumé, dont la lueur rouge se mêle à la lumière bleuâtre de la pleine lune. On ne voit pas encore les danseurs ; ils se sont retirés dans les broussailles pour se parer. D'un côté du feu s'assemblent les femmes qui composent l'orchestre. Tout à coup un bruit dans les taillis : les danseurs apparaissent. Les trente hommes, qui se sont groupés autour du feu, se sont fait avec de l'argile des cercles blancs autour des yeux et de longues raies sur les membres et le corps. Ils portent des touffes de feuilles aux chevilles et des tabliers de peau autour des reins. Les femmes s'assoient de manière à former un groupe enfer à cheval. Elles sont nues ; chacune tient sur ses genoux

(1) Quelquefois les danses mimiques sont également [appelées corroboris, mais en règle générale ce nom ne s'applique qu'aux danses gymnastiqucs.

(2) Brough Smyth, I. 175.

(3) Lumholtz, 286.

(4) D'après Brough Smyth, I, 167-168.

LA DANSE

une peau d'opossum bien plissée et tendue qui lui sert ordinairement de manteau. Entre elles et le feu se tient le chef de danse. Il a autour des reins un tablier ordi naire en peau d'opossum ; dans chaque main il tient un bâton. Tout autour se tiennent les spectateurs assis ou debout. Le chef de danse examine les danseurs d'un coup d'œil, puis il se retourne et s'approche lentement des femmes, et tout à coup il frappe l'un contre l'autre ses deux bâtons. Avec la rapidité d'un éclair, les danseurs se mettent en ligne, s'avancent et s'arrêtent. Nouvelle pause, pendant laquelle le chef de danse examine ses hommes. Tout est en ordre, il donne le signal. Avec ses deux bâtons, il bat la mesure, les danseurs font de même avec les leurs ; les femmes chantent et tambourinent sur leurs peaux d'opossum : le corrobori commence. La mesure est observée avec une exactitude étonnante ; les sons et les mouvements s'accordent parfaitement. Les danseurs se meuvent avec la régularité d'un corps de ballet bien exercé. Ils prennent toutes les positions possibles ; tantôt ils sautent de côté ; tantôt ils avancent ou reculent de quelques pas, ils s'étendent et se courbent, remuent les bras, tapent des pieds. Le chef de danse continue de battre la mesure et chante d'une voix nasillarde ; le son de sa voix s'enlle ou diminue suivant qu'il fait un pas en avant ou en arrière. Il ne reste pas un seul instant à la même place ; tantôt il se tourne vers les danseurs, tantôt vers les femmes qui élèvent alors la voix de toutes leurs forces. Peu à peu les danseurs s'échauffent, les bâtons se heurtent plus rapidement, les mouvements s'accélçrent et augmentent de violence ; les danseurs se secouent, font des sauts incroyables et finissent par pousser tous ensemble un seul cri perçant. Un instant après, ils disparaissent dans les broussailles d'où ils sont sortis. La place reste vide pendant un instant. Puis le chef de danse donne de nouveau un signal, les danseurs réapparaissent. Cette fois ils forment une ligne courbe. La seconde partie de la danse ressemble, du reste, à la première. Les femmes tambourinent et chantent, tantôt en élevant la voix jusqu'à se déchirer la gorge, tantôt en la baissant jusqu'à émettre des murmures qu'on entend à peine. La fin de la deuxième partie est identique à celle de la première ; on danse ainsi trois, quatre, cinq fois. Tout à coup les danseurs se mettent sur quatre rangs, le premier s'écarte, les autres s'avancent, et tous se dirigent ensuite vers les femmes. A ce rao-

ment, toute la troupe forme un fouillis inextricable de corps et de membres, on craindrait presque que les danseurs se défoncent le crâne avec leurs bâtons. Mais l'ordre est aussi rigoureux qu'auparavant, chaque mouvement est calculé. L'excitation atteint son comble, les danseurs crient, piétinent, sautent, les femmes tambourinent, comme folles, et chantent à pleins poumons, le feu envoie une pluie d'étincelles sur cette scène sauvage : et voilà que le chef lève ses bras, un coup formidable couvre le bruit, et les danseurs disparaissent comme par enchantement. Les femmes et les spectateurs se lèvent et se dispersent dans leurs miams. Une demi-heure plus tard, rien ne bouge plus dans la clairière, le feu seul jette ses dernières lueurs. C'est un corrobori australien.

Le corrobori des hommes est à peu près partout le même. La danse des femmes, par contre, exécuté plus rarement, semble-t-il, diffère beaucoup. C'est Eyre qui nous en a donné la meilleure description (1). « Les femmes, dit-il, joignent leurs mains au-dessus de leurs têtes, ferment les jambes et joignent les genoux. Ensuite elles écartent les jambes à partir du genou (thrown oulwards from tke knee) — tandis que les cuisses et les mains restent dans leur position primitive — et les joignent de nouveau rapidement, de sorte qu'elles produisent un bruit sec. Cette danse est toujours exécutée par une jeune fille ou par plusieurs ; elles la dansent, du reste, uniquement pour leur propre plaisir. Quelquefois, cependant, une femme danse de cette façon devant plusieurs danseurs, pour exciter leurs passions. Dans une autre danse, on tient les pieds étroitement joints et on s'avance en imprimant au corps des contorsions bizarres ; on décrit de cette façon un demi-cercle. Cette danse est exécutée presque exclusivement par des jeunes filles entre elles. » Les corroboris des Tasmaniens ne différaient pas, à ce que nous en sachions, de ceux des Australiens.

Les analogies étranges, que nous avons pu constater plusieurs fois entre les Australiens et les Mincopies, s'étendent aussi aux danses. Les danses des Mincopies ressemblent de façon frappante à celles des Australiens. Les motifs sont les mêmes en Australie qu'aux îles Andamanes : une chasse heureuse, une visite d'amis, le commencement d'une saison, une

(0 Eyre, II. 235-236.

LA DANSE

guérison, la fin d'un deuil, bref, tout événement qui peut réjouir l'âme d'un Mincopie. On y célèbre aussi de grandes fêtes de danse où plusieurs tribus s'assemblent. « Sur une petite clairière, au milieu des jungles, dit Man, plus de cent hommes et femmes, solennellement peints pour la circonstance, s'assemblent. La lune verse sa douce lumière, et dans chaque hutte le feu jette sur les groupes sa lueur rouge. D'un côté sont massées sur un seul rang les femmes qui doivent chanter en chœur le refrain de la chanson qui accompagne la danse ; de l'autre, on voit les silhouettes sombres des spectateurs, dont un certain nombre prennent part à la danse en battant la mesure avec les mains. Invisible pour tous, le chef de danse, qui est en même temps l'auteur et le compositeur de l'air, se tient dans un coin ; son pied est posé sur le bout étroit du réson~ nateur (1); appuyé sur sa lance ou sur son arc, il bat la mesure en frappant le résonnateur de la plante du pied ou du talon. Pendant son solo, qui a le caractère d'un récitatif, les autres se taisent et se tiennent tranquilles, mais aussitôt qu'il donne le signal d'entonner le refrain, un certain nombre de danseurs se précipitent avec une excitation sauvage dans l'arène et renforcent le chant des femmes, en exécutant leur rôle avec une énergie passionnée. Les danseurs courbent le dos et portent tout leur poids sur une seule jambe qu'ils courbent. Ils projettent les mains en avant à la hauteur de la poitrine, et tiennent le pouce de l'une avec le pouce et l'index de l'autre tout en étendant en hautlesautres doigts. Dans cette position, le danseur avance en sautant sur une jambe; après chaque deuxième saut, il frappe le sol avec son pied libre. C'est ainsi qu'il parcourt la clairière en avant et en arrière en se réglant sur le résonnateur et le chant. Quand il est fatigué, il se délasse en battant lui-même la mesure, en levant les talons du sol (2). » De même qu'en Australie, les femmes ne participent pas, en règle générale, aux danses des hommes. Elles ont cependant des danses spéciales, assez équivoques, d'après les affirmations de quelques témoins oculaires. Il est vrai que Man ne fait pas allusion à ce prétendu caractère équivoque. « Les femmes, ditil, balancent leurs bras en avant et en arrière ; en même

i) Voir sur le résonnateur dos Mincopies, chap. x. (2 Man, Journ, Anthr. XII, 390-391.

Grosse 11

temps elles fléchissent le genou et lèvent les jambes en mesure ; de temps en temps, elles avancent de quelques pas et recommencent ensuite les mouvements indiqués. »

Les Boschimans ont un grand talent de mimique ; on pourrait donc s'attendre à en trouver la manifestation dans leurs dansés. Néanmoins les rapports que nous possédons sur leurs exercices chorégraphiques — et ils sont assez nombreux — ne parlent que de danses gymnastiques. C'est dans Burchell (1) que nous trouvons la description la plus détaillée d'une danse des Boschimans. Elle avait lieu le soir dans une hutte qui était l une des plus grandes, et il s'y trouvait autant de personnes des deux sexes qu'il pouvait s'en tenir en cercle autour du danseur, celui-ci avait juste assez de place pour se tenir debout. Tout près de l'entrée, un feu. Le danseur entrait dans une sorte d'extase, dans laquelle il n'observait rien autour de lui et ne pensait qu'à lui-même. Comme un adulte ne peut pas se tenir debout, même dans la plus grande de ces huttes, il était obligé de s'appuyer sur deux bâtons qu'il tenait en main et qu'il s'efforçait de maintenir le plus loin possible de son corps. Le danseur, penché en avant, était donc dans une position très incommode pour danser. Aucun vêtement cependant ne l'empêchait de se mouvoir librement, car il ne portait que sa peau de chacal. C'est ainsi qu'il dansait sans s'arrêter. Quelquefois il ne se sert pas de bâtons. Chaque assistant est libre de danser à son tour aussi longtemps qu'il lui plait, puis un autre s'attache le grelot qui sert à l'usage général. Cette danse est très étrange et, à mon avis, on ne trouve rien de semblable chez aucun peuple sauvage de la terre (2). L'un des pieds reste rivé au sol, tandis que l'autre remue rapidement et sans règle, sans cependant s'éloigner beaucoup de sa place, bien que le genou et la jambe se meuvent autant que le permet la position incommode du danseur. Les bras, qui appuient le corps à l'aide des bâtons, remuent naturellement fort peu. Le danseur chante sans cesse et exécute tous ses mouvements en mesure. De temps en temps il baisse son corps et le relève tout à

(i) Burchell, lïeisen in das Innere von Siid-Afrika ; Weimar, 1825, II, 8i et suiv.

(2 Burchell ne connaissait pas la danse des Mincopies qui ressemble beaucoup à sa danse boschimane. Dans une hulte étroite, un Mincopie ferait à peu près les mêmes mouvements que le Boschiman.

LA DANSE

coup, jusqu'à ce qu'à la fin il se mette par terre pour respirer un peu. Mais il continue de chanter et de remuer le corps, à la mesure du chant des spectateurs. Quelques minutes plus tard, il se lève de nouveau et continue sa danse avec des forces nouvelles. Si l'une des jambes est fatiguée ou que l'ordre de la danse l'exige, il remue l'autre jambe. A chaque cheville le danseur s'est attaché une sorte de grelot, fait de quatre oreilles d'antilope à bourse dans lesquelles se trouvent de petits morceaux de coquille d'œuf d'autruche et qui donnent à chaque mouvement du pied un son qui n'est ni désagréable, ni dur et qui contribue beaucoup à l'elîet de la danse. Bien qu'une seule personne puisse danser à la fois, le public ne reste pas oisif, tous accompagnent le danseur et contribuent ainsi à l'amusement général. Pour faire l'accompagnement, on chante et on bat le tambour, tous chantent et battent la mesure en frappant doucement des mains. On répète les mots ae-co, ae-o, qui ne signifient rien. En prononçant o, on tape des mains, le danseur dit au même instant wa-wa-kuh. Les femmes ne sont pas exclues du chant, et les voix sont toujours d'accord. Les jeunes filles, dont les voix sont de cinq à six notes plus hautes, chantent avec beaucoup de vivacité ». Une danse, à laquelle Arbousset et Daumas ont assisté, fut exécutée en plein air, et avait un tout autre caractère. « Les Boschimans ne dansent, disent-ils, que quand ils ont mangé et qu'ils se sont bien nourris ; ils dansent alors au clair de la lune, au milieu du Kraal. » Leurs mouvements ne consistent qu'en sauts réguliers : on dirait un troupeau de veaux sautant par-ci, sautant par-là, comme ils disent eux-mêmes. Ils sautent jusqu'à ce qu'ils soient tous fatigués et couverts de sueur. Les cris qu'ils profèrent et les mouvements qu'ils exécutent sont si violents, qu'on les voit souvent tomber à terre complètement épuisés et couverts du sang qui leur coule des narines. C'est pour cela que cette danse s'appelle aussi mokoma ou danse du sang (1).

(1) Il y a dans cette description plusieurs points qui provoquent ln critique. Il manque ici deux choses qui ne font défaut dans aucune danse primitive : l'accompagnement musical et le règlement rythmique des mouvements. Si les observateurs ont omis ces deux points, leur description est défectueuse ; mais s'ils manquent en réalité à la danse, le mokoma n'est probablement pas une vraie danse, mais seulement la suite d'une ivresse générale provoquée par l'usage du hachisch, usage assez fréquent chez quelques tribus du Congo.

Nous sommes malheureusement très mal renseignés sur les danses des Fuégiens. Nous avons des informations sur les représentations dramatiques d une seule tribu, les Yahgans, et qui sont peut-être des danses mimiques (1). Nous ne savons rien de leurs danses gymnastiques, nous ignorons même s'ils en ont. En ce qui concerne les Botocudos, la plupart des rapports ne parlent pas de leurs danses ; le prince de Wied a même dit expressément qu'ils n'en avaient pas et pourtant Ehrenreich plus tard les a vues et décrites. « Dans les occasions solennelles — quand il s'agit de célébrer une chasse heureuse ou une victoire ou de souhaiter la bienvenue à un étranger — toute la horde se rassemble la nuit autour du feu de campement. Hommes et femmes forment un cercle, chaque danseur met ses bras autour du cou de ses voisins, et tout le cercle commence à tourner à droite ou à gauche ; on tape le sol du pied qui est du côté où le mouvement se dirige, et on retire l'autre après. Tantôt tous baissent la tête et s'approchent les uns des autres, tantôt ils dissolvent leur cercle. Pendant toute la danse, ils entonnent un chant monotone sur lequel ils règlent les mouvements de leurs pieds (2). »

Chez les Esquimaux, les danses gymnastiques le cèdent quelque peu, d'après certains rapports, aux danses mimiques. « On danse, dit Boas, en été en plein air et en hiver dans une maison de fête qu'on érige dans ce but. Cette maison n'est autre chose qu'une grande voûte de neige, mesurant à peu près 15 pieds en hauteur et 20 de diamètre. Au milieu s'élève un pilier de neige de 5 pieds de haut, sur lequel on pose les lampes. Quand les habitants d'un village s'assemblent dans ce bâtiment, les femmes mariées se mettent en un rang le long du mur ; les jeunes filles forment un second cercle concentrique et les hommes occupent le cercle intérieur. Les enfants forment deux groupes des deux côtés de la porte. Aussitôt que la fête commence, un homme saisit le tambour, il entre dans l'espace libre près de la porte et il commence à chanter et à danser. Les chansons sont composées par le chanteur lui-même, on aime surtout les poésies satiriques. Tandis que les hommes, muets, écoutent, les femmes entonnent le chœur en chantant amna aya.

(1) Globus, XLVII, 33a.: 1*"***.

(2) Ehrenreich, Zeitschr. fur Ethnologie, 1887, 33. : j

LA DANSE

Le danseur, qui reste à sa place, bat de ses pieds le sol d'un mouvement rythmique, balance son torse et bat en même temps le tambour. Pendant sa danse, il se met le torse à nu et ne garde que son pantalon et ses bottes (1). » Dans une autre danse gymnastique que Bancroft appelle, nous ne savons pas pourquoi, « danse nationale (2), des jeunes filles entrent l'une après l'autre au milieu du cercle, pendant que les autres dansent autour d'elles en se tenant par leurs mains entrecroisées. « Les mouvements les plus extraordinaires sont les plus applaudis. » Tandis que les danses gymnastiques sont presque toujours des soli, il faut plusieurs personnes pour les danses mimiques. « Les danseurs, qui sont presque toujours des jeunes hommes, se mettent complètement nus jusqu'à la ceinture. Ils imitent de façon burlesque le cri des animaux ou des oiseaux, en accompagnant leurs mouvements de chants et de coups de tambour. Quelquefois ils s'accoutrent bizarrement de pantalons de peau de renne ou de phoque et portent des plumes ou un châle bariolé sur la tête. » Ces représentations ne se bornent pas cependant à imiter des animaux. « Un refrain monotone accompagné de coups de tambour appelle les jeunes hommes l'un après l'autre, jusqu'à ce qu'il y en ait à peu près une vingtaine qui forment un cercle. On commence ensuite des représentations mimiques : des scènes d'amour, de jalousie, de haine et d'amitié (3).

Si les corroboris gymnastiques sont monotones, les danses mimiques par contre sont, en Australie comme ailleurs, très variées. Ce sont en première ligne des danses d'animaux : celles du dingo, de l'émon, de la grenouille, du papillon. Aucune cependant n'est plus répandue ni plus aimée que la danse du cangourou, qui a été décrite par de nombreux voyageurs. Ils sont unanimes à parler en termes élogieux du talent mimique dont les indigènes font preuve dans l'exécution de cette danse. « Lorsqu'ils sautaient tous à qui mieux mieux, dit Mundy, on ne pouvait rien se figurer cle plus drôle ni de mieux imité (4). » Eyre

(1) Boas, Animal Report Bur. of Ethnol . . boo et suiv.

(2) Bancroft, The Native Races, etc., I, 67.

(3) Bancroft, I, G7. Nous laissons de côté les danses cle masques des tribus du N.-O. pour la même raison qui nous a fait laisser de côté les masques, dans le dernier chapitre.

(4) Brough Smyth, I. 173.

a vu, sur le lac Victoria, la danse du cangourou « si bien exécutée qu'elle aurait provoqué des tonnerres d'applaudissements dans n'importe quel théâtre européen » (I). En ce qui concerne la vie humaine, elle fournit dans deux de ses manifestations les plus importantes, l'amour et la bataille, le thème de quelques danses mimiques. Mundy décrit une danse de guerre qu'il a vue dans la Nouvelle-Galles du Sud. Les danseurs exécutaient d'abord une série de mouvements compliqués et très violents, brandissant leurs massues, lances, boomerangs et boucliers. « Tout à coup toute la masse se divisait en deux groupes qui se précipitaient l'un sur l'autre en poussant des cris assourdissants. L'un des partis fut rapidement vaincu et poursuivi dans l'obscurité, d'où on entendait venir des hurlements, des gémissements et le bruit de coups de massues qui donnaient une illusion complète d une bataille sanglante. Tout à coup toute la troupe revint près du feu et se divisa en deux groupes; la musique changea de mesure, les danseurs se mouvaient sur un rythme plus lent en frappant le sol à chaque pas et en poussant des grognements. Peu à peu les coups de tambour et les mouvements s'accéléraient et devinrent finalement aussi rapides qu'un corps humain peutles exécuter. De temps en temps, ils sautaient en l'airàune hauteur prodigieuse ; lorsqu'ils retombaient, les muscles de leurs mollets tremblaient, de sorte que les raies blanches de leurs peintures avaient l'air de serpents en mouvement et en même temps ils poussaientdeseris bruyants (2). » Les danses d'amour des Australiens sont mentionnées dans la plupart des rapports par quelques allusions assez caractéristiques. 11 est, du reste, assez malaisé de les décrire. « J'ai vu des danses, dit Hodgkinson, qui ne sont qu'un étalage répugnant de mouvements obscènes, et, bien que j'aie été caché dans l'obscurité et que personne n'ait pu me voir, j'avais pourtant honte d'être obligé de contempler pareilles horreurs(3). » 11 suffit d'étudier ici une seule de ces danses, la kaaro des Watchandis. « La fête commence à la première nouvelle lune après la moisson du yams; les hommes l'inaugurent par une orgie. Ensuite ils exécutent une danse au clair de lune autour d'un fossé entouré de broussailles. Le fossé et les broussailles représentent

(1) Eyre, II, 233.

(2) Brougli Smyth, I, 173.

(3) Hodgkinson, Australia from Port Macquerie lo Moreton Bay, 184».

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l'organe féminin dont ils empruntent la forme ; les hommes brandissent leurs lances qui représentent le membre de l'homme. Les hommes sautent alors par-ci par-là et poussent leurs lances dans le fossé en faisant des gestes violents et passionnés qui prouvent leur excitation sexuelle. » Un historien littérateur, Scherer, a voulu voir dans cette danse « la cellule primitive de la poésie ». L'amour et la bataille sont les sujets principaux des danses australiennes ; mais on représente aussi des scènes moins importantes. Au nord, par exemple, il y a une danse de canot. « Pour la danser, on se peint de blanc et de rouge ; des bâtons remplacent les avirons. Les danseurs se mettent sur deux rangs ; chacun tient un bâton derrière son dos et remue les pieds d'après la mesure du chant. A un signal donné, tous mettent leurs bâtons en avant et font semblant de ramer (1). » Pour en finir, nous parlerons encore d'une danse qui symbolise la mort et la résurrection. C'est Parker qui l'a vue chez les indigènes du Loddon. La danse fut dirigée par un vieillard qui l'avait apprise chez les tribus du nord-ouest. « Les danseurs tenaient dans leurs mains des branches qu'ils remuaient au-dessus de leurs épaules. Après avoir dansé pendant un certain temps en demi-cercle et en rangs, ils formaient un groupe circulaire, se laissaient lentement tomber par terre et représentaient, en cachant leurs tètes sous les branches, l'approche de la mort, et en restant immobiles pendant quelque temps, la mort elle-même. Puis le vieillard leur donnait un signai en commençant soudain une danse rapide et en brandissant ses branches : tous se levèrent d'un saut et commencèrent la danse de joie. Gela signifiait la résurrection de l'âme après la mort. »

On n'a vraiment pas besoin de faire de longues recherches pour apprécier le plaisir que ces danses mimiques et gymnastiques peuvent faire aux spectateurs et aux exécutants. Il n'existe pas d'activité artistique qui émeuve l'homme entier plus que la danse. Les hommes primitifs trouvent sûrement en elle la jouissance esthétique la plus intense dont ils soient capables. La plupart des mouvements exécutés dans les danses primitives sont très énergiques. Nous n'avons qu'à nous représenter le plaisir que des mouvements forts et rapides nous pro-

(i) Brough Smyth, 1, 173.

curaient quand nous étions enfants, dès que ces mouvements ne dépassaient pas un certain degré de durée et d'efïort. Ce plaisir est, du reste, en raison directe de la tension émotionnelle que les mouvements mettent en action. C'est une torture que de rester tranquille quand on est intérieurement excité ; c'est une joie que de donner libre jeu à l'impulsion intérieure par des mouvements appropriés. Nous avons vu, en effet, que les danses des chasseurs sont presque toujours provoquées par un événement extérieur qui a ému l'âme prompte à s'exciter des primitifs. L'Australien danse autour de son butin de chasse, comme l'enfant autour de son soulier qu'il a mis clans la cheminée.

Cependant, si les mouvements de danse n'étaient que violents, le plaisir qu'on éprouve serait bientôt supprimé par la douleur et la fatigue. Le caractère et la valeur esthétique de la danse reposent moins dans l'énergie que dans l'ordre des mouvements. Nous avons dit que le rythme était la qualité essentielle de la danse ; nous avons, ce faisant, exprimé le propre sentiment des hommes primitifs qui observent avant tout, dans leurs danses, un ordre rigoureusement rythmique de leurs mouvements. « Il est surprenant de voir, dit Eyre dans sa description des danses australiennes, avec quelle exactitude les mouvements des danseurs s'associent aux sons de la musique (4). Et la même observation s'est imposée à tous ceux qui ont vu les danses des primitifs (2). Le plaisir que nous procure le rythme a sans doute une raison organique profonde (3). Ce serait, il est vrai, une exagération de dire que la forme rythmique est la. forme naturelle de tous nos mouvements; cependant une grande partie de nos mouvements, particulièrement ceux de la locomotion, sont en effet rythmiques. En outre, toute excitation des sentiments quelque peu forte a une tendance à se convertir en mouvements rythmiques, comme l'a fait observer Spencer ; et Gurney ajoute que l'excitation senti-

(1) Eyre, II, a3i.

(2) Tous les auteurs sont d'accord à mettre en relief le caractère rigoureusement rythmique des danses primitives ; la seule exception qui nous soit connue est cette danse des Boschimans, décrite par Arbousset et Daumas, dont nous avons parlé plus haut.

(3) Darwin croit que le plaisir provoqué par le rythme est commun à tous les animaux. « The perception, if not the enjoyment, of musical cadences and of rythm is probably common to ail animais. »

LA DANSE

mentale est rythmique en elle-même. Le rythme des mouvements de la danse ne serait donc que le rythme des mouvements de la locomotion augmenté et rendu plus énergique par une excitation des sentiments. Cela n'explique pas encore, il est vrai, le plaisir engendré par le rythme ; si nous ne voulons pas nous contenter d'une circonlocution au lieu d'une explication, nous sommes en effet obligés de nous borner à la constatation indiquée tout à l'heure. En tous cas, l'homme primitif ressent ce plaisir aussi fortement que l'homme civilisé. L'étude de la poésie et de la musique des primitifs nous en fournira d'autres preuves.

Jusqu'ici nous n'avions pas besoin de distinguer les danses gymnastiques des danses mimiques, parce que toutes deux satisfont au besoin qu'on a de se livrer à des mouvements énergiques et rythmiques. Mais les danses mimiques donnent encore à l'homme d'autres plaisirs qu'il chercherait en vain dans les danses gymnastiques. Elles donnent satisfaction à son instinct d'imitation qui prend souvent la forme d une vraie manie. Les Boschimans ont beaucoup de plaisir à « imiter les mouvements de certains hommes ou animaux » et « tous les indigènes australiens ont un talent mimique étonnant » qu'ils font entrer en jeu à toute occasion ; on dit aussi des Fuégiens « qu'ils répètent avec une exactitude parfaite n'importe quel mot d'une phrase quelconque, en imitant en même temps la manière et les gestes de celui qui parle ». Nous découvrons ici une autre analogie entre les peuples primitifs et les individus primitifs, les enfants. Nous pouvons également observer cette manie d'imitation chez nos enfants qui la satisfont assez fréquemment par des danses mimiques. L'instinct de l'imitation est, il est vrai, une qualité humaine, mais sa force varie suivant les différents stades de l'évolution. Chez les peuples les plus primitifs, il est presque irrésistible pour tous les individus, mais à mesure que grandit la civilisation les différences entre les individus se dessinent plus clairement, et l'individu supérieur aspire avant tout à ne ressembler qu'à lui-même. En conséquence, les danses mimiques, qui jouent un si grand rôle chez les peuples primitifs, disparaissent de plus en plus chez les civilisés et trouvent un dernier public dans le monde enfantin, cette humanité primitive toujours renouvelée. La plus grande valeur au point de vue de la production du

plaisir doit certainement être reconnue à celles des danses mimiques qui représentent la mise en activité des passions humaines, c'est-à-dire aux danses de guerre et d'amour, car, tout en satisfaisant autant que les danses gymnastiques à l'instinct d'imitation et à l'amour des mouvements violents, elles permettent en outre à l'âme de décharger ses passions, elles lui rendent possible cette katharsis que Aristote tient pour l'effet le meilleur et le plus élevé de la tragédie. Cette dernière forme des danses mimiques représente, en effet, le passage au drame qui n'est autre chose qu'une forme différenciée de la danse. Si l'on veut distinguer chez les peuples primitifs entre la danse et le drame, il faut pour cela établir un critère assez extérieur : la présence ou l'absence du rythme ; mais au stade d'évolution qui nous occupe principalement, danse et drame sont à peu près identiques en nature et en effet.

Le plaisir qu'on éprouve à faire des mouvements violents et rythmiques, à imiter des objets, à décharger ses sentiments, tous ces facteurs expliquent d'une façon suffisante la passion avec laquelle les peuples primitifs s'adonnent à la danse. Ce sont naturellement les danseurs eux-mêmes qui ressentent le plus grand plaisir. Mais le plaisir qui les anime est partagé par les spectateurs qui ont du reste une jouissance dont sont privés les danseurs eux-mêmes. Ceux-ci ne peuvent se voir ni voir les autres danseurs, ils ne peuvent pas, comme les spectateurs, jouir de l'aspect qu'offrent les mouvements réguliers, rythmés et vigoureux des danseurs, pris isolément ou en masse. Le danseur sent la danse, mais il ne la voit pas ; le spectateur ne la sent pas, mais il la voit. D'autre part, le danseur se trouve dédommagé par l'admiration du public. De cette façon, tous, spectateurs et danseurs, s'excitent, s'enivrent de sons et de mouvement, l'enthousiasme va en augmentant et se transforme souvent en une vraie fureur qui mène aux violences. Si l'on se fait une idée exacte de l'effet puissant que les danses primitives produisent sur tous ceux qui y prennent part, soit comme acteurs, soit comme spectateurs, on comprend facilement pourquoi la danse a quelquefois pris la signification d'une cérémonie religieuse. Il est très naturel que l'homme primitif se figure que des actes qui produisent sur lui-même une impression si puissante, puissent exercer aussi une certaine influence sur les puissances démoniaques dont les caprices dominent sa destinée.

LA DANSE

On danse donc souvent pour chasser ou se rendre favorables les spectres et les démons.

Parker a décrit une danse australienne destinée à implorer l'aide d'un démon très redouté, Mindi. « On érigea dans un endroit écarté trois images grossières, deux petites et unegrande, sculptéesdansde l'écorce etpeintes. Cet endroit était rigoureusement tabou. Les hommes et après eux les femmes, parés de touffes de feuilles, et tenant dans la main une petite verge avec un bouquet de plumes, s'approchaient decetendroit ; en dansant sur un seul rang ils dansèrent plusieurs fois en rond autour des idoles et s'approchèrent ensuite de la figure principale qu'ils touchèrent respectueusement avec leurs verges (I). » Une figure semblable jouait aussiun rôle dans uneclanse religieuse, qu'Eyre a vue chez les Moorundes. « Les danseurs, peints et parés comme toujours en pareille occasion, portaient sur leurs têtes des touffes de plumes de cacatoès. Quelques-uns avaient des touffes semblables au bout de bâtons qu'ils tenaient dans la main, d'autres avaient des touffes de feuilles vertes. Après avoir dansé pendant quelque temps, ils se retirèrent; ils reparurent portant chacun une figure bizarre et grossière. Celle-ci était faite d'une touffe d'herbe ou de roseau, enveloppée dans une peau de cangourou dont le côté non poilu était tourné en dehors et couvert de petits cercles peints en blanc. De cette ligure, émergeait un bâton portant une touffe de plumes qui représentait la tête, deux bâtons portant des plumes rouges et placés à droite et à gauche représentaient les mains. Sur le devant des figures il y avait un bâton, long d'à peu près fi pouces, dont l'extrémité portait un nœud d'herbes entouré d'un morceau de vieux drap. Celui-ci était peint en blanc et représentait le nombril. Toute la figure avait à peu près 8 pieds de long et représentait évidemment un homme. On promena cette figure pendant un certain temps. Ensuite, elle fut remplacée par deux étendards, faits avec des pieux, et que portaient deux personnes. Finalement ils disparurent également et les danseurs s'avancèrent avec leurs lances (2). » Il est très probable que tous les peuples primitifs possèdent des danses religieuses ; elles ne sont cependant pas encore décrites. Le nombre des danses religieuses qu'on a ob-

(1) Parker, The Aborigines of Australia. Brough Smyth, I, it>6.

(2) Eyre, II, 236.

servées est très restreint, même en Australie. Gerland dit : « originairement toutes les danses sont probablement religieuses », mais il n'a pas pu le prouver (1). Les faits que nous connaissons ne nous permettent pas de conclure dans le sens de Gerland. Rien ne nous oblige à supposer que les danses australiennes avaient autrefois une signification autre que celle qu'une observation impartiale doit leur attribuer de nos jours. Un petit nombre de danses seulement a le caractère de cérémonies religieuses, la majorité, par contre, n'a qu'un but esthétique et émotionnel (2).

Le but n'est pas toujours identique à l'effet. Celui de la plupart des danses primitives est purement esthétique ; leur effet, par contre, franchit souvent de beaucoup la limite imposée. Aucun autre art primitif ne joue un rôle pratique et civilisateur aussi élevé que la danse. Nous autres civilisés, nous sommes toujours enclins à voir la signification principale de la danse dans les rapports qu'elle établit entre les deux sexes. C'est en effet la seule fonction sociale de la danse moderne. Mais les danses primitives et les danses des peuples civilisés diffèrent tellement dans leur nature que l'effet des unes ne permet nullement de conclure à l'effet des autres. La plupart des danses primitives manquent justement de cet élément qui assure aux danses modernes la faveur des deux sexes : le rapprochement étroit de l'homme et de la femme. Les danses des peuples chasseurs sont, en général, exécutées par les hommes seuls, les femmes s'occupent seulement de l'accompagnement musical. Mais il y a aussi des danses auxquelles hommes et femmes prennent également part, et celles-ci n'ont pour la plupart d'autre but que d'exciter la passion sexuelle. On peut, du reste, supposer que les danses des hommes seuls ne sont pas sans influence sur la vie sexuelle. Un danseur habile et vigoureux ne manquera pas de faire une impression profonde sur les spectatrices, et comme un danseur habile et vigoureux est généralement, en môme temps, un chasseur doué des mêmes qualités, la danse pourrait contribuer à la perfection de la race. Cependant, quelle que puisse être sous ce rapport l'importance

(1) Waitz- Gerland, II, 755.

(2) En Australie, les danses esthétiques sont toujours exécutées la nuit, les danses religieuses cependant toujours en plein jour.

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des danses primitives, elle ne saurait justifier à elle seule notre hypothèse qu'aucun autre art primitif n'a une importance aussi considérable que la danse.

Les danses des peuples chasseurs sont presque toujours exécutées par de nombreux assistants. Ordinairement tous les hommes d'une tribu, mais souvent aussi les membres de plusieurs tribus, s'assemblent pour ces exercices chorégraphiques, et toute cette foule se meut alors, d'après une seule règle, dans la même mesure. Tous les observateurs ont parlé de l'ordre « admirable » des mouvements rythmiques. L'excitation fond pour ainsi dire tous ces individus en un seul être, mû et excité par un seul sentiment. Pendant la danse, tous les danseurs sont complètement « socialisés » ; tout le groupe agit et sent comme un organisme unique. Et c'est là l'importance sociale de la danse primitive. Elle oblige et habitue un certain nombre d'hommes, qui sont poussés dans la vie ordinaire par les besoins et les instincts les plus divers, à agir sous une volonté unique, dans un sens unique, en vue d'un but unique. Elle met de temps en temps un peu d'ordre dans la vie désordonnée des peuples chasseurs. Elle est, à côté de la guerre, le seul facteur qui fasse sentir aux membres d'une tribu primitive qu'ils font tous partie d'un seul et même groupe social, elle est un des meilleurs entraînements pour la guerre, car les danses gymnastiques correspondent sous plus d'un rapport à nos exercices militaires. Nous ne croyons pas, en disant cela, attribuer à la danse trop de valeur pour le développement de la civilisation humaine. Toute culture supérieure a pour base la collaboration bien ordonnée des divers éléments sociaux ; c'est la danse qui prépare les hommes primitifs à cette collaboration.

Les chasseurs eux-mêmes paraissent connaître l'importance qu'ont les danses dans leur vie sociale. En Australie, « le corrobori est une assurance de paix entre les différentes tribus ». Deux tribus qui veulent affirmer leurs bonnes intentions vis-àvis l'une de l'autre dansent ensemble (1).

Aux îles Andamanes, les diverses tribus tiennent aussi un marché à l'occasion de leurs danses communes (2). Pour pou-

(1) Waitz-Gei'land, 11,755. « Chez les habitants du Oueensland, on danse les corroboris, dans la plupart des cas, pour sceller la paix (après les guerres et les querelles). » Lumholtz, 286.

(2) Man, Journ. Anthr. Inst., XII, 392.

voir apprécier à sa juste valeur l'influence de ces fêtes communes à plusieurs tribus, il est nécessaire de savoir qu'elles durent souvent très longtemps. Lumholtz, par exemple, parle d'une période de fêtes qui dura six semaines.

Savoir que la plus haute importance de la danse était autrefois dans son effet social ne nous explique pas seulement sa puissance de jadis, mais aussi sa déchéance actuelle. Même dans les conditions les plus favorables, le nombre d'individus qui peut prendre part à une danse est assez restreint. Nous avons vu qu'en Australie et aux îles Andamanes les hommes de plusieurs tribus dansent ensemble ; mais les membres d'une tribu de chasseurs ne sont pas très nombreux (1). Avec le progrès de la civilisation, avec l'amélioration des moyens de production, les groupes sociaux augmentent ; les petites hordes se transforment en tribus, dont les membres sont trop nombreux pour pouvoir tous prendre part à une danse commune, et, de cette façon, la danse perd peu à peu sa fonction sociale ; elle perd aussi le respect dans lequel on la tenait. Chez les peuples chasseurs, la danse est une cérémonie publique solennelle ; chez les nations civilisées, elle est, soit une représentation vide de sens, comme le théâtre, soit un plaisir de société^ comme le bal. La seule fonction qu'elle ait conservée est de faciliter le rapprochement des sexes. Mais, même sous ce rapport, sa valeur est problématique. Nous pouvions croire que la danse primitive servait à l'amélioration de la race, car le chasseur le plus habile est, généralement, aussi le meilleur danseur. Mais notre civilisation tient moins compte de l'habileté physique que de l'intelligence et les héros et les héroïnes d'une soirée dansante jouent souvent un triste rôle dans la vie. Nos ballets enfin, avec leurs exhibitions répugnantes, peuvent tout au plus satisfaire la badauderie vulgaire du public, pour ne pas employer de terme plus fort. On ne peut certes pas dire que la danse ait gagné, grâce à la civilisation, en importance esthétique autant qu'elle a perdu en importance sociale. Nous avons déjà parlé de la valeur artistique de nos ballets ; la jouissance es-

(1) Voir sur le nombre des membres des diverses tribus dans le Victoria, Brough Smyth, I, 43. Man estime à 4-ooo personnes la population indigène des îles Andamanes. Le groupe le plus" fort d'Esquimaux que Boas ait rencontré ne comptait que 26 hommes (Boas, Ann. Rep. Bar. Ethn, 1884-85, 426) .

LA DANSE

thetique que procurent nos danses de société aux danseurs et aux spectateurs ne suffit pas à expliquer leur vogue. La danse moderne est sous tous ces rapports un acte devenu inutile dans les conditions d'existence qui sont actuellement les nôtres ; elle est, par conséquent, en évolution régressive. D'autres arts ont assumé de nos jours le grand rôle qu'elle avait autrefois. Ce que la danse fut pour les peuples chasseurs, la poésie l'est pour les nations civilisées.

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