L'ART ORNEMENT AIRE
Dans l'état primitif, l'art d'orner les ustensiles est bien moins développé que celui qui consiste à parer le corps humain. Les membres de la tribu fuégienne la plus misérable savent déjà se parer, tandis que les chasseurs les plus civilisés de l'Amérique du Nord sont peu experts dans l'art d'orner leurs outils. Cet art fait même complètement défaut chez plusieurs groupes primitifs. Nous n'avons jamais pu trouver le moindre ornement sur un bâton ou sur un arc de Boschimans; un ustensile fuégien qui porterait des ornements serait une très grande rareté. Nous élargirons cependant cette conception de l'art ornementaire et nous parlerons de décoration même dans le cas où nous n'aurons affaire à aucune décoration proprement dite, mais seulement à une exécution soignée de l'outil.
Dans la plupart des cas, il n'est pas indifférent qu'un outil soit, ou non, lisse et bien proportionné. Une arme asymétrique n'atteint pas son but avec la même sûreté qu'une arme symétrique, une pointe de flèche ou de lance bien affilée entre mieux et plus profondément dans la chair qu'une lame mal affilée. On trouve cependant chez tous les peuples des outils de travail irréprochables dont la valeur pratique ne dépend aucunement du degré de perfection de la facture. La lampe en stéatite des Esquimaux, par exemple, n'a pas besoin d'avoir une forme très régulière ou d'être polie pour donner de la lumière et de la chaleur. Les paniers des Fuégiens seraient d'un usage aussi pratique s'ils étaient tressés avec moins de régularité. Les
l'art ornementaire
Australiens donnent toujours une forme symétrique à leurs baguettes magiques, elles pourraient être asymétriques sans que cela nuise à leur usage. Dans tous ces cas, nous pouvons être sûrs qu'on avait en vue des préoccupations d'ordre esthétique autant que d'ordre pratique. L'objet doit remplir son but, mais il doit aussi plaire. Cette forme simple d'ornementation ne manque chez aucun peuple : chez les plus pauvres des primitifs, les Fuégiens, on trouve des outils d'une symétrie et d'une exécution admirables.
L'art ornementaire proprement dit ne s'est cependant développé que chez les Australiens, les Mincopies et les Hyperboréens. C'est, du reste, le seul art primitif qui ait été étudié d'une façon sérieuse. Les dernières années surtout ont vu paraître toute une série d excellents travaux sur les ornements chez les peuples peu civilisés. Aucun, malheureusement, n'a trait à l'art ornementaire des peuples que nous étudions dans notre livre (1). C'est là un domaine sur lequel les ethnologistes ont parfois jeté un coup d'œil, mais personne encore n'y a pénétré. Nous serons donc obligés de nous frayer un chemin nousmêmes.
Les formes que produit ce sol pauvre ne sont ni très riches ni très nombreuses. Les dessins que les Australiens, les Mincopies et une partie des Hyperboréens incisent ou peignent sur leurs outils nous rappellent, à nous Européens, des figures géométriques. On désigne donc ces ornements sous le nom d'ornements géométriques, et comme il est difficile de ne pas confondre la chose avec le nom, on les cite comme une preuve du goût naturel qu'auraient les hommes les plus simples pour les ligures esthétiques simples. Ce goût n'a pourtant pas besoin d'être prouvé, puisqu'il est établi à priori, comme la plupart des postulata de la philosophie de l'art. En réalité, les ornements primitifs ne sont pas ce qu'ils semblent être. Nous verrons que ce ne sont pas le moins du monde des figures géométriques.
Les figures construites librement sans modèle ne jouent pas un rôle considérable dans l'art ornementaire. Elles sont rares chez les civilisés et on les cherche en vain chez les primitifs.
(i) Le livre de Haddon,que j'ai cité plusieurs fois, parle surtout de l'art ornementaire de la Nouvelle-Guinée britannique (N. d. T.).
L'art ornementaire ne puise pas ses sujets dans la fantaisie des hommes, mais dans la nature et la technique.
Les ornements des primitifs sont pour la plupart des imitations de formes naturelles (l). Notre art emploie également à profusion des motifs semblables que nous voyons partout, sur le papier de nos murs, sur les tapis, l'encrier, etc.; il n'y a guère d'objet décoré qui ne porte des dessins de feuilles, de fleurs ou de fruits. Mais tandis que l'art ornementaire des peuples civilisés cherche ses motifs surtout dans le monde végétal,
Fig. i. — Dessins australiens incisés sur des boucliers et des massues (d'après Brough Smylh).
celui des primitifs se borne presque exclusivement aux formes animales ou humaines. L'ornement d'ordre végétal qui abonde chez nous, manque complètement chez les primitifs. Nous verrons plus tard que cette différence ne laisse pas d'avoir une signification très profonde.
Il n'est pas toujours très facile de reconnaître l'objet qui a servi de modèle aux ornements en question. Si nous regardons les zigzags ou les losanges d'un bouclier australien, nous devons avouer que notre hypothèse, qui consiste à croire que ces des-
(1) Cf. Haddon, op. cit., passim (N. d. T.).
L ART ORNEMENTAIRE
sins sont dérivés de formes animales, nous paraîtra très hardie ; elle le sera doublement si nous avouons que nous ne pouvons prouver ce que nous avons avancé que dans fort peu de cas. Et ce serait miracle si nous le pouvions. L'art ornementaire des Australiens n'a jamais été étudié systématiquement. Brough Smyth lui-même croit en avoir dit assez en lui consacrant quelques remarques générales et superficielles. On ne s'est même jamais donné la peine de demander aux indigènes la signification de
6 c Fig. 2. — Ornements des Karayas (d'après Ehrenreich).
leurs dessins ! De quel droit pouvons-nous alors les interpréter? Tout d'abord, en vertu du fait que la plupart des ornements des peuples inférieurs qu'on a étudiés de la façon dont on aurait dû étudier les ornements australiens sont réellement des imitations de formes animales et humaines (1). Nulle part l'ornementation n'a un caractère plus « géométrique » que chez les tribus du Brésil. Leurs dessins anguleux et à lignes droites rappellent tout, à l'Européen qui les regarde dans un musée, excepté des formes naturelles. Ehrenreich, qui les a étudiés au Brésil même, a cependant prouvé, d'une façon irréfu-
(i) Comp. aussi Haddon, fig. î à 19 et fig. 21 à 42 (N. d. T.).
table, qu'elles représentaient des animaux ou des parties d'animaux. « Dans la cabane du chef des Bakairis, dit-il, j'ai trouvé une sorte de lambris de petites tablettes noires en écorce d'arbre, sur lesquelles étaient peintes en argile blanche des figures de poissons très caractéristiques et des échantillons de tous les ornements employés par les Bakairis, ornements dont il nous fut alors facile d'établir la signification. Nous pûmes ainsi constater ce fait, important pour l'histoire de la civilisation, que tous les dessins, en apparence géomé-
Fig. 3. — Ornements des Karayas (d'après Ehrenreich).
triques, n'étaient que des dessins abrégés, souvent même directement reproduits d'objets concrets, d'animaux dans la plupart des cas. Une ligne ondulée avec des points alternants, par exemple, représentait le boa anaconda, qui a de grandes taches sombres ; un losange avec des coins noirs est un poisson vivant dans les lagunes, tandis qu'un triangle n'est pas un triangle, mais bien le petit tablier triangulaire des femmes (1). » Les ornements des Karayas consistent en zigzags, croix, points, losanges et méandres interrompus ; le carré et le triangle sont employés accidentellement, pour remplir d'autres figures par exemple, et le cercle manque complètement. Comme dans
( i) Zeitschrift fur Ethnologie, XXII, 89.
l'art ornementaire
l'art ornementaire des Xingus, les combinaisons géométriques en apparence arbitraires des Karayas ne sont que des imitations d'objets concrets dont les formes caractéristiques sont stylisées par les indigènes. Malheureusement, il n'est pas toujours possible de déterminer exactement l'objet naturel qui a servi de modèle. La croix si fréquente (fig. 2, a), dont l'existence en Amérique a fait bâtir tant d'hypothèses plus ingénieuses les unes que les autres, n'est rien d'autre qu'une espèce de lézard.
Tous ceux qui ont vu dans les forêts Camp les saillies arrondies des grands nids de guêpes, les reconnaîtront dans le dessin dentelé de la figure 2, b. Sont encore à mentionner comme très caractéristiques la chauve-souris, reconnaissable à ses ailes étendues (fig. % c), et les dessins représentant des serpents (serpentà sonnettes, fig. 3, b ; serpent Cassinanhe, fig. 3, c ; la fig. 3, «, représente également un serpent). Les Karayas ne semblent pas connaître les vrais dessins d'hommes ou d'animaux, tels que nous les trouvons chez les Boschimans et les Esquimaux (1).
Cette découverte d'Ehrenreich n'est pas isolée, elle est seulement un chaînon dans une série considérable. William Holmes a pu prouver, en comparant de longues séries de dessins, qu'un grand nombre de figures de poteries américaines géométriques en apparence sont les réprésentations de l'alligator ; d'autres dessins imitent la peau de divers animaux (2). Hjalmar Stolpe, qui a étudié, d'après la même méthode, l'art ornementaire du groupe de Raratonga-Tubuai, croit pouvoir affirmer que les dessins des habitants de ces îles sont exclusivement composés de figures humaines stylisées (3). Avant lui, Lane Fox avait déjà réussi à réduire à une forme humaine un motif construit librement en apparence. Partout où la question a été posée, la réponse a été la même.
Tous ces faits éclairent d'une manière décisive les observations isolées faites sur les ornements australiens. Quelques peuples anciens, écrit Chauncy, aimaient à orner leurs boucliers de figures variées, telles que oiseaux, bêtes et objets inanimés. Les indigènes de l'Australie occidentale ornent leurs
(1) Ehrenreieh, Beitr&ge zur Vôlkerkunde Brésiliens, 25.
(2) Holmes, Ancient Art of the Province of Chiriqui. Annual Report of the Bureau ofEîhnol, 1884-85, 178, i83. v
(3) Stolpe, Entwicklungserscheiwungen in der Ornamentik der Nulurvôlker; Vienne, 1892.
boucliers étroits de la même façon (1). » « Ils représentent sur leurs boucliers, en lignes grossières, des animaux, le lézard iguane, par exemple » , dit Brough Smyth des tribus de Victoria. Les dessins qu'ils font sur leurs manteaux représentent des objets naturels. Un homme disait à Bulmer qu'il puisait ses idées
Fig. 4- — ia) Bouclier (Australie du Sud, d'après Eyre), {b) bouclier (Queensland, d'après l'original au Musée ethnogr. de Berlin). Le dessin de a est en partie gravé, en partie peint; le dessin de b est entièrement peint.
dans l'observation des objets naturels. 11 avait copié les marques qu'avait faitessur un morceau de bois une larve, appelée krang; il dessinait aussi de nouveaux dessins en prenant pour modèle des écailles des serpents etdes lézards. D'après cetauteur, lesin-
(i) Brough Smyth, II, 25.
L ART ORNEMENTAI RE
digènes n'imitent jamais lesformesdesplantesou des arbres (1).
Ce que cet indigène disait à Bulmer nous renseigne d'une façon satisfaisante sur les ornements australiens : maintenant, nous savons non seulement comment il faut les interpréter, mais aussi pourquoi nous ne le pouvons pas d'ordinaire. Si un animal entier est employé comme dessin ornemental, nous pouvons le reconnaître approximativement dans sa copie grossière; mais la plupart des dessins australiens ne représentent que des parties d'animaux, — avant tout les dessins
Fig. r>. — Boucliers australiens avec dessins graves (d'après Brough Smyth).
de leur peau, — et dans ce cas, un l^uropéen ne peut pas deviner leur signification, d'autant plus que les modèles sont toujours traités d'une façon conventionnelle.
Il nous est impossible pour le moment de prouver strictement ce que nous venons d'alléguer ; mais on ne pourrait pas prouver non plus que ces dessins sont des figures géométriques construites de toutes pièces. Notre interprétation à nous est entièrement d'accord avec tout ce que nous savons des primitifs ; elle a donc un haut degré de vraisemblance. Nos adversaires, d'autre part, ne peuvent baser leur hypothèse peu vraisemblable que sur l'apparence, et Ehrenreich nous a appris
(i) Op. cit.. I. 294.
yi LES DÉBUTS DE L'ART
combien l apparence ici est trompeuse. Jusqu'à preuve du contraire, nous nous croyons donc autorisés à tenir le dessin sur le bouclier b de la figure 4, non pour une construction géométrique, mais pour l'imitation d'une peau de serpent ; le bouclier en écorce (fig. 4, a) sera pour nous la représentation d'un oiseau ; et nous regarderons les hachures en forme de losanges et de zigzags des autres figures (5 «, b) comme des dessins conventionnels de plumes, poils ou écailles. A côté des dessins imitant la peau, l'art ornementaire australien connaît aussi des figures entières d'hommes ou d'animaux. Sur les massues et les lance-sagaie [Wurfbretter), on trouve fréquemment des contours de cangourous, lézards, serpents ou poissons, très souvent la figure d'un danseur de corrobori dans
Fig. 6. — Boomerang australien avec une carte géographique incisée (d'après Brough Smyth).
sa position caractéristique, les jambes écartées. Ces dessins sont, dans la plupart des cas, grossiers et conventionnels ; leur signification est néanmoins presque toujours très claire.
Une série d'autres motifs présente cependant un caractère très problématique ; on les trouve sur quelques armes, tantôt seuls, tantôt accompagnés d'autres figures. Le dessin du boomerang (fig. 6) est en effet si étrange qu'il serait certainement resté pour nous une énigme si les Australiens ne nous en avaient pas donné eux-mêmes la clef. Ces lignes ondulées ne sont, en effet, rien autre qu'une carte géographique: « cela représente une lagune et probablement aussi un bras de la Broken River ; l'espace entre les lignes est le pays habité par la tribu du propriétaire de l'arme » (1). D'autres peuples chasseurs savent dessiner des cartes — nous en conniassons d'excellentes faites par des Esquimaux — mais les Australiens
(i) Brough Smyth, I, 284.
l'art ornementaire
seuls ont conçu l'idée d'en mettre sur leurs armes et leurs ustensiles. Nous verrons plus loin que leurs cartes doivent être regardées, non comme des ornements, mais comme une espèce de caractères d'écriture.
La plupart des ornements que les Mincopies peignent en rouge, en brun ou en blanc ou qu'ils gravent avec un morceau
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