‹ Les débuts de la Révolution à Bordeaux: d'après les Tablettes manuscrites de Pierre BernadauChapitre 27 sur 47 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

La Préparation des États généraux.

Projets d’États provinciaux. — La Rédaction des Cahiers.

Les Élections.

20 novembre 1788. — Notre Noblesse, tout à coup tourmentée du plus étonnant désintéressement, s’est rassemblée à diverses fois pour statuer sur les moyens de faire revivre les États de Guicnne, dont elle prétend découvrir des traces dans notre Histoire. Cette motion a eu d'autant plus de succès que les gentilshommes, en qualité de restaurateurs de l'antique constitution provinciale, espèrent conserver une partie de leurs privilèges, tout en feignant de les sacrifier. Ils se sont, en conséquence, abouchés avec l'avocat Lumière, homme très propre à faire réussir un projet par ses talents et par ses intrigues. Il a rédigé les Mémoires et les Délibérations de ces Messieurs, qui ont mis au jour leurs idées patriotiques aujourd'hui. D’après des lettres-circulaires adressées en ville à quelques centaines de particuliers ça et là, nne partie des habitants s’est rendue aux Jacobins pour y délibérer sur les moyens de rétablir les États de la province sur le pied de ceux du Dauphiné, qui ont pour eux le plus de suffrages. Cette assemblée a eu lieu à 5 heures de relevée dans l’église des Jacobins. La Noblesse avait choisi pour orateur le journaliste Gaufreteau, qui a exposé avec beaucoup de précision l’objet de la convocation de la Commune dans un discours éloquent fail par l'avocat-publiciste Saige.

On a été fort surpris du choix du personnage qui, tant du côté des mœurs et des talents que du côté de l'extraction et de la renommée, ne méritait pas d'être placé à la têle de ces affaires. Un tel secrélaire n’est guère propre qu’à discréditer le travail et à donner une mauvaise idée des exécuteurs: M. Crozillac, second consul, lut ensuite un discours emphatique qui lui mérita des huées, attendu qu'il voulut faire croire que la Noblesse avait convoqué le Tiers État, tandis qu'il ne l'avait qu'invité; que cette assemblée élail illégale, n'ayant pas été autorisée par le Parlement et que le Commerce devait principalement y être appelé, comme étant la partie la plus précieuse de la ville. Divers autres particuliers ouvrirent des avis plus ou moins raisonnables. Enfin il fut résolu que toutes les Corporations seraient priées de nommer des députés à la prochaine assemblée où seraient communiquées les recherches que la Noblesse et les avocats ont faites relativement à la question proposée pour la meilleure formation des États.

21 novembre. — Nouvel arrêt du Parlement qui enjoint aux jurats de convoquer, par tout le jour, l’Assemblée des Notables, attendu l'illégalité des ordres qui la défendent.

23 novembre. — I} y a environ un mois que notre Chambre de commerce, à l'exemple de toutes les autres du royaume, vient de présenter au roi une requête pour obtenir le droit d'envoyer aux États généraux des députés particuliers !. Les partisans des anciennes formes ont trouvé ridicule la prétention du commerce à avoir des représentants distincts des trois Ordres. Nous n’y voyons que de la prudence. Sans sortir du Tiers État, les négociants pourraient bien être admis à discuter des matières qui ne sont guère que de leur compétence et qui influent cependant sur la prospérité du royaume.

26 novembre. — En conséquence de l'accueil que le public a fait à toutes ses démarches, la Noblesse de la ville a écrit à toutes les Compagnies, Communautés et Corporations, soit d'église, soit de robe, soit d’arts, soit de finance, pour les inviter à élire deux commissaires, propriétaires fonciers comme de raison, à l'effet de représenter leur Corps dans la prochaine assemblée de cité, où seront communiqués les projets d'États provinciaux, pour lesquels

1. Cf. notre étude déjà citée sur la Chambre de Commerce, chap. VIT, p. 136.

LA PRÉPARATION DES ÉTATS GÉNÉRAUX 37 être soumis à l'examen de tous les Ordres de citoyens, dont les observations seront ensuite disculées dans un comilé nommé à cet effet, quand il sera temps !. Lesdits députés sont priés de se faire inscrire incessamment chez maitre Lumière qui leur adressera Lous billets et mémoires relatifs à leur commission. Au moyen de pareil ordre, la confusion sera éloignée des assemblées et l'on travaillera plus efficacement. Des observateurs prétendent qu'on aurait pu mettre plus de célérilé et de prudence, en soumellant tout de suite à l'examen public le plan imaginé par les nobles. Le mystère qu'ils affectent repousse la confiance.

[Réunion des Notables à l'hôtel de ville, en vue de préparer la convocalion des Cent-Trente ?.]

Soixante-quatorze Corporalions et Compagnies de la ville ont envoyé leurs députés à l'assemblée indiquée par les nobles qui, après un pelit commentaire du projet de restauration des Élats de Guyenne, en ont donné une copie imprimée et signée des 16 commissaires de cet Ordre, qui ont rédigé le susdit plan sur le mode de ceux de Grenoble avec des modifications locales. Comme il fut arrêté qu'il ne serait présenté au roi que lorsque les observations demandées aux diverses Communautés auraient été libellées par un comité de 24 citoyens à cet effet élus, nous nous réservons d'en faire une mention détaillée en temps et lieu. Plusieurs Corporations ont refusé catégoriquement d'en prendre connaissance 5. Les chirurgiens l’ont motivé dans une délibération prise à cet effet, et due à l'éloquence du sieur Lapeyre f, leur lieutenant. [ls en ont donné des copies à différents Corps qu'ils espèrent entraîner dans la cabale formée par les ennemis de la chose publique.

1. Sur les délibérations qui furent prises dans les corporations à la suite de cet appel, voir pour les chaudronniers les séances du 21 novembre et du 7 décembre. A. D., Gir., C 1753 : pour les orfèvres, celle du 21 novembre A. D., Gir., C 1739: pour les arquebusiers, celle du 22. A. D., Gir., C 1765 ; pour les courtiers, celle du 22, A. D., Gir., C 1720 ; pour les maîtres en chirurgie, celle du 22, A. D., Gir., C 1720 ; pour les maîtres boulangers, celle du 23, A. D., Gir., C 1782, etc. etc. L'initiative de la Noblesse suscita, dans l'opinion, une mouvement général.

2. Pour l'assemblée des Notables du 25 novembre, qui ne fut pas seulement relative aux Cent-Trente, on en trouvera le compte rendu dans le cachier BB 21, aux Archives communales de Bordeaux.

3. D’autres, comme celle des maitres tourneurs, n’osèrent pas prendre parti. Voir délibération du 4 décembre A. D., Gir., C 1747.

4. Jean-Baptiste Lapeyre (1753 1817), médecin très estimé. Voir son éloge dans le Bullelin polymathique de 1817,

Avant de réclamer auprès du Parlement l'exécution des lois et privilèges de la cité, il avait été adressé sur leur violation de très humbles remontrances au roi par les trois Ordres qui forment la Corporation municipale de Bordeaux. Elles datent du 10 dece mois.

3 décembre 1788. — [Réunion de l’Assemblée des Cent-Trente. Les nominations d'officiers faites par le Pouvoir central sont mises en queslion. Certains des officiers offrent leur démission. Au total, peu de changements sont opérés 1.|

6 décembre. — Les négociants se sont assemblés aujourd'hui à

la Bourse avec les députés des quatre Corps de marchands pour prendre une déterniination sur le projet de restauration des États de Guyenne, à eux remis par la Noblesse. Dans leur sagesse, ils ont remis à s’en occuper définitivement après l'assemblée des États généraux, auxquels ils ont trouvé un expédient qui leur y facilitera, selon eux, l'entrée. Il s’agit de faire adopter par le Tiers État de la ville une requête par laquelle il demande qu'il plaise au roi de fixer la quantité de représentants qu'il exige pour cet Ordre important de cette capitale. Cette motion provoquée par le commerce et portée en Cour par ses députés pourrait faire croire au souverain que la déférence qu'on marque aux négociants est une suite de leur prépondérance dans Bordeaux, et il pourrait en conséquence se déterminer à les appeler dans le Sénat de la Nation. Cela n’est pas maladroit pour des commerçants. La jalousie leur a donné de l'esprit.

. 8 décembre. — [Aux Cent-Trente, examen des papiers de Jurade. On a l'impression que le registre des Correspondances a dû être refait pour la circonstance. Les adversaires des jurats ont en outre produit le duplicata d’une relation calomnieuse adressée à la Cour par la Jurade, lors de la rentrée du Parlement.|.

11 décembre. — [Etant données les charges qui pèsent sur la Jurade les Cent-Trente permettent aux officiers municipaux de solliciter leur démission ?.|

12 décembre. — Les commerçants ayant réussi par leurs basses manœuvres à faire généralement désapprouver l’établissement des États où il ne jouaient pas un rôle brillant, et ayant rendu sus-

1. La première séance est du 2. Voir, pour elle et pour les suivantes, le registre de l’Assemblée des Cent-Trente, dans le carton BB 20 aux Archives communales de Bordeaux. Ce registre mériterait d'être publié,

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