INTRODUCTION IX
Bernadau s'y présente le 8 mai 1791, il est admis le 12, et le méme jour ilest délégué avec cinq autres commissaires pour aller complimenter le nouveau maire, et pour lui présenter les statuts de la Société. Le 19 mai, lors du renouvellement du bureau, il devient l'un des deux secrétaires. Il va faire vivre Fassociation. Elle à pour bul de dénoncer les abus. Bernadau se découvre une âme de sycophante. Ses fonctions de surveillant lui serviront de prétexte pour licher la bride à ses instincts pervers. Les dessous de sa nature apparaîtront foncièrement mauvais, sous des dehors qui furent d'abord séduisants ; sa physionomie elle-même deviendra impressionnante, el les traits s’en graveront à tout jamais. C'est parce qu'il a mis de Ia passion dans la dénonciation obligatoire des mauvais citoyens qu'on a pu voir en lui, non pas le ciloyen probe, le patriote, le grand actif, mais l'égoïste s'obstinant à ne vivre que pour lui-même, pendant son interminable carrière de quatre-vingt-dix ans ; le méchant dont le masque bilieux pétille, non pas d'esprit, mais de malice; le jaloux, le soupçonneux, le haineux élouffé par ses rancunes et altéré de vengeances ; l'ambilieux tout plein de lui, qui veul imposer sa personne, qui ne regarde pas aux moyens, qui, pour régner, commence par diviser, qui poursuit son chemin, porlé par la calomnie, jusqu'à ce que ses viclimes se redressent, ou Jusqu'à ce qu'il trouve son maître. Le voilà, le Bernadau qu'on accueille d'abord, puis dont on se détourne, qui aurait pu devenir un meneur dangereux, avec une volonté plus grande, avec une intelligence supérieure et une plus parfaite habileté, qui fut au total un personnage de coulisse, difficile à saisir, un agité et un intrigant, avec plus de nerfs et plus de bile que de volonté el de raison.
Aux Surveillants de la Constitution, grâce au zèle de Bernadau, les dénonciations vont vite; comme au prochain tribunal révolutionnaire, les affaires sont expédiées. C'est d'abord le journaliste Marandon qui est dénoncé comme impie; puis la femme d’un conseiller municipal de Cenon, qui avait fait porter par dérision à un portefaix l'écharpe tricolore de son mari; puis les libraires ’allandre et Philippot, accusés de favoriser des conciliabules aristocratiqués ; le Conseil municipal de Bordeaux, les frères ignorantins, le maire de Gradignan, le second secrétaire des « Surveillants de la Constitution », collègue de Bernadau, el d’autres
x LES DÉBUTS DE LA RÉVOLUTION A BORDEAUX
membres de la Société, comme François, comme Froment. Bernadau couronne son œuvre, en s’autorisant de l'événement de Varennes, pour présenter l'apologie de la dénonciation « La Patrie est en danger, dit-il. Le fil des complots sinistres ourdis contre elle peut être aperçu par de bons patriotes qui cherchent à communiquer leurs découvertes. Il faut que des Sociétés patriotiques prêtent un appui à la limidité. Il faut qu'elles fournissent le déjouement des machinations aristocratiques. Le cri des oies sauva jadis le Capitole, et récemment l'éveil d'un postillon a occasionné l'arrestation de l'ainé des Capets, qui méditait la ruine d'une nation libre, dont ses ancêtres avaient usurpé et profané le trône. Une dénonciation faite à propos sauve l’État. Où la déposeront ceux qui en ont connaissance el qui, ignorant les moyens d'ouvrir fructueusement leurs cœurs, appréhendent de ravir les instants précieux de leurs magistrats? Eh bien! la Société des surveillants de la Constitution se présente pour recueillir ces avis patriotiques. Elle en suivra les rapports les plus compliqués avec toute la constance dont elle est capable !. »
Un si beau zèle devait trouver sa récompense. Après avoir pris pied comme secrétaire, dans le cercle des surveillants, Bernadau s'y implante davantage à chaque renouvellement du bureau. Il devient chef du bureau de correspondance, puis commissaire surveillant de la salle, tout en continuant d'exercer par intérim les fonctions de secrétaire. Après avoir porté la parole, au nom de ses collègues, devant les électeurs assemblés pour choisir les membres de l'Assemblée législative, il est élu président de son association, à la date du 22 septembre 1791, et il le reste après l'expiration de son mandat, jusqu'à ce qu'il tombe d’une lourde chute, le 10 janvier 1792. Ses collègues s'accordèrent alors à lui reprocher sa violence, des manquements graves à la dignité de la Sociélé, et des abus attentatoires à sa bonne répulation. Bernadau eésaya vainement de se défendre. On le frappa d'exclusion totale. ;
Il s'était trouvé déjà un autre champ d'action, à la section
1. Ce raisonnement de Bernadau peut parfaitement se soutenir. C'est dans
l'applicalion de ses principes qu'il est absolument condamnable, à cause de la passion qu'il y à apportée.