CHAPITRE IX
LA POÉSIE
Goethe a appelé la poésie des peuples civilisés « le fragment des fragments » ; quel nom donnerons-nous à la poésie des peuples primitifs ? Les œuvres poétiques des civilisés sont pour la plupart fixées par l'impression ; celles des peuples primitifs ne vivent presque toutes que dans la mémoire peu stable des hommes; les quelques fragments qu'en]ont notés les chercheurs européens sont si insuffisants sous tous les rapports qu'il nous semble téméraire de vouloir tirer des conclusions générales de l'étude de ces quelques morceaux. Autrefois, on ne croyait pas que les histoires « dépourvues de sens » et les chansons « sans poésie » des « sauvages » puissent avoir droit à notre attention. Depuis, voyageurs et missionnaires se sont efforcés de rattraper le temps perdu ; mais ce travail préliminaire de collection n'est pas encore commencé partout, et là où il est entrepris les résultats n'ont pas été très fructueux. Nous ne connaissons pas une seule œuvre poétique des Fuégiens. La poésie des Botocudos [nous est connue par quelques chansons de danse. Man a collectionné aux îles Andamanes une série de légendes et seulement deux chansons. Nous sommes un peu mieux renseignés cependant sur la poésie des Australiens, des Boschimans et des Esquimaux. Mais pouvons-nous considérer ces histoires et ces chansons traduites en langue européenne comme des matériaux sûrs ? Nous ne voulons aucunement mettre en doute le talent linguistique des Grey, des Bleck, des Rink ;
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mais les idiomes de ces peuples primitifs nous sont tellement étrangers que même le plus grand talent linguistique et la plus grande attention ne nous protègent pas contre des erreurs très graves. Et si l'on arrive à éviter toute erreur en notant les poésies primitives, est-on sûr de n'en pas commettre en les traduisant? Si l'on réfléchit qu'on n'a jamais réussi à exprimer en vers français le charme d'une simple chanson de Goethe, que le caractère particulier des poésies allemandes se perd même dans la traduction en anglais, qui est pourtant une langue étroitement apparentée à l'allemand, on ne peut guère espérer que les traductions en langues européennes puissent rendre le caractère original des œuvres poétiques des peuples chasseurs, dont la civilisation et la langue nous sont si peu familières (1). Dans ces conditions, il serait injuste que le lecteur demande à ce premier essai une description et une appréciation détaillées de la poésie primitive. ,
Nous ne pouvons donner ici qu'une esquisse préliminaire qui aura probablement besoin d'être sérieusementrevue et modifiée.
La poésie est l'expression par le langage de phénomènes extérieurs ou intérieurs sous une forme esthétique et dans un but esthétique. Cette définition comprend tout aussi bien la poésie subjective, la poésie lyrique qui prête une expression aux phénomènes du monde intérieur, aux pensées et aux sentiments du moi, que la poésie objective qui décrit sous la forme épique ou dramatique les phénomènes du monde extérieur, des faits et des événements objectifs. Dans les deux cas, l'expression sert un but esthétique ; le poète veut provoquer des sentiments et rien que des sentiments. De cette façon, notre définition sépare d'un côté la poésie lyrique de l'expression non poétique des sentiments et, de l'autre, la poésie épique et dramatique de la description didactique et emphatique (2).
(1) Qu'on nous permette de démontrer ici par un seul exemple combien le caractère original d'une poésie primitive se perd par la traduction. Comparez la traduction littérale et la traduction libre du texte suivant qui est une chanson des indigènes de l'Encounter Bay :
Miny-el-ity yarlukë an âmhe, aly-el-arr yerk-in yangaiâk-ar What is it road for me. Here are they standing up hills. What a fine road is this forme winding between the hills
(2) a Chanson politique, chanson vilaine, >. dit Gœthe. Les plus belles poésies lyriques ne sont que de la rhétorique rimée. Et la poésie philosophique la plus profonde n'a rien non plus de poétique, c'est de la didactique rimée.
Grosse
Toute poésie vient du sentiment et va au sentiment. C'est là le secret de son influence.
Dans ses Principes de sociologie, Herbert Spencer a prétendu que la poésie de la civilisation primitive était une poésie non différenciée, qu'elle n'avait pas encore formé de genres poétiques, mais qu'il y avait en germe dans chacune de ses œuvres des éléments lyriques, épiques et dramatiques. C'est tout à fait conforme à la théorie de l'évolution, mais cela ne concorde pas avec les faits. Dans les civilisations les plus inférieures qui soient accessibles à nos recherches, les genres principaux sont aussi indépendants et aussi complets que dans notre civilisation. Il est vrai que la poésie lyrique des peuples primitifs contient beaucoup d'éléments épiques et que leur poésie épique a souvent un caractère lyrique ou dramatique. Mais, si cela suffit pour dire que la poésie primitive n'est pas différenciée, on ne peut nullement lui opposer la poésie des civilisés, car il n'y a jamais eu et il n'y aura jamais de poésie uniquement lyrique, épique ou dramatique.
Rien n'est plus accessible à l'homme que ses propres sentiments et c'est pour cela que la poésie lyrique est la forme la plus naturelle de la poésie ; aucune façon d'exprimer ce qu'il sent ne lui est plus accessible que le langage, et c'est pour cela que la poésie lyrique est la forme la plus naturelle de l'art. Le langage, la phrase qui exprime un sentiment n'a qu'à assumer une forme esthétique, et à répéter, par exemple, l'expression en question, pour devenir lyrique. Un petit garçon de cinq ans trouve un papillon et exprime la joie que lui procure cet événement par les paroles : « Oh le beau papillon ! » Ces paroles expriment un sentiment, non pas pour le communiquer à d'autres, mais seulement pour lui donner une expression : elles n'ont donc aucun but pratique ; mais elles n'ont pas non plus de forme esthétique : elle ne sont doue pas lyriques. Le papillon fait cependant tant de plaisir au petit garçon qu'il continue de répéter ces paroles, il les redit maintenant à intervalles réguliers et, en même temps, il leur donne une certaine cadence. Ses paroles se sont transformées en chanson.
Les chansons par lesquelles les peuples primitifs disent leurs joies et leurs peines ne sont, en règle générale, rien de plus que des phrases simples exprimées sous une forme esthétique simple : la répétition et l'ordre rythmique. Ehrenreich nous a
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communiqué quelques échantillons des chansons que les Botocudos ont coutume d'improviser tous les soirs sur les événements du jour. « Aujourd'hui la chasse fut bonne; nous tuâmes un animal ; nous avons de quoi manger ; la viande est bonne ; l'eau-de-vie est bonne. » Ou bien : « Les jeunes femmes ne volent rien ; moi, je ne volerai rien ! » Un chant d'éloge en l'honneur du chef d'une bande est encore plus court : « Le chef n'a pas peur (1) » ! On rythme et répète plusieurs fois chacune de ces phrases.
La poésie lyrique des Australiens ne s'élève pas beaucoup audessus du niveau de celle des Botocudos. Nous possédons maintenant un recueil assez volumineux de chansons de toutes les parties du continent australien ; presque toutes consistent en une ou plusieurs phrases rythmées qu'on répète à l'infini avec ou sans refrain (2). On improvise ces chansons à toute occasion. « Pour un vieil Australien, dit Grey, une chanson est ce qu'une chique de tabac est pour un matelot. S'il est malheureux, il chante ; s'il est heureux, il chante également ; s'il a faim, il chante; s'il est ivre, — pourvu qu'il ne le soit pas par trop, — il chante plus que jamais. » Au retour d'une chasse heureuse, une tribu entonne une sorte d'hymne national.
Les Narrinyeri viennent Les Narrinyeri viennent Ils viendront tout à l'heure Ils apportent des cangourous
Et ils vont vite, Les Narrinyeri viennent (3).
Et le voyageur fatigué chante :
Maintenant je suis fatigué, A travers tout Yerna jusqu'ici C'était un chemin éternel (4).
(î) Ehrenreich, Zeitschr. f. EthnoL, XIX, 33, 6i.
(2) Font seules exception à cela deux poésies plus longues que Grey nous communique. Grey prétend avoir littéralement traduit les originaux- Mais Gerland a insisté sur la facture artificielle des strophes et sur la rime croisée qui sont inconnues en Australie. Nous croyons que les deux chansons sont des traductions libres de poésies australiennes. Grev. Il, 3i2, 3i5. Waitz-Gerland, VI, 767, 758.
(3) Taplin, The Narrinyeri.
44) Eyre, II, 23g, d'après Teichelmann et Schùrmann.
Le chasseur qui se repose le soir près du feu de camp, se remémore ses joies cynégétiques par une chanson :
Le cangourou courait vite, Mais moi je courais plus vite encore.
Le cangourou était gras, Je l'ai mangé.
Cangourou ! Cangourou (1) !
Un autre voudrait manger de la cuisine européenne :
Les petits pois que les Blancs mangent Je les voudrais bien !
Je les voudrais bien (u2) !
D'une façon générale, la vie des Européens fournit aux poètes australiens la matière de nombreuses poésies. Lorsqu'on inaugura un chemin de fer dans le pays des Narrinyeri, l'aspect de la locomotive produisit une impression si profonde sur les indigènes qu'ils la chantaient dans une chanson qui accompagne les corroboris :
Vous voyez la fumée près de Kapunda, La fumée sort à intervalles réguliers.
Si l'on y jette un coup d'œil, elle a l'air d'un brouillard, Elle souffle comme une baleine.
Et lorsqu'on mit l'aigle doré d'un bateau sur une maison de Gulwa, ilsimprovisèrent, séance tenante, une chanson, décrivant l'événement et qui avait pour refrain :
Oh ! le dindon de Gulwa ! oh ! le dindon de Gulwa (3) !
Les guerriers qui se préparent à la guerre apaisent leur colère par une chanson dans laquelle ils goûtent d'avance la vengeance qu'ils prendront sur l'ennemi :
Percez lui le front, Percez-lui la poitrine, Percez-lui le foie, Percez-lui le cœur,
(1) Spencer, Descriptive Sociology.
(2) En original : Pindi mai birkibirki parrato parrato. Eyre, II, 239, d'après Teichelmann et Schurrmann.
(3) Taplin, The Narrinyeri.
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Percez lui les reins, Percez-lui l'épaule, Percez-lui le ventre, Percez lui les côtes (1).
et ainsi de suite jusqu'au dernier membre. Ou bien, ils s'encouragent en énumérant leurs armes.
Bouclier de Burru, massue et lance, Apportez le boomerang de Bérar.
Le large boomerang de Waroll, Ceintures, pendants, tabliers de Boodan !
Sautez, sautez! visez bien Avec la lance d'émou à manche droit (2) !
Quelquefois la chanson elle-même doit servir d'arme. Les chansons railleuses sont très en vogue en Australie. Grey (3) nous en cite une, destinée à railler un indigène :
O quelle jambe !
0 quelle jambe !
Ah, le gas à la hanche de cangourou !
Lorsque pour la première fois on vit apparaître dans le pays des Wailwun des agents de police indigènes, on les raillait de la façon suivante :
Courez donc, aveugles, vous tous.
Courez donc, pour toujours, j'espère, A Sydney, à Sydney, pour toujours, Adieu (4) !
Quand un ami part, les autres chantent :
Retourne, retourne, oh !
Lorsque le premier indigène de Perth s'embarqua pour l'Angleterre, les autres chantaient en répétant infiniment :
Où va le bateau solitaire ?
Jamais je ne reverrai mon ami.
Où va le bateau solitaire (5) ?
(î) Grey, II, 309.
■(2) Honery, Journ. Anthr. [nst.j III, 245.
(3) Grey, II, 3o8. Traduction d'après Waitz-Gerlanè
<4) Honery, Journ. Anthr. Inst., III, 244.
<5) Grey, II, 3io. Traduction d'après Waitz-Gerland,
Et si un indigène part pour le pays dont on ne revient pasr les femmes de la tribu entonnent la plainte funèbre. Greynous en communique un échantillon qu'il a trouvé chez les tribus du Sud-Ouest lors de l'enterrement d'un jeune homme :
Les jeunes femmes chantent :
Mon jeune frère Les vieilles femmes chantent :
Mon jeune fils
Ensemble :
Jamais je ne le reverrai, Jamais je ne le reverrai.
Pour en finir, nous donnerons encore un échantillon de la poésie « religieuse » des Australiens, c'est-à-dire une chanson qu'on chante à la cérémonie d'initiation sur le Murray inférieur :
Aujourd'hui vous êtes encore malade, Mais bientôt votre barbe poussera, Alors vous mangerez avec les hommes La chair du canard magique (1).
La plupart des vers de cette espèce, surtout les chants magiques qu'on chante aux cérémonies de conjuration et pour guérir les malades, sont incompréhensibles pour nous et probablement aussi pour les indigènes non initiés.
Man ne nous communique aucun échantillon de la poésie lyrique des îles Andamanes. Il la caractérise cependant d'une façon générale, ce qui nous permet de dire qu'elle ne se distingue pas beaucoup de celle des' Australiens. « Le sujet des vers, — une aventure ou un événement quelconque qui a frappé le poète ou sa tribu, — est mis sous la forme d'un distique, suivi d'un refrain qui consiste souvent en la répétition pure et i p i •Sçux vers (2). »
ue Esquimau, dit Boas, a sa chanson et son tais traitent les sujets les plus variés : la beauté <;es et les sentiments du poète à diverses occa-
fi) Rrough royth, I, 6>.
m. Anlhr. lnsl , XII, 38tj.
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sions, par exemple quand il guette un phoque ou qu'il est irrité contre un camarade ; ou bien elles parlent d'un événenement important, d'un long- voyage. On aime beaucoup les vers satiriques. » « La forme poétique des chansons est rigoureusement réglée : elles sont divisées en vers de dilïérente longueur qui alternent régulièrement (1). » Boas a noté un grand nombre de chansons, mais il n'en a pas traduit une seule. Rink, par exemple, traduit quelques poésies caractéristiques, nous en reproduisons trois ici. On verra qu'en plus d'un point elles l'emportent sur les poésies australiennes et botocudos. La première de ces chansons provient d'un indigène groenlandais appelé Kukook « qui était un mauvais chasseur, mais un bon ami des Européens » ; elle a été chantée il y a à peu près soixante-dix ans, lors d'une fête dans la partie méridionale du Groenland.
« Le méchant petit Kukook — imakayah hayah, imakayahhah haya — parle ainsi :
Je veux quitter le pays, — Dans un grand bateau, — Pour la petite femme douce, — Je veux me procurer-des perles, — Des perles qui ont l'air d'être cuites. — Alors, quand je serai allé à l'étranger, — Je reviendrai. — Mes méchants petits parents, — je les appellerai tous à moi — et je leur donnerai une bonne raclée — avec un gros bout de corde. — Alors, je me marierai — et je prendrai deux (femmes) à la fois. — La charmante petite — ne portera que des robes de peau de phoque tachetée. — Et l'autre petit trésor — aura des robes en peau de jeunes phoques (2). »
Notre second échantillon est un dialogue satirique chanté par deux Groenlandais de l'Est. Il nous rappelle, d'une façon frappante les Schnadahiïp/'ln, avec lesquels se défient les jeunes gens de la Haute-Bavière et du Tyrol.
(i) Boas, Ann. Report Bar. of Ethn., i884-85, 649. (a) Voilà quelques-uns de ces vers en original :
Kukùrssuanguak imakaja haijà
Imakaja ha Haijà akalulerângame imaka hajâ
Imakaja ha Haijà analag kumàrpungà imakaja haijà
Imakaja. ha, etc.
Le refraire « imakaja haijà » n'a pas de sens, il correspond à peu près à noire Tra la la la.
« Savdlat : Le Sud, le Sud, ô le Sud là-bas. — Quand je demeurai sur la cote du milieu que rencontrai Pulangitsissok
— Qui avait engraissé à force de manger du turbot. — Les gens de la côte du Milieu ne savent pas parler, — Parce qu'ils ont honte de leur langage. — Et par-dessus le marché, ils sont bêtes. — Leur langage n'est pas uniforme. — Quelques-uns parlent comme ceux du Nord, d'autres comme ceux du Sud.
— C'est pour cela que nous ne les comprenons pas. Pulangitsissok : Il y avait un temps où Savdlat désirait que
je fusse un bon rameur de kayak, — pour que je pusse prendre un bon chargement sur mon kayak. — H y a bien des années, il me demanda de charger lourdement mon kayak. — Ce fut à l'époque où Savdlat avait attaché son kayak au mien, parce qu'il avait peur de renverser. — Alors, il pouvait charger son kayak tant que cela lui plaisait. — Lorsque je dus te remorquer et que tu crias à faire pitié, — et que tu eus peur, — et que tu faillis renverser ton bateau, — et que tu dus te tenir aux cordes de mon kayak. »
La troisième chanson est une grande rareté, si nous tenons compte du degré de civilisation des Esquimaux. C'est la description lyrique d'un aspect de la nature, des nuages assemblés autour d une cime de montagne :
« La grande montagne de Koonak là-bas au Sud, — je la vois. — La grande montagne de Koonak là-bas au Sud, — je la regarde. — La lueur brillante au Sud là-bas, — je l'admire. — Au delà de Koonak, — s'étend ce qui enferme vers le Sud — le Koonak. — Regarde, comment au Sud — ils (les nuages) se lèvent et changent. — Regarde, comment vers le Sud — ils s'embellissent l'un l'autre, — Tandis qu'elle (la cime) est voilée du côté de la mer — par des nuages errants, — enveloppée du côté de la mer — par des nuages aux belles nuances (1). »
La matière de la plupart des chansons primitives est pauvre et grossière. Mais elles ne méritent pas moins toute notre attention, parce qu'elles nous font connaître l'âme de l'homme primitif. Ce n'est que rarement que la poésie lyrique des peuples chasseurs s'élève un peu au-dessus du niveau habituel ; au contraire, elle se complaît plutôt à rester dans la sphère des plai-
(1) Ces deux dernières chansons sont également suivies d'un refrain dépourvu de sens.
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sirs matériels. Ceux-ci font le sujet de la plupart des œuvres poétiques primitives ; nous ne faisons aucun tort aux poètes primitifs en disant que leur enthousiasme vient aussi souvent de l'estomac que du cœur. Un esthéticien idéaliste criera naturellement au sacrilège si nous considérons comme des œuvres poétiques les chansons célébrant le manger et le boire des Australiens et des Botocudos. Elles le sont cependant, parce qu'elles sont, en langage rythmé, 1 expression de sentiments. Il n'y a pas de sentiment poétique en soi, il n'y a pas non plus de sentiment qui ne pourrait pas devenir poétique, du moment qu'il est exprimé sous une forme esthétique et dans un but esthétique. Le sentiment de colère que nous avons soulevé en abusant du terme poésie s'apaisera peut-être si nous rappelons à nos lecteurs que nos poètes les plus délicats n'ont pas dédaigné non plus de célébrer à l'occasion les joies d'une table bien servie.
Si nous rencontrons dans la poésie lyrique primitive à chaque instant des sujets qui nous semblent très peu poétiques, nous y chercherons par contre inutilement les sentiments qui possèdent chez les Européens le privilège incontestable de former des sujets poétiques. Ouvrez n'importe quel volume de poésie lyrique et vous verrez que la plupart des pages traitent des joies et des douleurs de l'amour. L'art poétique primitif ne parle que très grossièrement des rapports entre les deux sexes. Nous n'avons pas réussi à découvrir une seule chanson d'amour dans les poésies des Australiens, des Mincopies et des Botocudos, et en ce qui concerne les Esquimaux, Rink, l'un des meilleurs connaisseurs de ce peuple, dit expressément « qu'ils connaissent à peine le sentiment de l'amour (t) ». Cela nous parait étrange. Y a-t-il un sentiment qui remue l'âme plus profondément, qui ait plus besoin de s'exprimer en paroles poétiques que l'amour? Pour l'homme civilisé, il n'y en a pas; mais il n'en est pas de même pour le primitif. Plusieurs fois déjà nous avons vu qu'il serait faux d'attribuer aux hommes d'une civilisation inférieure les sentiments de ceux d'une culture su-
(1) Rink, 89. Il est vrai que notre connaissance de la lyrique primitive est très défectueuse. Mais si l'amour avait pour les primitifs la même signification que pour les peuples supérieurs, nos collections, quelque pauvres qu'elles soient, devraient contenir un nombre relativement grand de chansons d'amour.
périeure. L'amour, dans le sens que nous lui donnons, est une fleur qui ne pouvait pas pousser chez les peuples chasseurs. Ce qu'on appelle amour au Groenland et en Australie n'est pas une inclination intellectuelle comme chez nous, mais une passion sensuelle qui disparaît aussitôt satisfaite. Nous ne nierons pas qu'il y ait des exemples d'amour « romantique » même chez les peuples inférieurs, mais ce sont là des exceptions. Chez les gens mariés, il se développe cependant souvent une profonde amitié conjugale. Mais cet amour conjugal n'a pas besoin, pas plus en Europe qu'en Australie, de s'épancher en paroles poétiques. Westermarck a certainement raison, au moins d'une façon générale, lorsqu'il dit qu' « aux stades inférieurs de l'évolution du genre humain, l'amour sexuel le cède en vigueur à la tendresse avec laquelle les parents embrassent leurs enfants Nos collections contiennent, en effet, des plaintes sur la mort d'un parent ou d'un membre de la tribu ; mais c'est en vain que nous chercherons une plainte lyrique sur la mort d'un amant ou d'une fiancée.
Ce qui nous surprend moins, c'est que l'amour de la nature, qui a fait naître tant d'épanchements lyriques chez les peuples supérieurs, se manifeste à peine dans la poésie des peuples chasseurs. L'homme primitif est l'esclave de la nature, et l'esclave qui doit gagner sa vie sous les coups de fouet de sa maîtresse n'a ni le temps, ni l'envie d'admirer la grandeur et la beauté de celle-ci. Il n'est donc guère étonnant que la poésie lyrique des Australiens, des Mincopies et des Botocudos ne montre pas trace d'un sentiment de la nature; il est au contraire curieux que Rink ait pu trouver chez les Esquimaux la chanson citée plus haut et qui nous rappelle les descriptions lyriques des beautés de la nature que nous trouvons dans les littératures des peuples européens.
En règle générale, la lyrique des peuples chasseurs a un caractère exclusivement égoïste. Le poète chante ses joies et ses douleurs personnelles, rarement il parle du sort de ses frères. Les seuls exemples de poésie sympathique qu'on ait trouvés en Australie sont les plaintes funèbres dont nous avons déjà parlé, et celles-ci se chantent seulement en l'honneur des plus proches parents ou des membres de la tribu. La compassion d'un homme
(i) Westermarck, Hisiory of human Marriage, 357.
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primitif se borne à sa tribu; s'il pense à un étranger, il en parle comme d'un ennemi ou d'un être méprisable. C'est un trait très caractéristique de tous les peuples inférieurs que d'aimer surtout les chansons satiriques (1) et nous avons vu combien cette satire est basse et grossière; elle se dirige principalement contre les défauts physiques. Les peuples sauvages sont aussi égoïstes et dépourvus de pitié que les enfants civilisas. A Berlin, j'ai rencontré devant la porte d'une école une bande d'enfants qui se moquaient d'une petite fille paralysée :
Chouît, chouît, chouît, Anne a la jambe trop courte, Chouît, chouît, chouît!
0 quelle jambe, ô quelle jambe,
Ah, le gas aux hanches de cangourou
chantaient les Australiens sur le King George's Sund.
L'art lyrique primitif est aussi pauvre et grossier que la vie primitive. Mais cette expression de sentiments grossiers a certainement pour le poète australien ou mincopie la même valeur que l'expression délicate de sentiments raffinés pour l'Européen. La chanson est dans toutes les formes de son évolution le produit d'un sentiment qui cherche à s'exprimer ; toutes ses formes ont donc à peu près le même effet : elles soulagent et affranchissent leur auteur. Le poète australien le plus grossier peut dire avec le Tasse de Goethe :
Die Thriine hat uns die Natur verliehen
Den Schrei des Schinerzes, wenn den Mann zuletzt
Es nicht înehr tragt — und mir noch ûber ailes —
Sie liess im Schmerz mir Mélodie und Rede,
Die tiefste Fùlle meiner Noth zu klagen :
Und wenn der Mensch in seiner Oual verstummt
Gab mir ein Gott zu sagen, was ich leide.
Lorsque Grey, revenant à Perth, mangea un jour des coquillages taboués, sans se préoccuper des avertissements de son
(i) Parmi les cinq chansons esquimaude? communiquées parRink, trois sont des chansons satiriques.
LES DÉBUTS DE l\\RT
compagnon indigène Kaiber, celui-ci exprima ses angoisses superstitieuses par une chanson que Grey l'entendit chanter jusqu'à une heure avancée de la nuit :
Oh! pourquoi a-t-il mangé les coquillages,
Maintenant les magiciens vont créer tempêtes et tonnerre.
Oh ! pourquoi a-t il mangé les coquillages.
Il endormait ainsi sa terreur. « La poésie est la berceuse de nos douleurs » dit Stuart Mill.
Si cette poésie lyrique inspirée par l'égoïsme a une valeur pour le poète lui-même, peut-elle en avoir aussi pour d'autres? L'homme primitif est indifférent aux joies et aux douleurs du prochain. Nous pouvons donc croire que ces chansons qui ne se rapportent qu'aux plaisirs et aux peines personnels du poète seront indifférentes à autrui. A notre grande surprise cependant nousapprenonsqu'il enesttoutautrement dans la réalité. «Beaucoup de chansons, dit Boas, sont très en faveur chez les Esquimaux et se chantent comme chez nous les chansons populaires (1). » Aux îles Andamanes,il suffit quelquefois d'une seule chanson pour assurer « l'immortalité » à son auteur (2). En Australie, il y a des chansons connues dans le continent entier et conservées pendant plusieurs générations. « 11 y a parmi les indigènes des poètes célèbres dont les chansons se répandent de proche en proche et se chantent comme en Europe les chansons à la mode (3). » Ce qui n'est pas pour diminuer notre étonnement, c'est d'apprendre que « les chansons célèbres sont chantées aussi par des tribus qui ne les comprennent pas » (4), C'est pourtant dans ce fait étrange que réside la solution de toute l'énigme. Il est évident que le public primitif tient moins au fond des chansons qu'à leur forme (5). Il faut se rappeler
(1) Boas, Rep. Bar. Ethn., i884-85, G49.
(2) Man, Journ. Anthr. înst., XII, 38g.
(3) Waitz-Gerland, VI, 755.
(4) Waitz-Gerland, VI, 756.
(5) II ne manque pas en Europe de cas analogues. Il s'en trouve un exemple intéressant dans le Décaméron de Boccace. A la fin de la cinquième nouvelle du quatrième jour (c'est l'histoire de l'amant assassiné par les frères de sa maîtresse et dont celle-ci a caché la tête dans un pot de fleurs) se trouve ce passage : « Ma poi a cesto tempo divcnuta questa
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que tout poète lyrique primitif est en même temps compositeur, que toute poésie primitive est en même temps une chanson. Pour le poète, les paroles de la chanson peuvent bien avoir une signification indépendante ; pour les autres, elles n'ont de valeur qu'en tant que liées à une mélodie. Souvent, en effet, on sacrifie sans la moindre hésitation le sens d'une chanson à la forme. « Beaucoup d'Australiens, dit Eyre, ne peuvent vous dire ce que signifient leurs propres chansons, et je crois que les explications qu'ils vous en donnent sont en général très incomplètes, car ils attribuent plus de valeur à la prosodie qu'à l'idée (1). » Un autre auteur écrit : « Dans toutes leurs chansons de corrobori, ils répètent et transposent les paroles pour varier ou observer le rythme ; leurs chansons deviennent incompréhensibles (2). Il en est à peu près de même chez les Mincopies. « Ils s'efforcent avant tout, dit Man, d'observer la mesure ; dans leurs chansons, tout, même le sens, est subordonné au rythme. » Ils prennent les plus grandes libertés, non seulement avec les mots, mais encore avec la syntaxe.
Voici par exemple le refrain d'une de leurs chansons : chêklû yâ lak-u-myr-à ? — c'est-à-dire « qui a manqué la tortue dure ? » En prose la même idée s'exprimerait par : « mij-a yâ-di chê — balen là kachi-re? » Ici comme presque partout les mots ont été déformés de façon à devenir à peu près inintelligibles (3).
Il arrive assez souvent que l'auteur d'une nouvelle chanson doit en expliquer le sens à ses auditeurs (4). Parmi les chansons réunies par Boas chez les Esquimaux, il s'en trouve cinq
cosa manifesta a molti, fu alcuono che compose quella canzone la qualç ancora oggi si canta, cioè :
Ouale esso fu lo mal cristiano Che mi furù la grasca, etc.
Quella novella che Filoména aveua delta, fu aile donne carissima per ciô che assai voile avevano quella eanzona udita cantare, nè mai avean polulo, per domandarne. sapere quai si fosse la cagione per che fosse slalo fallo.
(î) Eyre, II, 229.
(2) Barlow, Journ. Anth. Inst., II, 174.
(3) On a pu par là expliquer l'origine d'un langage poétique spécial dont l'existence a été constatée chez plusieurs peuples.
(4) Man, Journ. Anth. Inst., XII, 389 et 118.
dont le texte consiste uniquement en une répétition rythmique d'une interjection dépourvue de sens (1).
La conclusion s'impose donc que la lyrique primitive a avant tout une signification musicale et que le sens poétique reste au second plan.
On a souvent prétendu que l'évolution de la poésie commençait par l'épopée. La vérité est que l'histoire littéraire des peuples européens commence par des œuvres épiques ; mais les épopées homériques ne sont pas plus primitives que ne le sont les armes de bronze de leurs héros. Dans la véritable poésie primitive, l'épopée ne tient pas le premier rang. Une poésie épique est un récit écrit sous une forme esthétique et dans un but . esthétique. Il n'est pas absolument nécessaire qu'un récit poétique ait aussi une forme poétique. Un récit rimé et rythmé peut n'être pas poétique, tandis qu'un autre récit en prose simple peut l'être beaucoup. Les épopées des Mincopies, des Australiens et des Boschimans sont en prose, abstraction faite de quelques passages rythmés. Il n'y a que les contes (Marchen) des Esquimaux qui se récitent sur une forme rythmée spéciale. Le signe caractéristique d'un récit poétique consiste en ce que celui-ci ne doit agir que sur la sensibilité. Tout récit qui poursuit un autre but, instructif par exemple ou pratique, n'est pas poétique, quelle que puisse être sa forme.
Théoriquement il est très facile de distinguer un poème épique d'un autre poème. Pratiquement, il en est autrement, bien que nombreux soient les théoriciens qui s'y sont trompés. Notre définition trop simple ne peut s'appliquer à tous les phénomènes dans leur complexité. Comment distinguer, par exemple, un poème épique d'une tradition historique ? Voici
d) Nous ajoutons ici quelques remarques sur les formes de la poésie lyrique primitive. Boas nous a pe-jaeeigfîés assez- exactement sur les règles de la poétique des Esquimaux. « Toute syllabe longue peut être remplacée par deux ou trois courtes ; d'autres syllabes courtes se mettent comme non accentuées devant la partie accentuée du pied. Bref, l'adaptation rythmique des paroles à la mélodie est très arbitraire et très changeante, de sorte qu'il est au fond impossible de parler de pied métrique; cela prouve aussi clairement que le rythme musical décide avant tout de la forme. On règle assez exactement l'ordre rythmique des mots d'après la quantité et non d'après l'accent tonique. » Boas, 65i. « Le rythme des Australiens, par contre, paraît reposer sur l'accent tonique. En outre, les Australiens connaissent aussi la rime. » Waitz- Gerland, VI, 756.
LA POÉSIE
fini conte and aman : « L'une des ancêtres des Mincopies avait un fils dont la force musculaire et les hauts faits lui valurent une grande gloire. Mais ses qualités lui suscitèrent l'envie et la haine mortelle d'un autre homme appelé Berebi. Un jour, vers la saison des pluies, Berebi se rendit chez les personnes en question et leur demanda l'autorisation d'entrer dans leur barque. Ils y consentirent, et Berebi, qui portait une hache rouillée et une pierre à aiguiser s'assit auprès d'eux. Après avoir déposé ses ustensiles, il s'approcha du jeune homme, lui prit le bras et le flaira de la main à l'épaule comme s'il admirait les muscles, mais tout en murmurant qu'il avait l'intention de teindre ses lèvres de sang. Tout à coup il mordit traîtreusement le bras du jeune homme, et celui-ci mourut. Mais les dents de l'assassin restèrent fixées dans la chair de sa victime et, comme il ne pouvait se dégagerai fut pris et tué par les amis du défunt. Ensuite on jeta les deux cadavres dans la mer où le jeune homme se transforma en lézard et le meurtrier en un poisson venimeux. La mère dans son désespoir commit des crimes si terribles que le dieu Poulouga envoya le déluge comme punition (1). »
Cette histoire, abstraction faite de sa lin, pourrait très bien passer pour une tradition historique (c2), mais elle peut aussi avoir été inventée. Nous devons avouer que nous sommes incapables de nous y reconnaître.
D'ordinaire on se tire très bien de difficultés de ce genre en disant : tout conte fantastique est poétique. C'est qu'on oublie que la notion de fantastique varie beaucoup selon les individus et les peuples. Il est évident qu'un Européen instruit trouve fantastique qu'un homme se change en poisson ou en lézard, mais cela paraît tout naturel à un Mincopie. Il faut du moins avant tout se garder de confondre poétique avec fantastique. Le poète a besoin de fantaisie, c'est-à-dire d'imagination créatrice, et l'homme de science en a tout aussi besoin. Il faut au moins autant d'imagination pour résoudre un problème de mathématiques ou construire une hypothèse de physique que pour inventer un conte de fée. La différence essentielle est
(1) Man, Journ. Anthr. Inst., XII, 167 et suiv. C'est à ce récit que se rapporte la poésie citée p. 22.
(2) Le fait que le meurtrier porte une hache rouillée, donc en fer, indiquerait que la tradition n'est pas très ancienne. L'épisode de la hache est probablement ajouté et la tradition elle-même très ancienne. (N. d. T. i
dans le but qu'il s'agit d'atteindre. Fantastique n'est pas forcément poétique; les deux termes ne s'identifient que si le but est esthétique. Un conte australien explique pourquoi le pélican a une couleur noire et blanche. « Originairement le pélican était noir ; un jour un pélican fut trompé par une Australienne. Il se mit en colère et se peignit de blanc pour luttercontre les hommes. Il n'avait pas encore fini de se peindre qu'un autre pélican survint et, ne sachant ce qu'était cet objet noir et blanc, lui donna un coup de bec et le tua. Voilà pourquoi les pélicans sont actuellement blancs et noirs (1). »
Cette histoire, quoique très fantaisiste, n'est certes point poétique ; elle est plutôt scientifique et destinée non point à amuser mais à instruire ; elle n'est en réalité qu'une explication zoologique primitive. Expliquer, c'est ranger dans une classe de phénomènes dont la raison est connue un phénomène dont on ignore la cause.
C'est ce principe qu'applique ici l'Australien : les Australiens sont noirs; quand ils sont blancs, c'est qu'ils se sont peints pour aller à la guerre. Le pélican est noir et blanc ; donc il s'est peint pour aller à la guerre ; mais il n'a pu terminer l'œuvre entreprise, sans quoi il serait entièrement blanc. Cette explication peut paraître ridicule à un Européen, mais elle n'est pas faite pour des civilisés mais pour des Australiens primitifs. Les Boschimans expliquent l'origine des étoiles de la façon suivante : « Une jeune fille du peuple antérieur aux Boschimans désirait faire de la lumière pour que les gens puissent trouver le chemin de leur maison ; elle jeta donc des cendres rouges en l'air : celle-ci se transformèrent en étoiles. » Le processus intellectuel par lequel le Boschiman a trouvé cette fable enfantine est en principe celui qui a permis à l'homme de faire ses plus grandes découvertes. A côté de ces explications d'ordre scientifique, il s'en trouve aussi d'ordre philologique. En langue mincopie, on désigne par un même mot, gou-roug, la nuit et une certaine espèce de chenilles. Pour expliquer ce fait, on a inventé l'histoire suivante : « Un jour le soleil était tellement chaud qu'il en résultait de grands inconvénients ; deux femmes, rendues furieuses, écrasèrent dans leur colère
(1) Brough Smyth, I, 478. Nous donnons ce conte sous une forme abrégée.
LA POÉSIE
une pauvre chenille. Outré de cette cruauté, le dieu Pu-lu-ga envoya aux hommes une longue nuit pour qu'ils apprissent à mieux apprécier Futilité de la lumière du soleil. C'est pourquoi la nuit s'appelle gu-rug comme la chenille (1). » La littérature des peuples primitifs est remplie de contes de ce genre, et tous ces contes ne sont pas poétiques dans leur essence. Il est cependant probable qu'ils contiennent des éléments poétiques, mais il nous est impossible de les distinguer. Il ne nous reste donc, dans l'étude de la poésie épique primitive, qu'à faire abstraction du groupe entier malgré les éléments poétiques qui s'y rencontrent; nous n'étudierons que les contes dont le caractère n'est ni historique, ni scientifique. Il n'y a malheureusement pas de principe général qui nous permette de faire la distinction ; nous sommes obligés de classer chaque conte isolé dans le genre auquel il appartient. Il est donc plus que probable que nous nous tromperons assez souvent. Mais ce qu'il y a de plus fâcheux, c'est que ce procédé va réduire encore le nombre déjà si restreint de nos matériaux. Les contes que Man a collectionnés chez les Mincopies sont exclusivement mythologiques. Quant aux contes australiens, fort peu sont vraiment poétiques. Nous devrons de même négliger presque entièrement les contes d'animaux des Boschimans. Il n'y a guère que Jes contes esquimaux qui soient, en majeure partie, d'origine poétique. C'est à ce petit groupe que se rapporte la caractéristique suivante :
Tous les produits de la poésie épique sont, en général, fort courts. A ce stade de civilisation nous ne trou vons pas plus d'épopées monumentales analogues à celles des Grecs, des Indiens et des Germains que de pyramides et de palais. Les matériaux sont cependant prêts çà et là. Aussi beaucoup de contes des peuples chasseurs ont-ils un lien entre eux : chez les Boschimans. par exemple, la sauterelle est le centre d'un cycle de contes ; mais nulle part ces histoires isolées n'ont été réunies en un poème unique. Bleek a bien pu donner à sa collection de contes d'animaux de l'Afrique du Sud le titre de Reine ke Fuchs in Sud Afrika, mais, en réalité, elle ne contient tout au plus que les éléments d'un Reineke Fuchs.
La poésie épique primitive emprunte, elle aussi, ses maté-
(1) Journ. Anthr. Inst., XII, 172.
Grosse
riaux au cycle que l'art primitif franchit rarement dans son entier : à la vie de l'homme et des animaux. La fable animale tient la première place en Australie et dans l'Afrique du Sud. Les contes hyperboréens par contre parlent en général de l'homme. « Les contes des Esquimaux, dit Rink, donnent une image fidèle de tout ce qui occupe le plus fortement l'esprit de ces populations, de tout ce qui leur paraît grand et beau, laid et terrible dans la vie comme dans la nature. Ils nous décrivent la grande lutte pour la vie, qui nous oblige à admirer et à reconnaître le courage et la force personnelle, première condition d'une vie heureuse. L'idée cependant d'augmenter et d'assurer les plaisirs de la vie par l'acquisition de la richesse trouve à peine une place dans leur littérature. Même l'amour n'y trouve guère une expression poétique. Rien d'étonnant qu'une telle pauvreté du sujet et une telle simplicité des sentiments et des passions nous rendent cette littérature fatigante et monotone (1). »
On a comparé l'art épique des peuples civilisés à un fleuve large et majestueux ; celui des peuples primitifs nous semble en revanche un petit ruisseau qui court vite sur un lit peu profond. Ces contes n'ont pour ainsi dire qu'une seule dimension ; tout l'intérêt de l'auteur et de l'auditeur est concentré sur la marche de l'action ; ils n'ont presque pas d'yeux ni d'oreilles pour le reste. Tandis que dans les romans modernes l'action ne sert qu'à mettre en relief les caractères, dans les histoires primitives les caractères ne servent qu'au développement de l'action. C'est pourquoi l'on ne décrit jamais les caractères ; on n'y fait qu'allusion et toujours d'une façon très superficielle. Il est très instructif à ce point de vue de comparer les histoires d'animaux des Australiens et des Boschimans avec notre Beineke Fuchs. Dans notre épopée animale, l'action est la conséquence naturelle du caractère des animaux, dont les particularités sont merveilleusement observées et décrites. Chez les Australiens et les Boschimans les caractères des animaux sont décrits d'une façon arbitraire et tout à fait secondaire. Ce n'est que dans une infime minorité de cas qu'on peut constater des rapports entre les caractères et les aventures. De même, les Esquimaux négligent dans leurs contes de décrire les hommes. Ils se bornent h
(i) Rink, 89.
LA POÉSIE
dire que l'individu dont il s'agit est bon ou mauvais. Il y a bien à côté de cela quelques types, mais nulle part nous ne trouvons un caractère individuel. « Les vieux célibataires sont toujours des isolés ridicules. La femme ne prend en général soin que de son ménage et de ses économies ; la pauvre veuve se distingue par sa bienveillance et sa piété. Une société de cinq frères représente l'orgueil et la grossièreté. L'un d'entre eux est toujours envieux (1). »
On s'arrête encore moins à la description de la nature. Nous avons dit déjà pourquoi celle-ci n'a pour les peuples chasseurs qu'un intérêt pratique. Dans leurs histoires ils n'en tiennent compte qu'en tant qu'elle est absolument indispensable pour l'intelligence de l'action. Un arbre est un arbre, une montagne, une montagne, la mer, la mer. Il n'y a pas plus de descriptions dans l'art épique primitif qu'il n'y avait de décors sur l'ancienne scène anglaise. On ne décrit pas l'endroit de l'action, on ne fait que le nommer.
L'action elle-même, qui intéresse si exclusivement le narrateur et l'auditeur primitifs, n'est pas en général de nature à attirer ou à occuper notre attention. Les histoires d'animaux des Australiens et des Boschimans peuvent à peine intéresser ou amuser un Européen. Ce sont, eu général, des aventures, sans lien réel où il est difficile, du moins pour nous Européens, de découvrir un élément poétique commun. Il suffira de citer un exemple : une histoire boschimane du cycle de la sauterelle, que nous reproduisons sous la forme abrégée que Ratzel lui a donnée d'après Bleek.
« La sauterelle prend un soulier et le change en élan qui lui sert de jouet et qu'elle nourrit de miel. L'ichneumon est envoyé alors pour voir pourquoi la sauterelle n'apporte pas de miel. Mais, tandis qu'il appelle l'élan, il est enfermé par la sauterelle dans un sac. Le grand-père de richneumon conseille à celui-ci de faire un trou dans le sac et appelle l'élan qu'il tue. La sauterelle trouve son compagnon de jeu mort et pleure à chaudes larmes ; elle suit la trace et rencontre deux guenons qui ramassent le sang et dont l'une jette violemmentla sauterelle sur les bois de l'élan mort. La sauterelle cependant répand autour d'elle l'obscurité en perçant la poche à fiel d'un autre élan,
(1) Rink, 90.
s'enfuit et se couche lorsque le soleil est encore haut dans le ciel. Les guenons cependant suspendent à un arbre la chair de l'élan coupée en lanières, avec leurs armes et leurs vêtements. Pendant qu'elles dormaient, la nuit, l'arbre se souleva et vola vers la sauterelle et l'ichneumon qui, réveillés, prirent possession des biens de leurs animaux. L'une des guenons avait seulement gardé sa ceinture et s'en fit une queue (1).
Ces récits nous rappellent les histoires que nos enfants se racontent. Ils doivent évidemment leur origine au seul plaisir d'inventer et répondent au besoin poétique de forme la plus simple. Pas trace d'unité artistique supérieure. Une idée fantaisiste s'ajoute à l'autre, et plus il y a de variété, meilleur cela est. Comparés à ces babillages, les récits des Esquimaux représentent déjà une forme épique supérieure. H n'est pas inutile d'opposer à l'idée que le fantastique est identique au poétique ce fait que la poésie déjà supérieure des Esquimaux contient moins d'éléments fantastiques que l'art épique des Bnschimans et des Australiens. A mesure que s'accentue l'évolution de la poésie, l'élément fantastique diminue. Ce que nos grands poètes nous ont donné de meilleur est en même temps ce qu'il y a de plus simple et de plus voisin de la nature. L'Esquimau sait employer les gradations et le contraste, et réussit souvent fort bien ii exciter l'intérêt, la compassion et la colère.
« Leurs poètes, dit Rink, arrivent, malgré l'indigence de leurs matériaux, à agir sur leurs auditeurs et avarier l'effet de leurs contes. Si on les étudie de plus près, on découvre un véritable sentiment poétique qui leur permet d'atteindre une perfection relative en partant des commencements lesplus modestes. Onles voit décrire des dangers et les moyens qu'ils emploient pour les vaincre, selon la direction que le narrateur veut donner à l'attention de ses auditeurs (2) ». On sera certainement d'accord avec Rink après avoir lu l'histoire du petit Kagsagsuk. C'est l'un des contes les plus en vogue chez les Esquimaux, et qui fait voir toutes les qualités de leur art épique. Nous le reproduisons ici, à part quelques abréviations ayant trait à des faits sans importance, sous la forme donnée par Rink, qui en a résumé neuf versions différentes.
ii) Ratzel, Volkerkunde, I. 75.
2 Rink. 89.
LA POÉSIE
« Il y avait une fois un pauvre petit orphelin qui vivait parmi des hommes sans cœur. Il s'appelait Kagsagsuk, et sa mère nourricière était une pauvre vieille femme. Ils demeuraient dans un misérable petit coin, à l'entrée d'une maison. Il leur était défendu de pénétrer dans la chambre. Kagsagsuk se couchait toujours, pour se chauffer, au milieu des chiens, et. quand les hommes réveillaient leurs chiens à coups de fouet, il leur importait peu de frapper aussi le pauvre petit garçon. Quand les hommes se régalaient de chair de morse et de viande gelée et que le petit Kagsagsuk risquait un œil, il leur arrivait de lui mettre les doigts dans les narines et de le soulever ainsi. C'est pourquoi ses narines grandissaient beaucoup, beaucoup, mais lui restait petit comme avant. On lui donnait bien de la viande gelée, mais pas de couteau pour la couper: ses dents, lui disait-on, étaient bonnes. Et quelquefois, parce qu'il mangeait trop on lui arrachait des dents. Sa pauvre mère nourricière lui fit des bottes et une petite lance afin qu'il pût sortir et jouer avec les autres enfants. Mais ceux-ci le jetaient par terre, le roulaient dans la neige, lui remplissaient de neige ses vêtements et le tourmentaient de toute façon ; les petites filles le barbouillaient parfois d'ordures. Un jour, il s'en fut tout seul dans la montagne et réfléchit beaucoup au moyen de se rendre fort. Sa mère nourricière lui avait appris une formule magique, et comme il se trouvait entre deux hautes montagnes, il s'écria: « Maître de la Force, sors donc ; maître de la Vigueur, viens à moi. » Un grand animal vint: c'était un amarok (loup). Kagsagsuk eut si peur qu'il se sauva. Mais l'animal le rejoignit, vite l'entoura de sa queue comme d'une corde et le jeta à terre. Kagsagsuk entendit un bruit et vit un certain nombre d'os de phoque qui étaient tombés de son corps. L'amarok lui dit : « Voici les os qui t'ont empêché de grandir. Il jeta encore deux fois le petit à terre et chaque fois des os tombèrent, mais chaque fois il en tombait moins. A la quatrième fois, Kagsagsuk ne toucha point terre; à la cinquième, il resta debout. Finalement, l'amarok lui dit : « Si tu veux être fort, viens vers moi chaque jour. » En rentrant, Kagsagsuk se sentait plus léger ; il pouvait même courir ; il jetait autour de soi les pierres qu'il rencontrait en chemin. Lorsqu'il s'approcha de sa maison, les petites filles crièrent : « Voici venir Kagsagsuk ; nous allons le barbouiller d'ordures », et les petits garçons le battirent et le tourmentèren
comme devant; lui n'opposa pas de résistance et s'en fut se coucher parmi les chiens. A partir de ce jour, il fit visite à l'amarok chaque jour et chaque jour se sentait plus vigoureux. En rentrant, il poussait devant lui les rochers et se roulait par terre, ce qui faisait voler les pierres autour de lui. Bientôt l'amarok luimême ne pouvait plus le renverser ; il lui dit : « C'est assez ; les hommes ne pourront plus venir à bout de toi ; mais je te donne un conseil : garde tes habitudes de jadis. Quand l'hiver viendra, que la mer sera gelée, alors ton temps sera venu. Alors paraîtront trois grands ours qui tomberont par ta main. » Ce jourlà Kagsagsuk fit son chemin en courant et rejeta les pierres des deux cotés. A la maison, il était comme toujours ; les gens le tourmentaient plus que jamais. Un jour, les pêcheurs rapportèrent un gros morceau de bois flotté qu'ils fixèrent sur la grève avec quelques grandes pierres, car il était trop lourd pour le porter à la maison. Au milieu de la nuit, Kagsagsuk se leva, chargea le tronc d'arbre sur son épaule et le ficha en terre derrière la maison. Le lendemain, les hommes, ne trouvant plus leur tronc, s'étonnèrent, mais une vieille femme le découvrit. Alors tous s'assemblèrent et s'écrièrent : « Qui peut avoir fait cela ? il doit y avoir parmi nous un homme fort comme un géant. » Et les jeunes gens de prendre un air entendu pour se donner l'air d'avoir accompli l'exploit ; imposteurs !
« L'hiver approchait, et les hommes maltraitaient Kagsagsuk plus que jamais. Lui, cependant, ne faisait semblant de rien. Un beau jour, trois hommes apportèrent la nouvelle que trois ours gigantesques étaient montés sur un ice-berg. Personne n'osait sortir pour les attaquer. Mais Kagsagsuk vit que son temps était venu : « Mère, dit-il, prête-moi tes bottes pour que je sorte voir les ours. » La vieille les lui jeta à contrecœur, et dit en raillant : « Bien, rapporte-moi une fourrure pour ma couche et une autre pour me couvrir. » Lui, il mit les bottes, arrangea un peu les haillons qui lui servaient de vêtement et sortit. Les autres crièrent : « N'est-ce pas Kagsagsuk ? que vient-il faire ici ? chassez-le ; et les filles criaient : « Il est fou, il est fou. » Mais Kagsagsuk se fraya un chemin à travers la foule comme si c'eût été des petits poissons. 11 courait si vite que ses talons touchaient sa nuque, et la neige qu'il soulevait brillait comme un arc-en-ciel. Il grimpa sur l'ice-berg à quatre pattes, et aussitôt le plus grand ours leva sa patte contre lui.
LA POÉSIE
Mais Kagsagsuk se retourna pour se rendre invulnérable, attrapa l'animal par les pattes de devant, le lança si fortement contre l'ice-berg que les pattes se détachèrent du tronc ; puis il jeta le corps aux spectateurs et s'écria : « Voici mon premier butin ; écorchez-le et partagez-le. » Les autres pensaient : le second ours le tuera certainement; mais Kagsagsuk fit du second comme il avait fait du premier, puis prit le troisième par les pattes et s'en servit comme d'une massue pour assommer les spectateurs, en criant : « Cette canaille-là m'a traité d'une façon honteuse ; avec celui-là c'était pire encore. » Il ne cessa que tous se fussent enfuis dans la maison. Lorsqu'il y entra luimême, il alla directement à sa mère nourricière et lui dit : <( Voilà la couche et la couverture. » Ensuite il lui ordonna de préparer la chair. Les autres l'invitèrent alors à entrer dans la chambre, mais lui resta en deçà du seuil : « Vrai, je ne puis, il faut que l'un de vous me soulève par les narines. » Mais personne n'osa le faire, à l'exception de sa mère nourricière. Les hommes maintenant étaient fort polis ; l'un disait : « Approche donc, je t'en prie » ; et l'autre : « Cher ami, viens, assieds-toi. — Non pas là, s'écria un troisième, pas là, ce banc n'a pas de couverture ; voici un joli siège pour Kagsagsuk. » Lui, cependant, refusa leurs offres et s'assit, comme toujours, sur le petit banc étroit et dur. Après dîner, l'un des hommes envoya une jeune fille chercher de l'eau pour « ce cher Kagsagsuk ». Quand elle revint et qu'il eut bu, il l'attira tendrement sur sa poitrine et la remercia de son amabilité ; mais il la serra si fort que le sang lui sortit de la bouche : « Je crois, dit-il simplement, qu'elle a crevé. » Les parents, cependant, dirent très humblement : « Oh ! ça ne fait rien ; elle n'était bonne qu'à chercher de l'eau. »
« Lorsque peu après les petits garçons rentrèrent, il leur dit : « Vous ferez d'excellents chasseurs de phoques » et, ce disant, il les empoigna, écrasa les uns. arracha les membres des autres. Leurs parents dirent chaque fois : « Ça ne fait rien, c'était un vaurien. » C'est ainsi que Kagsagsuk continua de se venger et tua tous ceux qui autrefois l'avaient maltraité. Il ne ménagea que les pauvres gens qui avaient été gentils pour lui et vécut en paix avec eux, se nourrissant des provisions d'hiver que les autres avaient amassées. Il choisit les meilleurs cayaks et s'exerça si bien à les diriger qu'il put bientôt entreprendre de longs voyages au Nord et au Sud. C'est ainsi qu'il se promena
dans l'orgueil de son cœur et montra sa vigueur dans tout le pays (1). »
L'histoire du petit Kagsagsuk nous rappelle dans sa forme et eu partie dans son fond les meilleurs contes de peuples européens. Elle nous les rappelle même si bien que nous nous demandons involontairement si ce conte esquimau n'est pas emprunté. Nous voici donc arrivés à l'une des principales difficultés qu'il s'agit de résoudre dans l'étude de la poésie épique primitive. Les contes des peuples primitifs sont-ils réellement primitifs ? Nous pouvons répondre affirmativement en ce qui concerne le conte de Kagsagsuk. Mais les Esquimaux ont toute une autre série de contes, dont nous ne saurions garantir l'origine indigène. Quelques-uns d'entre eux ressemblent tellement à des légendes norvégiennes qu'il nous est difficile de n'y pas voir un emprunt fait aux anciens colons Scandinaves (2). D'autres peuvent avoir été empruntés aux Indiens voisins, d'autres encore ont peut-être été importés ces derniers temps par des missionnaires, des marchands et des matelots européens. Il faut être sceptique aussi dans l'examen des contes australiens et boschimans. Il serait possible que Bleek en parlant d'un Reineke Fuchs dans l'Afrique du Sud soit plus près de la vérité qu'il ne le pense lui-même. Notre Reineke Fuchs prouve combien loin peuvent voyager de pareilles histoires. Il est évident que les contes empruntés par un peuple à un autre subissent des transformations proportionnelles à la différence de civilisation de ces deux peuples. De cette façon, se perd non seulement la forme originelle, mais aussi le sens ; et il devient alors plus difficile de distinguer une légende immigrée d'une légende indigène que de distinguer dans un milieu sauvage pur les descendants métissés d'un Européen que le hasard a jeté parmi les chasseurs primitifs. Cependant, tant que la critique n'aura pas réussi à faire disparaître, dans les contes poétiques des chasseurs primitifs, tous les éléments étrangers, les tentatives d'appréciation de l'art poétique, il ne faut pas nous le cacher, n'auront qu'un succès problématique.
La plupart des historiens de la littérature et des esthéticiens
(1) Rink, 93 et suiv.
(2) Comparez par exemple le conte d'Ititaujang «pie Boas a noté (p. 617) avec celle de Wieland le Forgeron.
LA POÉSIE
tiennent l'art dramatique pour la forme la plus récente de la poésie. Nous avons cependant un certain droit à prétendre qu'elle est la plus ancienne. Le drame a ceci de caractéristique qu'il est une représentation à la fois parlée et mimée d'un événement. Dans ce sens, presque tout conte primitif est un drame, car le narrateur ne se contente pas de conter simplement son histoire : il anime aussi ses paroles par des intonations et des gestes.
a La vivacité dramatique et l'effet des contes boschimans, dit Ratzel, vient de ce qu'en général les animaux y possèdent un langage à eux et que le narrateur cherche a rappeler par la forme de sa bouche celle du museau ou du bec de l'animal qu'il fait parler (i). » Boas dit des narrateurs esquimaux « qu'ils excellent à exprimer les sentiments des différentes personnes par les intonations qu'ils donnent à leur voix » (2). 11 nous suffit, du reste, d'observer nos enfants pour nous convaincre que la forme dramatique du récit est la plus originelle et la plus naturelle. Les enfants sont, comme les hommes primitifs, incapables de raconter quoi que ce soit sans accompagner leurs paroles de mines et de gestes. Le récit pur et simple, sans gestes, exige une maîtrise de son langage et de ses muscles qui ne se rencontre que rarement chez l'homme civilisé et bien moins encore chez le primitif. L'art épique pur est donc probablement le plus jeune des trois grands genres poétiques.
Dans le langage ordinaire, on comprend sous le nom de drame non pas la narration animée par le geste d'un événement, mais la représentation mimée et parlée par plusieurs personnes. Le drame, au sens étroit que nous venons de donner à ce mot, se rencontre déjà chez les populations de civilisation inférieure. Rappelons-nous le duo groenlandais que nous a communiqué Rink et figurons-nous (en le faisant nous nous rapprochons probablement de la vérité) que les deux chanteurs accompagnent le récit par des gestes ; nous aurons alors une scène de drame complète. Nous voyons, en effet, dans ces duos5 fréquents non seulement en Amérique mais aussi en Australie, l'une des origines du drame (.3). Nous avons trouvé déjà
(1) Ratzel, Volkerkunde, I, 78.
(2) Boas, p. 649.
(3) Eyre, II, 240.
dans les danses mimiques la seconde de ces origines. Le duo devient drame, dès qu'il est accompagné par des gestes. La danse mimée devient drame dès qu'elle est accompagnée de paroles. Extérieurement le drame primitif se distingue de la danse mimée, en ce que les mouvements des acteurs ne sont pas réglés rythmiquement et qu'ils sont accompagnés parfois de paroles. Il n'est pas facile d'établir avec autant de précision une différence intérieure. On peut dire que le drame ne représente pas une action uniforme, comme par exemple l'action de ramer, mais une action qui se développe. Cependant, à moins de faire violence aux faits, on n'établira pas facilement une distinction nette là où il n'y a qu'un passage graduel. Du reste, les paroles jouent dans les représentations dramatiques des peuples chasseurs un rôle si secondaire qu'elles ressemblent plutôt à nos pantomimes qu'à nos drames. Nous supposons que de telles pantomimes existent chez tous les peuples primitifs. On ne les a observées cependant jusqu'à présent que chez les Australiens, les Aléoutes, les Esquimaux et les Euégiens (l) et on ne les a décrites que chez les deux premiers de ces peuples. On a souvent fait mention de représentations dramatiques chez les Es quimaux, mais on ne les a nulle part décrites à notre connaissance (2). Nous trouvons cependant clans Choris une description très vivante d'une pantomime exécutée par des Aléoutes devant les membres de l'expédition de Krusenstern : « Un aléoute armé d'un arc représente un chasseur, un autre un oiseau ; le premier exprime par ses gestes sa joie d'avoir trouvé un si beau gibier mais il ne veut pas le tuer ; l'autre imite les mouvements d'un oiseau qui essaie d'échapper au chasseur. Après de longues hésitations celui-ci tend son arc et lance une flèche ; l'oiseau chancelle, tombe et meurt ; le chasseur danse de joie mais finit par s'attrister et se repentir d'avoir tué un si bel oiseau. Il le pleure, mais tout à coup l'oiseau tué se relève, se change en une belle femme et tombe dans les bras du chasseur (3). » Le drame australien, auquel Lang a assisté, est à ce drame aléoute ce qu'un tableau de mœurs est à une féerie. Ici encore le jeu des acteurs
( i) Les représentations dramatiques des Yahgans que Boves a décrites peuvent aussi être des danses mimiques,
(2) Comparez ce que nous avons dit sur les danses mimées des Esquimaux.
(3) Choris, Voyagz pillor^ï/u? autour du monde.
LA POÉSIE
est muet. « Le chef qui dirige le tout accompagne les scènes de la pantomime d'un chant explicatif. La représentation eut lieu au clair de lune, au centre d'une clairière illuminée de grands feux. L'orchestre se composait de près de cent femmes. Il y avait à peu près cinq cents spectateurs indigènes. La première scène représentait un troupeau de bestiaux sortant de la forêt pour paître. Les acteurs noirs s'étaient peints en conséquence. L'imitation était très habile, les mouvements et le maintien de chaque animal étaient ridiculement fidèles. Les uns étaient couchés et ruminaient, d'autres debout se grattaient avec leurs cornes les jambes de derrière ou léchaient leurs compagnons et leurs veaux ; d'autres encore frottaient amicalement leur tête contre celle de leurs compagnons. Cette idylle bucolique dura quelque temps, et la deuxième scène commença. On vit un certain nombre de noirs qui s'approchaient du troupeau avec toutes les précautions que les indigènes emploient en pareil cas. Quand ils furent assez près, deux bêtes tombèrent percées d'une lance, ce qui excita les applaudissements joyeux des spectateurs. Les chasseurs écorchèrent leur butin et le découpèrent avec des gestes d'une exactitude pénible. La troisième scène commença par le bruit du galop des chevaux ; une troupe de blancs « à cheval ~ parut ; leur figure était peinte en brun blanchâtre ; le bleu ou le rouge dont ils s'étaient couverts le corps imitaient les chemises et, à défaut de guêtres, ils s'étaient entouré les mollets de branches. Ces blancs se précipitèrent sur les noirs, firent feu et les chassèrent. Ceux-ci cependant se rassemblèrent bientôt, et une lutte désespérée commença dans laquelle les noirs vainquirent et mirent en déroute les blancs. Ceux-ci mordirent leurs cartouches, mirent les amorces, bref ils firent tous les gestes nécessaires pour charger et décharger un fusil. Toutes les fois qu'un noir tombait, les spectateurs poussaient des gémissements ; mais, aussitôt qu'un blanc mordait la poussière, des cris de joie éclataient. On finit par mettre en fuite les blancs, au ravissement sans bornes des indigènes, tellement excités que la lutte feinte faillit voir une issue sanglante (1). »
Pour un Européen, le succès de ce drame australien n'a rien
(1) Lang, The Aborigines &f Australie Brouçh Smvlh, I, 171. L'élément européen n'influence en rien le caractère primitif <le celte représentation dramatique.
d'étonnant. Nous sommes depuis longtemps habitués à voir dans la poésie l'art le plus efficace. Imposée par des génies puissants, la poésie s'est acquise en Europe depuis de longs siècles une prépondérance incontestée. Quelquefois, son hégémonie menace de dégénérer en despotisme, grâce au zèle des critiques qui voudraient en appliquer les lois aux autres arts. En tous cas, depuis la décadence des arts plastiques, jadis renouvelés par la Renaissance, aucun art ne peut égaler la poésie au point de vue de l'influence sociale. L'histoire moderne désigne des époques entières cle civilisation par le nom d'un poète ou d'une œuvre poétique, et plus d'une fois la poésie est venue donner une physionomie particulière à toute une génération. Ce rôle, la poésie le doit en grande partie à son caractère spécial : aucun autre art ne domine d'une manière plus exclusive ses matériaux illimités ; dans le monde extérieur comme dans le monde intérieur il n'y a pas de phénomène dont la poésie ne puisse s'emparer pour l'idéaliser ; et le moyen qu'elle emploie, à savoir le langage, n'est pas seulement familier et accessible à tous, il peut aussi se perfectionner dans les sens les plus variés, sous les formes les plus esthétiques. Pourtant toute cette richesse reste stérile, comme un trésor enchanté, tant que se fait attendre le héros libérateur. Nombreuses sont les générations qui en vain l'attendirent ; depuis trois siècles enfin, une longue théorie de princes de la poésie défile, comme les rois dans la vision de Macbeth. De Shakespeare à Gœthe quelle belle série de têtes couronnées ! D'autres époques ont aussi eu leurs grands poètes, et pourtant on ne peut comparer leur influence à celle qu'ont eue sur leurs contemporains des poètes modernes souvent médiocres. La poésie moderne doit en effet sa puissance avant tout à un progrès qui lui est en somme étranger, à l'invention de l'imprimerie. Le poète peut parler, par l'intermédiaire de la parole imprimée, à une foule en comparaison de laquelle les milliers d'individus que pouvait contenir le Colisée ne sont que bien peu de chose. C'est Gutenberg qui a inventé les armes par lesquelles la poésie a conquis le monde.
Mais en quoi consiste cette action puissante de la poésie sur la vie sociale ? Tout poème exprime en premier lieu les sentiments de son auteur, mais sous une forme qui éveille les mêmes sentiments chez les auditeurs et les lecteurs.
Le grand poète tient dans ses mains le violon enchanté du
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conte allemand ; un coup d'archet, et le bourreau laisse tomber son glaive, le forgeron son marteau, le savant son livre : tous écoutent ; chez tous naît un même sentiment, leurs cœurs vibrent à l'unisson; eux et le poète ne font qu'un. La poésie unit les hommes, que les intérêts de la vie quotidienne séparent, parce qu'elle éveille dans leurs cœurs les mêmes sentiments ; et elle en arrive ainsi à produire chez eux un état d'âme identique, durable. L'histoire prouve qu'une pareille unification a une valeur pratique. La politique avait déchiré l'Italie, la poésie Fa unifiée. Les voix puissantes des grands poètes qui parlaient aux Napolitains comme aux Lombards donnèrent aux Italiens, pendant les longs siècles de discussions et de servitude, la conscience qu'ils étaient un seul peuple et qu'ils devaient former à nouveau un seul peuple. Les Allemands ont connu de même la puissance unificatrice de la poésie. Le Saint-Empire romain germanique tombait en morceaux, et ils se sentaient Prussiens, Souabes ou Bavarois ; la grande poésie seule leur a appris qu'ils étaient Allemands. En ce sens, on peut certainement dire que Goethe a contribué autant que Bismarck à la formation du nouvel empire germanique.
La poésie fait plus encore qu'unir les hommes : elle les élève. 11 est clair que le poète ne peut élever son public que s'il lui est supérieur. Dans ce cas, l'expression de ses sentiments nobles éveille aussi chez d'autres une vie sentimentale plus fine et plus riche que celle que leur donne la vie pratique. Sans doute, le plus grand poète ne peut donner à ses auditeurs des sentiments qu'ils sont incapables d'éprouver. Il ne peut éveiller et développer que ce qui existe en germe. Mais ces germes, sans lui, continueraient de dormir, comme les grains de blé dans une terre toujours à l'ombre. Aux heures où les rayons d'une grande œuvre tombent sur notre âme, nous sentons ce que nous pourrions, ce que nous devrions être. Cette heure solennelle passe, mais non sans laisser des traces. Les sentiments esthétiques que la poésie éveille en nous ne sont pas des sentiments étrangers à la vie ; l'excitation poétique est une forme spéciale des mêmes sentiments qui décident de la direction de notre vie : vitœ esl dam ludere videmur. C'est par là et non pas au moyen des sermons moraux plus ou moins rimaillés, production de méchants poètes, que les grands poètes, les vrais, ont été les éducateurs de l'humanité ; les peuples ont toujours senti plus
ou moins clairement ce qu'ils devaient à leurs grands poètes. Les Grecs ont écouté avec autant de vénération la voix du vieil Homère que celle de l'oracle de Delphes. Le moyen âge superstitieux s'inclinait devant Virgile, poète et enchanteur ; la personnalité du Dante se dresse surhumaine par les villes, dans les cœurs des Italiens ; et la main 'du critique tremble au simple contact du manteau sacré de Gœthe.
La poésie peut abuser de sa puissance, elle peut éveiller les instincts bas et funestes qui sommeillent en toute âme. Et il est difficile de nier que, pour un poète véritable éducateur de son public, il y en ait douze qui l'entraînent dans les boues où ils se complaisent. Aujourd'hui surtout que se répandent entre toutes les mains des romans de colportage, on nous pardonnera de ne pas savoir parfois si la poésie est un bien ou un fléau pour la société. Il faudrait réagir contre les influences mauvaises, en faisant l'éducation du goût du peuple ; sans quoi l'idéal serait la République de Platon où les poètes de cette espèce, bien que regardés comme des hommes divins, merveilleux, gracieux, sont priés de passer la frontière.
La poésie a-t-elle pour les peuples chasseurs une signification analogue ? Elle ne dispose pas chez eux des mêmes moyens d'expansion. Les peuples primitifs ne connaissent ni l'impression ni l'écriture. Leurs poésies se transmettent oralement (1). En outre, la langue elle-même s'y oppose. C'est que les langues primitives se divisent en de nombreux dialectes différents et parlés par peu d'individus. Dans l'Australie du Sud, « toute tribu a sa propre langue » (2), et il arrive très souvent que des tribus voisines aient des langues tout à fait différentes (3). Le fait que les individus de tribus différentes arrivent souvent quand même à se comprendre ne prouve rien contre notre hypothèse. Faut-il répéter que la multiplicité des langues s'oppose à l'expansion et à l'action des œuvres poétiques? Il y a bien quelques chansons qui ont fait le tour du continent, mais nous avons vu que ce n'est pas pour leur fond poétique, mais pour leur forme
(1) Les commencements d'une écriture que nous trouvons à ce stade de civilisation, c'est-à-dire les entailles des Australiens et les signes pictographiques des peuples de l'Alaska, sont absolument insuffisants pour exprimer une forme poétique.
(2) Waitz-Gcrland, VI, p. 706.
(3) Ibid., p. 707.
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musicale que les indigènes les ont adoptées. Dans le petit groupe des îles Andaman, il n'y a pas moins de huit dialectes différents. Lorsque le lieutenant Temple compara deux dialectes immédiatement voisins, il trouva que sur trente mots, trois environ étaient identiques ; tandis que les inflexions différaient totalement (1). Les diverses tribus des Boschimans parlent également des dialectes différents. Bleek dit que dans la colonie du Cap il n'y a pas une seule langue boschimane qui diffère autant ■des autres que de la langue hottentote ; il ne faudrait cependant pas en conclure que ces dialectes ne se distinguent pas considérablement l'un de l'autre, car le même auteur nous dit aussi « que le boschiman n'est pas plus apparenté au hottentot que l'anglais au latin ». Les dialectes des Esquimaux paraissent se rapprocher davantage l'un de l'autre, bien que « les langues des tribus à l'ouest du Mackenzie diffèrent considérablement de celles parlées par les tribus à l'est de ce fleuve ». Mais la grande dispersion des peu nombreuses populations hyperboréennes constitue un obstacle invincible à la prompte et large diffusion 4es œuvres poétiques (2). « Les petits établissements des Esquimaux, dit Rink, sont séparés entre eux par des déserts de 10, 20 et même 100 milles. Bien qu'il soit très probable que toutes ces tribus soient parties d'un pays commun, leurs relations actuelles sont très limitées. On peut prétendre sans exagération que depuis mille ans au moins les tribus du Groenland et du Labrador n'ont eu aucun rapport avec celles qui demeurent sur la côte du détroit de Behring et que les habitants n'avaient aucune idée de leur existence les uns des autres (3). » Par conséquent, toutes les histoires inventées ces temps derniers ont un caractère de « tradition de famille ». A côté de cela, les tribus des Esquimaux, comme celles des autres peuples chasseurs, possèdent un trésor commun de traditions poétiques. Selon toute vraisemblance, celles-ci ne se sont pas répandues de proche en proche; elles sont plutôt un héritage apporté par les ancêtres de l'ancienne patrie commune et conservées à travers toutes les vicissitudes.
(1) Man, Journ. Anthr. Inst., XII, 122.
(2) Rink, 14. La différence linguistique entre le Groenland et le Labrador est moins grande que celle entre la Suède et le Danemark.
(3) Rink, 95. Lorsque le Dr Kane visita pour la première fois la petite tribu de Smith's Sound, les indigènes furent très surpris de voir qu'ils n'étaient pas les seuls hommes sur terre.
La poésie des civilisations inférieures est incapable d'unir dans un même sentiment un public très étendu, elle n'est pas davantage capable d'enrichir et d'ennoblir, comme la poésie des peuples supérieurs, la vie sentimentale des hommes. Le poète primitif est très rarement supérieur à ses auditeurs, non pas qu'il n'y ait pas chez ces peuples des individus audessus de la moyenne; mais la civilisation pauvre, qui exige de tous les membres d'un peuple chasseur les mêmes efforts très grands, maintient tous les individus, quelque différents qu'ils puissent être, à un même niveau de développement. Et c'est ainsi que nous voyons en Australie chaque indigène « faire lui-même sa provision de chansons » tout comme d'autres se montent une provision d'ustensiles et d'armes. Et les chansons de l'un valent tout aussi peu que celles de l'autre. Stokes vante la « facilité et la rapidité avec laquelle son compagnon indigène Miago faisait une chanson sur tout thème à la portée de son imagination poétique (1). Mais ce don d'improvisation n'est pas le privilège de cet indigène, c'est un don commun à tous les Australiens. Si malgré cela quelques chansons jouissent d'une gloire particulière, elles le doivent non pas à leurs qualités poétiques, mais à leur valeur musicale. Chez les Esquimaux, « presque chacun a sa propre chanson ». Dans leur poésie épique, cependant, on trouve assez souvent des traces d'un talent supérieur. L'histoire du petit Kagsagsuk témoigne évidemment d'un don poétique supérieur à la moyenne. Les indigènes euxmêmes ne sont pas sans comprendre pareille valeur littéraire. Cela nous est prouvé par la sévérité avec laquelle ils veillent à ce que le narrateur ne change pas un mot de l'histoire qu'il raconte. Les Australiens vénèrent quelques noms de poètes très célèbres qui, d'après eux, appartiennent à une époque très reculée. Les peuples chasseurs ont donc conscience de l'importance de la poésie ; il est vrai qu'étant donné leur genre de vie, cette importance est moindre pour eux que pour les civilisés, bien qu'elle soit assez considérable. Si les œuvres poétiques primitives manquent de moyens pour étendre leur action au delà des générations qui les ont vu naître, elles se relient cependant d'une certaine façon aux générations postérieures. Dans les histoires qu'une génération transmet à l'autre, les descen-
(1) Stokepj Disroueries in Australia, I!,2iG
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dants entendent la voix de leurs ancêtres et en écoutant leurs paroles et en éprouvant les mêmes sentiments, ils ont l'impression d'être les membres d'un même tout qui donne à leur vie individuelle valeur et beauté. Et l'on voit ici déjà, parmi les civilisations inférieures, la poésie unir entre eux les hommes.
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