CHAPITRE PREMIER
L’Opposition du Parlement
L’exil du Parlement à Libourne. — La Résistance des Cours. — Leur Victoire.
22 juin 1787 1. — Notre premier président est arrivé aujourd'hu; de la cour, où il avait été appelé, ainsi que le procureur général (lequel s’y est distingué plus qu'aucun), l'archevêque, l’intendant et le lieutenant de maire ? pour délibérer dans la petite assemblée des notables de France, sur les projets, réformes et améliorations que nécessilait le mauvais état des finances pour l'intérêt public. On y a proposé de très beaux plans, plusieurs choses ont été discutées à fond; il y a eu de l’approbation dans les unes, de l'improbation dans les autres, on y a dit d'excellentes choses, mais on y a agi comme chez les Lanternois *, où l’on commençait tout et ne finissait rien... Qu’a donc produit celle assemblée où les plus fortes têtes du gouvernement ont jasé lout à l'aise pendant six mois? C’est au roi à en donner la réponse et à la faire satisfaisante. Je crois après tout qu’on veut de l'argent, car c’est le
1. Les Tablettes commencent au mois de mars ; leur début est plutôt dépourvu d'intérêt et Bernadau lui-même a choisi dans sa préface l'opposition du Parlement comme point de départ de sa chronique.
2. Leberthon était le premier président ; Dudon, procureur général ; Champion de Cicé, archevèque ; Le Camus de Néville, intendant ; le vicomte du Hamel, lieutenant perpétuel de maire.
3. Expresssion empruntée au vocabulaire de Rabelais. Les Lanternois sont censés habiter l’ile des Lanternes, d’où le verbe lanterner, hésiter.
dernier mot des discours des ministres. Du reste il n'y aura pas plus d'ordre dans les finances que ci-devant, pas plus de modération dans les dépenses de la cour. Il y a trop de gens intéressés à l'existence du chaos financier et de la prodigalité, et ces gens ont pour eux l'adresse d'un esprit corrupteur, la force politique, la faiblesse du monarque et la pusillanimité de ceux qui devraient plaider, avec toute l'énergie patriotique, la cause du peuple et des mœurs.
19 juillet 1787. — [Séance brillante au Parlement pour l'enregistrement des lettres qui nomment le comte de Brienne, frère du cardinal, au commandement en chef de la province vacant par la démission volontaire du maréchal duc de Mouchy. M. de Marbolin fils, avocal, profile de la
circonstance pour faire l'éloge du cardinal el pour relater le rôle qu'il a joué à l'assemblée des notables avant de devenir contrôleur général 1}.
29 juillet. — [Arrivée solennelle du nouveau commandant de la province ?|.
11 août 1787. — Le Parlement, chambres assemblées, vient de
rendre un arrêt qui casse un édit du Conseil portant création d’assemblées provinciales à Limoges *. En faisant cette démarche vigoureuse, le Parlement y déclare que son intention n’est, ni ne peut être de s'opposer à cette administralion patriotique, dont l'utilité a été unanimement reconnue par les notables, mais d'empêcher que l’on se permit, sous ce prétexte, quelque innovalion dans le gouvernement. Il laisse entendre qu'il n'autorisera ces assemblées provinciales, que lorsque le roi lui en aura fait expressément connaître le régime et l’organisation, étant contre les constitutions fondamentales de la monarchie, que l’on se permit aucune innovation dans l'État, sans le suffrage de la Nation. En conséquence, le Parlement, ainsi que tous les Parlements de France {, se sont opposés à ces nouveuux États, jusqu'à ce qu'ils fussent inslruits
1. Victorin de Marbotin Canteneuil, moins connu que son père Jean François de Marbotin (1748-1824), conseiller au Parlement de Bordeaux dès 1768. :
2. Pour le détail de la cérémonie, voir A. C., Bordeaux, D 83, Registre de Jurade, au 30 juillet 1787.
3. L'arrêt est du 8 août. Il fut cassé le 12. Le Parlement en rendit un autre le 18. Sur le rôle particulier du Parlement de Bordeaux, dans la question des Assemblées provinciales, voir les Mémoires de Bachaumont, t. XXXVI, passim, l'ouvrage de Léonce de Lavergne : « Les Assemblées Provinciales sous Louis XVI, Paris, 1864, in-8°, chp. xxiv, et l'Histoire du Parlenent de Bordeaux, par Boscheron Desportes, Bordeaux, 1877, t. II, p. 356 à 363.
4. Ce renseignement ne serait pas exact, d'après Léonce de Lavergne.
d'une manière spéciale du système des opérations qu’on devait y suivre.
18 août. — On apprend qu'il a été, hier au soir, envoyé des lettres de cachet à tous les membres du Parlement afin qu'ils aient à être rendus en Corps de cour, mardi prochain à Libourne, pour y attendre les ordres du roi. Le fait n’est que trop vrai. Toutes les chambres devaient s'assembler aujourd'hui à 10 heures pour aviser aux moyens qu'il fallait prendre dans ces circonstances.
On n’a appelé qu'une seule cause en Lournelle. Il y avait très peu d'avocats. Les conseillers et présidents se sont retirés tristement à dix heures pour s’assembler. La séance privée a duré jusqu'à une heure de relevée. L'’après-midi, il y a eu bureau chez M. le premier Président, et le soir, à 8 heures, ces Messieurs se sont de nouveau rendus au Palais, apparemment pour y transcrire sur les registres les délibérations qu'on avait prises dans le comité secret, lesquelles délibérations n'auraient pu, d’ailleurs, n'avoir aucune force, si elles ne paraissaient être faites sous la formé usilée et légale, le parlement juridiquement assemblé dans le vérilable palais de justice. L'Assemblée s'est séparée à 10 heures du soir, aux applaudissements des personnes que la nouveauté de la circonstance avaient assemblées dans les salles et au dehors. C'était un spectacle vraiment imposant et lugubre de voir tous les sénateurs passer gravement sous les lugubres voûtes de cet antique monument, que les flambeaux répandus ça et là rendaient plus vénérable. L'aspect mélancolique du lieu, l'heure, la circonstance, forçaient à réfléchir l'homme le plus léger. On craint de la part de la Cour quelque coup violent, car le système qu'on y suit, relativement aux grands Corps, est aussi injurieux que despotique. On les mande avec tant de hauteur, qu'il finiront par perdre, même dans l'esprit du peuple, dont ils défendent assez communément les intérêts, toute la considération que méritent leurs places. Cette manière leste de les mander et de les admonester peut avoir de terribles conséquences dans l’ordre des mœurs et de la politique.
19 août. — Il vient de paraître, ce matin, l'arrêté ! du Parlement qui, par cel acte de prudence, paraît très disposé à une