‹ Les débuts de la Révolution à Bordeaux: d'après les Tablettes manuscrites de Pierre BernadauChapitre 11 sur 47 · INTRODUCTION XXII · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XXII

ciants de Bordeaux illuminent, mais la grande masse du publie reste indifférente. et l’annaliste, qui suit l'opinion, ne se montre pas plus attentif. On dirait qu'à Bordeaux la Révolution reste en suspens.

L'esprit public y renaïil heureusement après le 14 juillet, qui ouvre noire chapitre III. Celle fois, la masse est remucée dans ses couches profondes. Les trois couleurs apparaissent el chacun les arbore. Bernadau lui-même a dû prendre la cocarde, car il remarque qu'il est imprudent de n'en pas avoir !. Le dimanche 19 juillet, le lundi 20, la foule s'assemble au Jardin Public. Le mardi 21, le peuple se réunit dans les églises pour former les régiments palrioliques. Répondant à l'invitation du pnblie et à l'appel des autorilés en exercice, les 90 Électeurs de Bordeaux, investis par la souveraineté populaire, sont en train d'assumer la direction des affaires, au lieu et place de l’intendant, de la Jurade et du Parlement.

Dans l'afflux des circonstances qui se pressent, Bernadau ne peut toul voir, ni tout entendre, ni lout dire. Cependant, s'il n'a pas assisté aux assemblées du Jardin Publie, il a dû êlre des mieux informés, car son récit est bien vivant el, autant qu'on peut en juger, assez exact. Il est allé s'enrôler à l’église de sa paroisse, comme les autres volontaires, el il à été impressionné par le spectacle qu'il a eu sous les veux. Tandis que les mouvements populaires caplivent son attenlion, tandis qu'il se mêle à la foule, il ne se tourne pas du côté des 90, il n'essaie pas de se faire admettre dans leur entourage. Il ne comprend pas ou il ne veut pas comprendre les services qu'ils rendent. Il parle d'eux trop rarement, et plutôt qu'il ne loue leur inépuisable bon vouloir et leur universelle activité, il leur reproche d'avoir usurpé les pouvoirs des autorités et de n'avoir admis à leurs délibérations ni le Clergé, ni la Noblesse, niles électeurs du Tiers des campagnes.

Au fond, l'annaliste est inquiet de l'acte capital de la Révolution qui vient de s'accomplir. Bernadau voit que le peuple est devenu le maître, qu'il a conscience de son nouveau rôle, qu'il se comporte en souverain, qu'il veut jouir du plaisir de la liberté conquise. Bernadau voit moins bien qne ce peuple ne songe pas

]. Bernadau, Tablelles manuscriles, L, V, 19 juillet 1780.

à faire un mauvais usage de ses pouvoirs illimités, qu'il attend avec confiance la transformation des institutions, comme la conséquence de son avènement. Aussi notre annaliste ne comprend-il pas et ne montre-t-il point les beaux côtés de l’organisation révolutionnaire qui est en train de s’improviser,

Il ne comprend et il ne montre que « l'anarchie spontanée ! », il ne signale que des excès et des abus. Au sujet .de l’enrôlement du peuple, son témoignage nous ferait croire que le public s'est laissé entraîner à une mascarade ‘par une jeunesse irréfléchie. Il nous présente ce public enrégimenté aussi inquiet qu'il l'est luimême, inquiet du Château-Trompette, qui se dresse comme une autre Bastille, inquiet des rumeurs invraisemblables qui circulent, et alors multipliant les patrouilles, arrêtant les passants, procédant à des exécutions sommaires, avant que l'autorité soit saisie. Sur Bernadau, plus encore que sur la foule armée, c’est la grande Peur qui passe.

Quand l’annaliste retrouve son sang-froid, il observe que ses concitoyens se lassent de la vie politique, et il remarque avec une certaine perspicacité que la foule est en train de devenir un instrument entre les mains des chefs militaires qui la conduisent. Le fait n'a pas été noté très souvent, et peut-être peut-on le considérer comme assez particulier à Bordeauxæ Bernadau nous y rend attentif, en dénonçant les menées du duc de Duras, cet étrange général qui entreprend, avec des volontaires bordelais, une expédition contre les paysans de Cussac-en-Médoc, coupables de quelques pillages.

Le tome I des Tablettes nous conduit jusqu'à la veille de la Constilution, au moment où de nouvelles autorités vont se subsütuer aux anciennes, où les réformes administratives vont tenir, à Bordeaux tout au moins, la plus grande place ?, alors que dans les débuts de la crise, l'esprit public, si bien observé par Meteo avait eu la plus large part.

1 C'est la thèse de Taine. On voit comment elle s'appuie sur le témoignage de contemporains apeurés, qui, tout comme Bernadau, n’aperçoivent et ne montrent qu'un côté des événements.

2. Voir à ce sujet notre série d'articles sur la /ransilion de l'ancien au nouveau

régime, dans la Revue historique de Bordeaux et du déparlement de la Gironde, 1915 à 1917,

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