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CHAPITRE PREMIER

LE BUT DE LA SCIENCE DE L'ART

Si nous examinons la grande production d'études et de recherches en matière d'art, — le terme art considéré dans le sens le plus étendu, c'est-à-dire comme création esthétique de toute espèce, — nous pouvons y distinguer deux directions principales, historique et critique. Pratiquement, ces deux directions sont rarement séparées, mais c'est justement la raison pour laquelle il importe de les distinguer en théorie.

L'histoire de l'art a pour tâche d'étudier les faits historiques tels qu'ils se manifestent dans l'évolution de l'art et des artistes. Elle débarrasse la tradition de tous les éléments douteux et faux; elle essaye d'unir en un tout les éléments qui ont résisté à sa critique. Sa tâche consiste donc plutôt en l'étude et la description qu'en l'explication des faits de l histoire de l'art. Un travail, cependant, qui se borne à constater et à réunir un certain nombre de faits isolés ne saurait satisfaire, quelque complet et profond qu'il puisse être, la curiosité scientifique de l'homme ; il est donc naturel que la critique ait fourni de bonne heure des considérations générales sur la nature, les conditions et les buts de l'art. Ces considérations que leurs auteurs ont publiées tantôt isolées, tantôt arrangées en un ordre systématique, rentrent dans le domaine de la philosophie de l'art ; celleci forme, avec l'histoire de l'art, la science que nous nous plaisons aujourd'hui à appeler la science de fart.

Notre époque est très prodigue de titres; aussi nous semblet-il qu'il serait prudent d'examiner d'abord les droits que la science de l'art peut avoir à ce titre honorifique, avant de le lui reconnaître définitivement. La tâche d une science est celle-ci: Grosse *

constater et expliquer un certain groupe de phénomènes. Toute science se divise donc théoriquement en deux parties : une partie descriptive, qui est l'étude et la description des faits et de leur nature, et une partie explicative, qui ramène ces faits à des lois générales. Ces deux parties dépendent l une de l'autre. On peut dire de leur rapportée que Kant a dit des rapports entre les intuitions et les concepts. Les connaissances qui manquent d'explications sont aveugles, les explications sans connaissances sont fragiles.

Nous pouvons nous demander maintenant si la science de l'art remplit les conditions qui s'imposent nécessairement à une science. La réponse peut être affirmative pour la première moitié de sa tâche. Il est vrai qu'on pourrait reprocher à l'histoire de l'art de notre époque de limiter trop le domaine de ses recherches et d'insister trop sur l'art de l'Occident aux dépens de toute autre « province artistique » (Kunslkreis) — mais ce reproche n'en atteint pas le caractère scientifique, car c'est la méthode et non l'étendue d'une étude qui décide si elle possède ou non ce caractère, et la méthode de l'histoire moderne de l'art n'est pas moins conforme aux principes scientifiques que la méthode d'une autre branche quelconque des sciences naturelles ou autres.

Cependant, une histoire scientifique de fart ne constitue pas encore une science de l'art. Elle ne mérite pas plus ce nom qu'un tas de briques ne mérite le nom de bâtiment. Ce tas ne méritera le nom d'édifice que lorsqu'il aura été assemblé en un tout régi par les lois de l'architecture, et notre savoir en matière d'art ne sera une science que le jour où nous aurons classé les faits isolés d'après des lois fixes.

Nous pourrions nous demander si la .philosophie de l'art actuelle est à la hauteur de cette tâche. Jusqu'à nos jours, presque toutes les études philosophiques sur fart ont été en quelque sorte des parties de certains systèmes de philosophie dont elles ont par conséquent partagé le sort. Elles ont dominé pendant un temps plus ou moins long et ont été oubliées tout comme la philosophie dont elles faisaient partie. Ce n'est pas à nous d'énoncer un jugement sur la valeur générale de ces spéculations. Si on les pèse avec la balance d'or des sciences exactes, on est obligé de dire qu'elles ont mérité leur sort. On peut admirer leur hardiesse, mais on ne saurait se faire illusion

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sur la faiblesse des bases sur lesquelles s'élèvent leurs constructions vertigineuses et sur le peu de garantie de durée que leur assurent les méthodes d'après lesquelles elles ont été construites. La philosophie de l'art des Hégéliens et des Herbartiens n'offre en effet aujourd'hui qu'un intérêt historique.

Pour nous, nous attribuons à la philosophie de l'histoire un domaine beaucoup plus vaste; elle comprendra aussi tous les travaux qu'en langage ordinaire on appelle plutôt la « critique d'art » que la philosophie de l'art. Les travaux philosophiques sont des systèmes entiers; quant aux travaux de critique, ce ne sont pour la plupart que des fragments ou des allusions. Néanmoins ces fragments s'arrogent d'ordinaire cet air majestueux d'infaillibilité qui est le signe distinctif des systèmes de philosophie de l'art. Aussi est-on un peu surpris de voir que non seulement les opinions des divers critiques touchant la nature, les conditions et les fins de l'art différent considérablement entre elles, mais que même la plupart de ces dogmes que leurs auteurs croient au-dessus du moindre doute sont contradictoires et irréconciliables. Notre étonnement ne tarde pas cependant à diminuer dès que nous soumettons les opinions des critiques d'art à un examen quelque peu approfondi; nous acquérons chaque fois la conviction que ces idées et ces dogmes ne se basent nullement sur des études et des recherches objectives et scientifiques, mais sur des préférences variables subjectives, déterminées par des motifs autres que scientifiques. Nous n'avons pas naturellement l'intention de révoquer en doute la valeur possible de la critique d'art, car son existence seule suffit à prouver qu'elle correspond réellement à un besoin de notre époque. Une recherche peut cependant avoir beaucoup de mérites sans avoir pour cela la moindre valeur scientifique. L'enthousiasme d'un ami sentimental de la nature pour les beautés du monde végétal peut être très réjouissant et très intéressant, il ne vaut pas dans l'espèce les recherches d'un botaniste.

Certes, il y a des circonstances où il peut nous sembler utile et agréable de connaître les opinions subjectives qu'un homme d'esprit peut avoir sur l'art; mais nous sommes obligés de les récuser du moment qu'elles veulent s'imposer à nous en qualité de connaissances générales et scientifiquement fondées. Le principe essentiel de la recherche scientifique est partout et

toujours le même; que la recherche porte sur une plante ou sur une œuvre d'art, elle doit toujours être objective. Sans doute il est plus facile de garder son sang-froid devant une plante que devant une œuvre artistique qui s'adresse immédiatement à nos sentiments, mais si l'on veut faire une science de l'art, il faut garder son sang-froid. En matière de science, c'est l'objectivité, en matière d'art c'est la subjectivité qui domine. La critique d'art s'arroge le droit de donner des lois, la science se contente d'en trouver. Le principe et le but de ces deux formes de l'esprit humain diffèrent du tout au tout; il ne faut pas fermer les yeux volontairement sur cette différence. Nous nous garderons bien de refuser à la critique d'art son droit à l'existence, mais nous nous voyons obligé de lui enlever le manteau scientifique dont elle aime à se parer.

Ni la philosophie ni la critique d'art n'ont été capables jusqu'ici de nous donner une explication satisfaisante des faits de l'histoire de l'art. Si nous faisons abstraction de quelques tentatives de ce genre, sur lesquelles nous reviendrons plus tard, nous sommes obligés d'avouer que nous n'avons aucun droit de prétendre à la science de l'art. Les matériaux sont réunis en grande partie cependant — grâce au zèle de nos historiens de la civilisation. Mais quelque valeur que puissent avoir ces matériaux quand on les étudiera un jour au point de vue scientifique, si on ne les utilise pas, ils ne sont pas seulement inutiles, ils sont même nuisibles. « Fardeau inutile, fardeau lourd », cela n'est pas seulement vrai de notre propriété matérielle, et notre époque surtout, qui risque trop d'oublier le but en se laissant fasciner par les moyens, ne devrait pas oublier la vérité de cet axiome. Les faits ne sont qu'une étape sur le chemin qui mène à la science; s'ils doivent être le but même, le « savoir » étouffera la pensée. On accumule des montagnes de connaissances qui finissent par empêcher la lumière et l'air d'entrer dans nos esprits. La seule chose qui puisse avoir une valeur dans ce monceau de faits artistiques, ce seraient des lois, et c est précisément les lois qu on néglige.

Il est grand temps que l'on aborde ce problème, ce qui ne sera ni court, ni facile. Le plus simple problème sociologique est déjà très compliqué; la tâche de la science de l'art est particulièrement remplie de difficultés qu'on est plutôt enclin à trouver insignifiantes.

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On a le droit de se demander, avant de l'entreprendre, quelle peut être l'utilité d une étude si longue et si fatigante. Mais il est peut-être plus utile encore de se demander d'abord à quelles fins elle ne peut pas servir : on se garantit par là de certaines désillusions et l'on met la science à l'abri d'accusations injustes. De même qu'on espère trouver un Eldorado dans tout pays nouvellement découvert, de même on attend de toute nouvelle science tous les miracles théoriques et pratiques possibles, la solution de toutes les énigmes et la guérison de tous les maux. Puis, quelque temps après, on voit que le nouveau pays n'est au fond qu'une partie de notre terre, ni pire ni meilleure que les autres parties, — et que la nouvelle science n'est qu'une science comme toutes les autres, et Ton se console de cette déception en brûlant ce qu'on adorait auparavant. Ce qu'on peut exiger d'une science de l'art en premier lieu, c'est la possibilité de régler l'évolution de l'art d'après nos désirs, par exemple quelque chose comme une formule qui ferait éclore une nouvelle ère artistique dans une époque naturellement stérile. Il n'est malheureusement pas certain que la science de l'art puisse donner de tels résultats pratiques. S'il est permis de juger d'après les résultats de nos recherches sociologiques en d'autres domaines, nous arriverons plutôt à la conviction que les facteurs desquels dépend la vie de l'art sont si multiples et si énigmatiques qu'il vaudrait peut-être mieux, du moins pour l'art, ne pas en aborder l'étude. Ne craignons pas de voir un pareil résultat paralyser les tentatives énergiques d'ennoblir l'art par l'éducation académique organisée sous la surveillance de la police. Jusqu'à nos jours du moins l'influence des théories sociologiques sur la vie pratique a été aussi minime qu'un politicien pratique peut le souhaiter.

La tache première de la science n'est pas le travail pratique mais la connaissance théorique; la tâche première de la science de l'art n'est pas la mise en pratique, mais la connaissance des lois qui régissent la vie et l'évolution de l'art. Mais ce but, auquel la science de l'art doit aspirer, n'est qu'un idéal qu'elle ne saurait jamais réaliser entièrement. Exiger d'elle qu'elle explique entièrement et dans tous ses détails un phénomène d'ordre artistique, c'est exiger d'elle une chose qu'aucune science ne peut donner.

De même qu'il n'est pas possible au botaniste de rattacher

exactement à toutes ses causes la forme d'une plante particulière, il est impossible à l'historien de l'art de démontrer pourquoi une œuvre artistique est ce qu'elle est et n'est pas autre; non pas parce que les détails seraient le jeu d'une volonté arbitraire et incompréhensible, mais parce que notre intelligence ne suffit pas à embrasser le grand nombre de facteurs déterminants, nombre qui est infini dans chaque cas particulier. Il nous est impossible de descendre au fond des choses parce que les choses n'ont pas de fond. La science doit se borner à prouver l'existence des lois dans leurs traits généraux; elle peut aussi s'en contenter. Nous sommes et nous serons toujours convaincus de l'enchaînement, dans toutphénomène,des causes et desefïets, bien que nous ne puissions pas le démontrer partout. La conviction que nous avons de l'existence de ces rapports de causes à effets et la possibilité de comprendre tous les phénomènes n'ont donc pas pour fondement des recherches empiriques; au contraire, toute recherche a pour fondement cette certitude à priori.

Quand la science de l'art nous aura fait connaître quelquesunes des lois qui régissent l'évolution de l'art en apparence si capricieux et si peu soumis à des lois fixes, elle aura fait tout ce qu'il lui était possible de faire. Elle gagne un nouveau terrain sur la mer stérile des spéculations, terrain que l'homme pourra cultiver en toute séeurité. Un morceau de terre arable est, il est vrai, un piètre dédommagement en échange des trésors mystérieux que la vieille philosophie de l'art promettait à ses adeptes. Mais une explication scientifique n'est pas un éclaircissement métaphysique : elle reste à la surface empirique des choses, eïïe n'en pénètre pas les profondeurs transcendantales. La science de l'art aura dit son dernier mot quand elle aura montré qu'il y a des relations de cause à effet entre certaines formes de la civilisation et certaines formes de l'art, et si la philosophie de l'art se demande quelle est la nature intérieure de ces causes et de ces effets, des forces qui se révèlent dans les phénomènes d'ordre artistique, elle devra avouer modestement que, loin d'être capable de donner une réponse à cette question, elle ne peut même en comprendre le sens.

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