CHAPITRE -HI
Les suites du 14 Juillet
La Grande Peur.
La Formation des Régiments Patriotiques.
Le Rôle des 90 Électeurs.
17 juillet 1789. — Toute la ville était dans un morne silence, et l’on n'avait pas fait aucune affaire depuis quelques jours sur Paris, lorsqu'une lettre du député Nairac ! à M. Elisée, son frère, est arrivée fort à propos aujourd'hui vendredi à 4 heures, pour tranquilliser les esprits. Un courrier extraordinaire l’a portée en 46 heures. Elle contient le détail du soulèvement de la capitale, à l'occasion des violences qu'on se proposait de faire à l’Assemblée nationale. Il a tombé 15 têtes de grands coupables sous les coups du peuple, sans préjudice du carnage des troupes étrangères fait par les troupes françaises. Le roi est venu demander grâce aux États généraux contre lesquels on l'avait tant monté. M. E. Nairac ayant voulu faire imprimer cette lettre, tous les imprimeurs s'y sont refusés, alléguant les défenses des magistrats. Les têtes sont montées et l’on (déblatère)? avec raison contre ceux qui ont donné des ordres aussi ridicules.
1. Nairac, le député, avait comme prénom Paul. ?. On lit exactement « debacche », qui est incompréhensible. Nous avons rem-
placé le mot mal écrit par un équivalent.
18 juillet — C'est le procureur général qui avait défendu l'impression de la lettre pacifique de M. Paul Nairac. À Ja demande de la jeunesse représentée par MM. Aloze, Couder, Senete et Ducourneau !, le commandant a toléré sa publication. Ces mêmes représentants du Tiers adulte ont ordonné de prendre des cocardes blanches, bleues et rouges, et refusaient l'entrée du spectacle à quiconque n'en avait pas décoré son chapeau. J'ai vu refuser la porte au jurat Acquart qui a été applaudi quand il a reparu avec le signe civique. On en a porté aux personnes les plus qualifiées. Le peuple ayant rempli les avenues et le vestibule de la Comédie pour applaudir les patriotes, on lui à ouvert les portes à 8 heures, et il a joui tranquillement du nouveau ballet. Dans l'entr'acte, le sieur Caudéran, commis-négociant, a fait lecture d'un projet de quête à faire aux veuves et orphelins qui ont perdu leur soutien en défendant la cause commune dans les journées du 14 et du 15. dernier à Paris. Cette adresse aux citoyens a été vivement accueillie. MM. Nairac, Lemesle, Latuillière et de Lorlhe se sont offerts pour recevoir les deniers et les faire passer à nos députés aux États. On ne voyait que cocardes à la Comédie; filles, acteurs et danseuses en étaient décorés ?.
19 juillet. — Jeunes et vieux, gens d'église ou du monde, ont arboré la cocarde, il est même imprudent de n’en pas avoir. La Jeunesse bordelaise s’est, aujourd'hui dimanche, assemblée au Jardin public d’où elle est partie en bon ordre, ayant la musique du Château à sa tête. On ne voit que bandes, bien ou mal choisies, de volontaires qui battent la ville.
20 juillet. — Invité par des placards manuscrits, le public s'est rendu au Jardin publie, cette après-midi lundi, pour délibérer sur les moyens d'assurer le repos commun. Divers orateurs, placés sur une échelle de jardinier dans le bassin, ont harangué. Les sieurs Feuillerade et Mazois s'y sont le plus distingués. Le premier à fait un long sermon pour prier l'Assemblée de ne point
1. Ducourneau, Pierre, né en 1764, avocat au Parlement de Bordeaux, devait ètre exécuté à Paris en 1794.
2. À partir du 18 juillet 1789, commence le registre des 90 Électeurs, qui serait très intéressant à publier. M. Emile Martin en a déjà tiré le meilleur parti dans le journal La Gironde en 1893-1894. Le registre des 90 Électeurs se trouve aux archives communales de Bordeaux, carton D. 49. Voir aussi les notes générales de Gaullieur aux mêmes archives.
faire représenter Guillaume Tell, tragédie demandée, et dont la représentation pouvait avoir des inconvénients. À ces phrases lourdes débitées d'un ton capucinal, a succédé un plan de règlement pour les milices patrioliques qu'on invite à se former par paroisse. Un nommé Blanchard, poèle sifflé aux Variétés, a inutilement proposé la formalion actuelle des Compagnies, dont il s'est cru aulorisé à désigner les chefs; on l'a obligé de descendre de sa tribune aux harangues. Le peuple s'est divisé sur-le-champ par paroisse, pour nommer un syndic qui allät proposer aux Electeurs représentants des Communes un moyen d'enrôlement général. On s’est ajourné pour le résultat dans les paroisses respectives !. Notez que partie de cetle jeunesse avait fait faire des drapeaux plus où moins bizarres. L’effervescence est grande.
21 juillet. — Le peuple s’est rassemblé dans les églises respeclives des quinze paroisses. On sent que les particuliers qui ont voulu avoir des places dans les divers régiments ont harangué l'assemblée. Chacune a offert des singularités remarquables, dont nous croyons devoir conserver le souvenir des plus étonnantes. A Saint-Siméon, un jeune homme s'étant permis dé fermer la porte à M. Dudon père, l’Assemblée en a paru fort indisposée. On a dépêché deux paroissiens pour l'inviter à venir prendre place au milieu d'eux, oubliant l'indiscrétion du jeune homme, qui s’est excusé publiquement de son impolitesse. A Saint-Seurin, un homme du peuple a interrompu un citoyen qui haranguait, en montrant un sabre nu, et disant qu'il valait mieux se servir des armes que de parler. Toutes ces assemblées ont été plus que lumultueuses. L'’inconséquence de la masse publique y a brillé de tout son lustre. On ne parlait que de chasser la troupe, de s'emparer du fort, etc. Cependant on en est demeuré aux clabauderies. On s’inserit de toutes parts pour former des compagnies de volontaires ; celle de l'incendie fait la garde au passage de La Bastide, pour visiter les voyageurs et les courriers ; d'autres sont déjà cantonnées ailleurs.
22 juillet. — Les régiments patriotiques sont presque tous formés. Ils sont composés de tous les habitants qui se sont fait
1. En réalité, les Électeurs répondirent qu'ils ne voyaient pas d'inconvénient à l'enrôlement des citoyens, à condition que l’ordre fût maintenu.
inscrire dans chaque paroisse dont ils portent le nom, et divisés par compagnie de 60 hommes. Chacune se nomme un capitaine, 3 lieutenants, 4 sergents, 6 caporaux et un secrélaire ; et chaque état-major élit un colonel el un major de paroisse. Les 90 Électeurs des communes de Bordeaux sont les magistrats-conseils de ces milices bourgeoises. Ils en ont fait les règlements, d'après un projet que leur a proposé le jeune Boyer-Fonfrède !.
23 juillet. — Les 90 Électeurs des communes de Bordeaux, assemblés à l'hôtel commun sous la présidence du jurat Vilote, ont pris un arrêté qui a été imprimé et affiché à son de trompe. Il porte en substance que, pour répondre à l'invitation de leurs concitoyens, ils ont cru devoir prendre des arrangements propres à arrêter les désordres qui naissent des assemblées tumultueuses. En conséquence, les ouvriers se rendront dans leurs ateliers respectifs, les règlements de police seront observés comme ci-devant, tous placards injurieux sont sévèrement interdits, etc... Il est à peu près calqué sur celui de Paris.
On avait publié que M. le vicomte de Gand avait fait jurer au régiment de Champagne, dont il est colonel, de donner sur le peuple au premier ordre de la Cour. Pour détruire ces bruits, il a invité la jeunesse bordelaise à nommer un nombre quelconque des leurs, en présence desquels il fera tout désaveu et donnera du témoignage de son patriotisme. Douze Bachi-Bachas ? avaient accepté son diner, mais on leur a défendu de s'y rendre. La jeunesse bordelaise aurait eu en effel de mauvais représentants. Ne pouvant la convaincre par des paroles, ce seigneur a ordonné à sa troupe de se répandre dans loutes les assemblées du peuple, et d'y lraterniser avec les citoyens. Ce moyen a réussi. Les soldats haranguent et disciplinent les bourgeois. On leur donne de toutes paris des marques de remerciment.
24 juillet. — On a arrêlé au bas de la rivière 6 barques de blé chargées pour l'Espagne par des négociants bordelais. Nous ignorons leur nom. Il devrait être flétri dans l'opinion publique.
1. Jean-Baptiste Boyer-Fonfrède, âgé de 23 ans, le futur girondin. Son père était un négociant richissime. D'après ‘certains, Boyer-Fonfrède aurait joué un rôle capital dès le 18 juillet. Bernadau oublie de dre qu'à la date du 22 juillet, les 90 Électeurs se constituèrent en Conseil permanent.
2. Gomme nous dirions bachi-bouzoucks, dans le sens d’irréguliers, par rapport aux troupes régulières.
SI
25 juillet. — Du moment qu'on apprit à Bordeaux la disgrâce de M. Necker, la jeunesse de Bordeaux témoigna le regret de son éloignement par des couplets plus où moins intéressants. Nous n'avons pu en relenir encore aucune copie. Elle éleva aussi son buste sur une estrade attachée à la statue équestre !. Au bas étail cette inscriplion calquée sur la dédicace de Télèphe ? et que nos négociants ont cru être originale : « Le respect, la reconnaissance des Français offrent cet hommage à la vertu héroïque, à l'humanité réparatrice, au génie de la Liberté. 1789 ». MM. Péry #, Tastet, Soulignac, Ducos !, ont provoqué et exéculé cette ovation.
Parmi les inforlunés trouvés à la Bastille, lorsque les Parisiens l'ont forcée, était le comte d'Estrade, fils du seigneur de ce nom qui était maire de Bordeaux en 1760 et qui est mort dans un âge très avancé. Celui-ci est un très bel homme à cheveux blancs, d'une soixantaine d'années. 11 y a trente ans qu'il gémissait dans un cachot écarté où il avait été enfermé par des intrigues de femmes, sous prétexte de crime de lèse-majesté. Il avait échappé aux recherches que fit faire, en 1775, M. de Malesherbes dans la Bastille. Peut-être n'était-il pas dans cette prison d'État alors ; ou les commandants avaient-ils promis aux ennemis du malheureux comte de le garder tant qu'ils vivraient.
27 juillet. — L'état-major des divers régiments patrioliques s'est rassemblé hier, dans ses districts respectifs, pour élire un colonel-général des milices bordelaises. Le vicomte de Noé, maire de Bordeaux, le vicomte de Ségur, lieutenant général des armées, et le duc de Duras ont été sur les rangs, mais ce dernier paraît avoir le plus grand nombre de suffrages. Ses partisans sont plus nombreux que ses amis. L’estime des honnêtes gens consolera les deux autres messieurs de la préférence accordée sur eux à un selgneur dont le patriolisme est très équivoque, quoi qu'on en dise, et qui n'était aucunement fait pour être à la tête d’une milice patriotique. Les 90 Électeurs des communes de Bordeaux, déposi-
1. Statue de Louis XV, sur la Place Royale, notre place de la Bourse.
2. Télèphe, tragédie lyrique de Campra, contemporain de Lulli. Bernadau fait allusion aux chœurs du prologue.
3. Constantin Péry, né en 1754, avocat et littérateur, membre du Musée et de La Société de la Jeunesse bordelaise.
4. Jean François Ducos (1765-1793), le futur girondin, aulre Muséen, et fils, comme Boyer-Fonfrède, d'un riche négociant.
taires des scrutins, ne les déclareront que lorsqu'ils auront achevé un règlement militaire pour la discipline de cette singulière armée !. |
28 juillet. — Le pain a failli manquer aujourd’hui et les boulangers n'en donnaient pas à leurs pratiques autant qu'elles en voulaient.
Le vicomte de Gand ne néglige aucune occasion propre à déprévenir sur son compte les soupçonneux Bordelais. Il vient de publier une lettre en réponse à une invitation à lui faite par le régiment Sle-Eulalie pour obtenir la liberté de quelques soldats. Il motive sa sévérité sur le bon ordre qu'il doit tâcher, de son côté, de maintenir dans la ville. Sa circulaire justifie l'opinion avantageuse qu'ont les gens sensés de ses talents, de sa générosité et de ses principes. Il est constant qu'il a fait passer 1.800 I. au trésorier des patriotes parisiens qui ont souffert des suites de l'émeute générale. C’est un parent de la reine ?.
29 juillet — Des hommes inquiets et ombrageux sont parvenus à persuader au peuple de s'emparer du Châleau- Trompette. En conséquence, une foule immense s'élant rassemblée cet après-midi au Musée, on a député vers M. de Fumel pour lui faire part de la motion plébéienne. Ce commandant s’est rendu incessamment dans ce concihiabule où il a parlé avec toute l’honnêtelé el la raison possible. Il a offert de tenir nuit et jour les ponts-levis du fort abattus, d'y souffrir une garde bourgeoise, d'en prêter aux volontaires tous les fusils, sabres et gibernes, protestant d’ailleurs de son patriotisme et de celui des troupes de la garnison. On a vu des hommes graves et en place lui faire les objections les plus ridicules. Pour apaiser tout, il a promis de communiquer demain aux’régiments patrioliques les offres que les devoirs de sa place lui permettront d'accorder avec ses sentiments. Cela a un peu calmé l’effervescence.
30 juillet. — On répandit hier qu'un corps de 40.000 hommes savançait vers Bordeaux. L'’alarme se répandit de proche en proche Jusque dans l'Agenais. Ici, on disait que l'ennemi était
1. On trouvera les états de scrutin aux archives communales de Bordeaux, carton 71. Le duc de Duras l'emporta de beaucoup dans les divers quartiers, sauf à Sainte-Eulalie et à Saint-Projet, où il fut battu par le maire.
2. Cette dernière phrase, d'une écriture différente, a dû être ajoutée après coup.
LES SUITES DU l4 JUILLET 79
à Angoulême, et, dans le haut pays, qu'il avait attaqué Bordeaux. Celle inconséquence fut évidemment recueillie, et l'on s'assemblait déjà au bruit du tocsin dans les environs. Des mal inten- Lionnés mirent, dans cette bagarre, le feu au château de M. Lajarre, près Sauveterre, sous prétexte qu'il était aristocrate, n'ayant pas voulu à l'âge de soixante ans prendre la cocarde. Nos Électeurs dépêchèrent un exprès à Angoulême, dont le maire donna un certificat qui a été affiché aujourd'hui. I n'y à point de troupes ennemies dans le voisinage, mais des brigands qui délroussent les voyageurs. Ce bruit de l'apparition de troupes marchant contre les patrioles fut semé, simultanément par toute la France, par Mirabeau qui voulait la faire armer promptement !.
Malgré les défenses, les placards incendiaires se renouvellent tous les jours. Il y en a portant défense aux officiers du Parlement d'arborer la cocarde et de servir dans les régiments patriotiques, d’autres contre M. le comte de Fumel, contre l'ex-journaliste Gauffreleau, écrivain de la Noblesse, etc... Les auteurs de ces indécentes clabauderies méritèrent d'être poursuivis avec la dernière sévérité. Ils troublent l’ordre public, compromettent les citoyens souvent honnêtes, el encouragent à la sédition. Nous avons écrit avant-hier au comité des Électeurs de la Commune pour leur indiquer les moyens de faire cesser ces affiches incendiaires et pourvoir à l’approvisionnement de la ville. Ce n’est pas la première fois que nous avons été ouvrir un avis sur la chose publique avec succès.
31 juillet. — L'’orchestre de la Comédie a donné hier une sérénade à M. le duc de Duras, qui a élé reconnu pour colonel-général des volontaires nationaux des régiments patriotiques de Bordeaux. Il a eu 429 voix des Électeurs, M. le vicomte de Noé 147, et le baron de Ségur 65?. Celte élection déplaîl aux gens honnêtes. Elle à été l'ouvrage d'une cabale dont les membres espèrent plus ou moins d’en être récompensés. Il leur donnera des places dans sa ridicule armée. Ce valeureux commandant a élé aujourd'hui au
1. Cette dernière phrase a été aussi écrite après coup. Elle est d’une autre écriture, et Bernadau lui a fait une place en interlignes. Inutile de dire que Mirabeau ne fut probablement pour rien dans la grande peur dont les origines sont encore bien mal connues.
2. Erreurs de Bernadau : le nombre 429 est exact; mais 147 doit ètre remplacé par 74, et 65 par 64, d’après le registre des 90, séance du 30 juillet, matin.
spectacle, in fiocchi. IL était annoncé sur l'affiche. Tout l’amphithéâtre était réservé à l'état-major bourgeois, dont il aurait dû payer l'entrée. Il s'est placé au milieu sur un fauteuil, ayant un tapis devant lui et deux officiers, l'épée nue, à ses côtés !.
Le marquis de Caupène, passant il y a quelques jours par Bordeaux, eut le bon esprit de ne point y arriver de jour. Les Bordelais qui s'imaginèrent qu'il était chargé de quelques-unes de ces commissions sinistres dont on sait par expérience qu'il est homme à se charger, allèrent enlever sa voilure de la remise où elle était et l'auraient brûlée, si un honnête citoyen ne leur avait observé qu'il fallait en faire l'ouverture devant les 90, pour voir si elle ne contenait pas quelque papier important. Elle a demeuré plusieurs jours à l'Hôtel-de-Ville, au bout desquels on l’a remise au propriélaire dont la conduile a paru franche.
[L'avocat Gensonné ? a publié une molion sur les moyens d'assurer la tranquillité à la ville. ]
1e août 1789. — Les qualre-vingl-dix élecleurs des communes de la ville sont en train de faire des arrêtés depuis quelques jours *. Ils ont d’abord interdit les placards, puis ils ont invité leurs concitoyens à la paix, ensuite ils se sont mêlés des subsistances de la ville, en faisant distribuer de bonnes farines aux boulangers qui ne pouvaient en acheter et pour lesquels ils se sont rendus caution auprès des fournisseurs. Aujourd'hui, ils ont publié un arrêté pour inviter les bons citoyens à dénoncer à leur tribunal les malveillants qui tiendraient des propos sédilieux, qui parleraient mal du régiment de Champagne ou qui se moqueraient des milices bordelaises. Ce sénatus-consulle est on ne peut pas plus intolérant. Des menaces et des peines, tout en parlant de liberté, des encouragements à la délation, au nom de l'honneur {.
1. Bernadau ajoute que le duc fat régalé d'un compliment. Nous l'avons trouvé trop insignifiant pour le reproduire.
2. G. Armand Gensonné (1758-1793), le futur girondin, meilleur logicien que Vergniaud.
3. Bernadau oublie de dire qu'ils y avaient été sollicités par le procureur général du Parlement, Dudon, le 29 juillet, et par le secrétaire de l'intendance Henriot, deux jours plus tard. Ê
4. Quand Bernadau écrivait ces lignes, il ne prévoyait sans doute pas le rôle qu'il jouerait lui-même quelques mois plus tard, comme délateur, à la Société des Surveillants de la Constitution.
2 aoûl. — | Bénédiction du drapeau du régiment patriotique de Saint- Pierre.]
L'effervescence est portée à son comble. On ne sait qui commande, ni à qui obéir. Le peuple distribue la justice avec cette irréflexion qui le caractérise. Nous apprenons de Saint-Macaire qu'un habitant, nommé Lescure, ayant cru devoir remontrer à ses concitoyens les suites de la licence dontils adoptaient les principes, fut arrêté par la populace qui allait le pendre à un arbre, si le curé n'eût obtenu de ces furieux de remettre leur vengeance au Conseil de la ville. Dans la nuit, on fit évader des prisons l’indiscret Lescure, dont les Macariens n'auraient pas manqué de se faire Justice.
4 août. — Dès que nous apprimes que le calme était rétabli dans la capitale, nos électeurs envoyérent une adresse de remereiment aux États généraux qui l'avaient fait renaître, avec une adhésion aux délibéralions prises pour demander au roile rappel de M. Necker et la punilion des auteurs et fauteurs de troubles qui ont mis le royaume à deux doigts de sa perte. Tout cela fut combiné et fait à la Bourse, en impromptu. Le style en était lâche et incorrect; mais le cœur y parlait puissamment. Cette harangue était accompagnée de 34 pages in-folio de signatures bordelaises. Nos députés nous répondirent que l'Assemblée nationale avait favorablement agréé nos hommages. Leur letire fut rendue publique et taxée à un sou l'exemplaire, précaution qu'on devrait prendre pour toutes les nouveautés que les sangsues de la librairie nous vendent horriblement cher. Pareil exprès avait été dépêché en Cour au nom seul des électeurs des communes de Bordeaux, pour témoigner au roi la satisfaction occasionnée par la rentrée au ministère du vertueux Necker. Le courrier si impatiemment désiré est arrivé ce matin. La réponse du roi a été lue en pleine Bourse. Il témoigne ses remerciments aux Bordelais qu’il exhorte à se comporter avec la prudence et la modération qu'ils ont montrées’et à régulariser le plan d’enrôlements de sûreté dont la, capitale leur a fourni l’idée. En conséquence, les électeurs ont invité leurs commettants, par un arrêlé affiché à son de trompe, à célébrer l'heureux retour de M. Necker par desilluminations. Elles ont été très brillantes, comme on présume. Sommes-nous cependant hors de danger, pour nous réjouir ?
5 août. — Un jeune jacobin, qui s'était mis à dos son supérieur, imagina de dénoncer son prétendu tyran à une assemblée patriotique tenue dans l’église de ce couvent. Il sut exposer son cas avec tant d'adresse qu’on s’intéressait en sa faveur au point de crier haro sur le prieur. Celui-ci parut, et prouva, par lettres et autrement, que le châtiment infligé au profès n'avait pas pour motif la cocarde patriolique que celui-ci avail arborée contre l'avis du monastère. Cependant la jeunesse se rangeait du côlé du jeune moine, lorsque le sieur Boyer-Fonfrède exposa avec beaucoup de sang-froid à l'assemblée qu’elle commettait une injustice en ne laissant pas aux Pères la juridiction sur leurs confrères, surtout quand leurs torts étaient aussi patents que ceux du plaignant. Son avis prévalut enfin, etle harangueur, qui se promettait une heureuse issue de sa démarche, en expiera vraisemblablement l'imprudence.
6 août. — Lors des enrôlements patriotiques, le curé de Saint- Eloi ayant vu dans son église beaucoup de juifs qui accouraient se ranger sous les étendards de leur paroisse, rassembla chez lui un cercle de dévotes qu’il invita à prier Dieu pouf les ennemis de
son culle, qui venaient en ce jour profaner son sanctuaire el scandaliser les vrais croyants, en se présentant devant l’autel du Fils de
l'homme qu'ils avaient crucifié. On sent tout ce que cette démarche offre de ridicule et d’intolérant.
7 août. — A limitation des Dames de la halle de Paris, nos regrallières ! sont allées hier présenter leurs respects aux électeurs de Bordeaux, auxquels elles ont débité un discours en gascon, énoncialif de la déférence qu’elles ont pour les décisions plébéiennes de ces messieurs. La harangue était plate, sans goût, pleine de pathos ridicule dans la bouche des commères, mais bien digne de ceux à qui elle s’adressait. Le soir il ÿ a eu sur la place du Grand Marché une espèce de feu d'artifice pour célébrer cette glorieuse ambassade, où l’on lisait en lettres de feu: Vive Necker, Bélard et sa Compagnie. Ce dernier nom est celui de | « orateuse » du marché de Bordeaux.
[Discussion sur la question de l'uniforme à donner aux régiments satriotiques. Les avis sont partagés ; la jeunesse est seule à vouloir porter l’uniforme.|
1. On appeltit ainsi, à Bordeaux, les marchandes des quatre-saisons.
LES SUITES DU 14 JurLcer 83
8 août. — Vu le crédit dont jouissent dans cette ville nos Élec- Leurs tierçaires, le procureur général a cru devoir se rendre à leur assemblée pour les féliciter du dévouement avec lequel ils servent en ce moment la Patrie, et les prier de se charger de la police des grains, dont il espère qu'ils s'acquitteront de manière à mériter de plus en plus les éloges des magistrats citoyens. On sent que cette politique est en même temps un persiflage : le Parlement revêtir de son aulorité une poignée d'hommes sans talents ni qualité.
9 août. — [Continualion de la discussion au sujet des uniformes. Le sieur Grangeneuve a pris la parole, place Royale, en faveur des uniformes. |
10 août. — On a chanté aujourd'hui un Te Deum dans l’église métropolitaine en mémoire du calme renaissant dans le royaume. Le général Duras y a assisté avec la compagnie de cavalerie et un détachement de trente volontaires par régiment. Le public indigné de ce que l'entrée du temple était interdite à tous citoyens sans épée, a forcé la garde et a rempli tumultueusement le sacré parvis, sans être contenu par la présence du généralissime des Bordelais, qui a dù juger combien peu on respectait ses ordres.
Notre archevêque a si bien manœuvré aux États-généraux qu'il a été nommé l'un des commissaires du Bureau préparatoire de la Constitution. Le rapport qu'il a fait dans cette occasion sur la marche des travaux légistatif a satisfait généralement, vu l’ordre et la profondeur des vues qu'il contient ; honneur à la plume forte qui a tracé le plan d’un système oùle pouvoir monarchique n’enlève rien à la dignité de l’homme.
11 août. — [Séance publique du Muséum où l’on a lu un éloge de M. Bailly et une épitre aux braves Parisiens de M. Ducos, qui avait revêtu pour la circonstance l'uniforme d'aide de camp du colonel-général des volontaires bordelais.|
Il est sorti du Bureau des Électeurs des communes un règlement provisoire pour la discipline des régiments patriotiques. Sa forme est brève et très ordinaire. Le seul article remarquable et qui en est la base est l'amovibilité de tous officiers au bout de six mois. On espère done faire durer longtemps toutes ces régimenteries !!
1. On trouvera ce règlement dans le carton 71 aux archives communales de Bordeaux.
12 doût. — On a chanté le Te Deum de Levens ! chez les Jacobins pour remercier Dieu du calme qui ne règne pas encore dans ce royaume, et qui de longtemps ne s’y rétablira, attendu les grandes réformes qu'on y pratique avant d’assurer la Constitution, et le mépris dans lequel sont tombées les lois et leurs ministres. Ce sont nos Électeurs représentants qui ont commandé celte fête que le malheur des temps a empêché d'être brillante.
13 août. — Comme on arrête soigneusement les voyageurs, surtout ceux qui sont pour l'Espagne, le fils du célèbre comte de Buffon n’a pu avoir des chevaux à la poste, sans qu'il se fit connaître aux Électeurs. À peine le nom du voyageur a été prononcé dans l’assemblée qu’on a délibéré de l’inviter à s’y rendre, si ses affaires le. lui permettaient. Il a cru devoir céder à l'invitation obligeante qu'on lui faisait. Rendu à l'hôtel commun, il a été reçu honorablement par le comité patriotique qui l’a prié d'accepter des lettres de bourgeoisie, comme un témoignage de respect des Bordelais pour le nom de Buffon. Ce seigneur a très spirituellement répondu à ces honnêtelés, a montré divers cadeaux qui ont été faits par M. et Me Necker à son père, dont il a offert le portrait, comme un faible remerciement pour les marques d’estime dont l'Assemblée l’honorait. On pense que l'offre a été vivement acceptée. Comme ses affaires ne sont pas pressantes, il n’a pas refusé la proposition qu'on lui a faite d'aller à la Comédie. Il y est venu ce soir, et comme on l’applaudissait vivement, il remerciait en répélant avec effusion : «Je suis bourgeois de Bordeaux.» On donnait le Siège de Calais, spectacle demandé et au profit des Parisiens qui ont souffert des malheurs publics. Le rôle odieux du comte d'Artois y a été saisi, de manière à montrer l'indignation qu'inspire la conduite félonne de cetinfâme prince.
Enfin voilà l'archevêque impatronisé en Cour, sans être peutêtre au comble de ses vœux. Il espère régner en France sous le nom et titre de premier ministre. Le roi l’a fait son garde des sceaux, de l’avis de l’Assemblée nationale. Ne sera-t-on jamais
las de voir des prêtres à la tête des affaires, et dans un temps où
l’on ne parle que de régénération et de patriotisme, a-t-on pu déco-
1. Levens, maitre de musique de l’église métropolitaine de Bordeaux, vers le milieu du xvui* siècle, auteur d'un Abrégé des règles de l'Harmonie.
LES SUITES DU 14 JUILLET ro)
rer d’une place réservée aux talents et à la vertu un intrigant aussi grand, aussi vil que Monsieur de Bordeaux 1.
15 août.— | Mention d'une adresse publiée dans le Journal de Guyenne, pour l'érection à Bordeaux d'un buste à Necker, l'œuvre devant être exécutée sous les auspices des 90 Électeurs.]
16 août. — Une terreur panique s’est emparée de la majeure partie de Bordeaux, ce soir, à l'occasion d'un propos ridicule tenu par un soldat de Champagne dans un cabaret. Il a dit que le régiment travaillait depuis une quinzaine de nuits à miner les environs du château et que les casemates étaient plus avancées qu’on ne pourrait l’imaginer. Instruit de cela, le duc général est allé faire la visite au Château accompagné de gens de l’art. On a mis en prison le malavisé auteur de ce bruit qui, tout dénué de vraisemblance qu'il soit, s’est prodigieusement accrédité en peu d'heures. Il n'est pas àe plate folie qu'on ne fasse accroire au peuple, surtout dans un instant de crise; et que de gens sont peuple!
Nous sentons tous les jours combien les délibérations prématurées de l’Assemblée nationale nous exposent aux malheurs de l’anarchie. Le peuple, interprétant à sa guise les arrêtés de ses représentanis,prend pour l'exercice de la liberté les excès de la licence. I] n'est aucun propriélaire dans nos campagnes qui ose compter sur le lendemain. Les paysans se permettent tout, d’abord contre la Noblesse et le Clergé, ensuite contre tous ceux qui ont un habit différemment taillé que le leur. De tous les coins de cette province, nous recevons les délails des scènes les plus désastreuses: châteaux incendiés, prisons ouvertes, maisons pillées, citoyens insultés comestibles enlevés au prix fixé par les acheteurs ; on dirait que les ennemis sont dans le pays. Notre plume ne pourrait suffire à décrire les malheurs dont notre âme est incessamment affligée, el les États généraux en sont la cause par leurs réformes précipitées, surtout par le mépris dans lequel ils ont fait tomber les lois et leurs ministres. Nos 90 Électeurs, que la dénonciation de tous ces troubles effraient, en ont référé à l'Assemblée nationale pour la prier d’aviser aux moyens de leur cessation. En attendant ils ont
1. Tel n'était point l'avis des jurats qui saluaient (Champion de Cicé comme un « digne et vercueux prélat, le premier coopérateur du bonheur de la France, l'ami de M. Necker. » Cf. lettre adressée par les jurafs, le 15 août 1789. A. C., Bordeaux, BB. 1788-1,90, registre’ de’ correspondance,
publié un arrêté pour inviter les bons citoyens à s'opposer, de tout le pouvoir de leur raison, aux excès de la multitude, et pour Îles faire cesser par les voies de coaction, s'il est urgent. Ainsi l'abus de la licence conduira à l’abus du pouvoir, et le gouvernement militaire, le pire de tous, s'élèvera sur la ruine des autres qu'on aurait dù chercher à réformer, non à avilir !.
17 août. — Le député Nairac ayant écrit à la Chambre du Commerce d'envoyer aux États généraux deux représentants, à l'effet d'y discuter les questions de trafic, elle avait nommé dans le plus grand secret MM. Risteau et Béchade. Cependant, cette éleclion s'étant enfin divulguée sur la place, les négociants ont paru fort scandalisés de ce qu'ils n'avaient pas été invités. {ls se sont portés aujourd’hui tumultueusement dans la Chambre du Commerce, aux directeurs de laquelle ils ont fait éprouver mille avanies méritées. On est convenu d'indiquer une assemblée générale du Commerce à
laquelle l'affaire sera portée ?. Cet examen en entraïnera d’autres qui ne laisseront pas d’occasionner un schisme. Il est bien temps que ces messieurs se mettent en scène. Chaque Ordre a eu ses désagréments; les négociants en seraient exempts !
[Allusion à la nomination de Garat jeune, comme commis du sceau. Bernadau fait entendre que les relations de Garat avec l'archevêque Cicé n’ont pas peu contribué à cet avancement.|
18 août. — [Bénédiction solennelle des drapeaux du régiment de Saint-Michel.]}
20 août. — Quoi qu'ils aient dit et fait pour justifier leur conduite, les directeurs de la Chambre du Commerce ont été malmenés dans l’assemblée générale de la Bourse. Plusieurs négociants y ont lu des mémoires sur les abus qui s’y glissaient. La séance a été longue el orageuse. On a procédé à l'élection de nouveaux députés. M. Risteau a été maintenu, quoiqu'il ne fût pas si exempt de blâme qu'on a voulu le prouver. Il avait caché sa mission. M. Corbun est subrogé au consul Béchade-Cazaux, qui sera forcé de revenir de Paris où il s'était déjà rendu avec confiance. On a choisi pour donner des instructions aux députés près les États, et
1. En bon prophète cette fois, Bernadau annonee l'Empire, mais peut-être le croyait- il plus prochain.
2e le dernier registre de délibérations de la Chambre de Commerce de Guienne, aux archives de la Gironde C 4259, el mon étude déjà citée, chap. VII, p. 136.
pour correspondre avec eux et la place de Bordeaux, MM. Bégora, Lemesle, François Domengé, Olanier !, Monion, Sers, Tarteyron et (Camescasse ?). Le choix pouvait être meilleur.
Sur un mémoire envoyé par les Électeurs de Bordeaux, contenant l'exposé des plaintes tous les jours à eux adressées sur la rareté des grains dans les marchés où personne n'ose envoyer, crainte de pillage, le Parlement a rendu un arrêt pour encourager el protéger la libre circulation des grains et des farines.
22 août. — Les Electeurs de la sénéchaussée de Bordeaux rassemblés aujourd'hui chez les Jacobins ont délibéré une adresse aux Etats généraux relativement aux troubles survenus dans les campagnes el dont ils vont s'occuper par les meilleurs règlements de police. [ls en ont, en conséquence, publié un très sage dont M. Deleyre est le rédacteur. Il sera lu aux prônes des paroisses de la sénéchaussée et envoyé aux syndics pour être mis à exécution ©. Les cultivateurs sont invités à nommer, dans leurs villages, des juges de paix devant lesquels seront portées les affaires relatives aux émeutes, arrestations de vagabonds, enrôlements et garde nationale. Dans l'adresse aux États généraux, ils parlent avec aigreur des Électeurs des communes de Bordeaux, qui n’ont pas daigné fraterniser avec eux {. Ce reproche est moins fondé que ceux de la Noblesse et du Clergé qui ont nommément offert de se réunir au comité des Quatre-vingt-dix, comme cela se pratique dans toutes les autres villes.
{Bénédiction solennelle des drapeaux du régiment de Saint-Rémi. Cette cérémonie a eu lieu au Jardin-public, ce dont se sont plaints les dévots.|
23 août. — A la demande des négociants, les Électeurs ont nommé deux trésoriers pour recevoir les souscriptions pour l'emprunt de trente millions que le gouvernement vient d'ouvrir à
1. La véritable orthographe est « O’Lanyer ». Famille irlandaise établie en France depuis le xvir siècle.
2. Bernadau a laissé en blanc le dernier nom. Camescasse. En fait ces commissaires ne furent choisis que le 22 août. Cf. A. D., Gir., C 4159, délibération du 22 août.
3. On le trouvera dans le carton des États généraux, aux archives de la Gironde.
4. Allusion à une démarche de fusion faite le 1° août et qui n'avait pu aboutir. Voir la séance du 1‘ août dans le registre des 90 Électeurs,
40... Messieurs Bonaffé !, Raba ?, Stekeisen et Dacosta ont offert chacun 80.000 1.; M. Chalès 50. Cette place a souscrit pour 2 millions et cent mille francs, et plusieurs des souscripteurs ont renoncé à l'intérêt promis.
24 août. — [Mention d'une pièce de vers en l'honneur de Champion de Cicé, el d’une représentation donnée aux Variétés, en l'honneur du général Duras. |
25 août. — L'ancienne commémoraison *.militaire a été métamorphosée en une fête patriotique et imposante. Le soldat qui s'enivrait, à pareil jour, au nom du roi, tout en chantant la bataille et s'escrimant contre le citoyen, s'est aujourd'hui réjouit au nom inconnu de la Patrie. Qui l’eût dit, il y a six mois, que les troupes obéiraient aux officiers municipaux? En leur présence, le régiment sous les armes au Château-Trompelte a juré de leur être fidèle et d'obéir à la Nation, au Roi et à la Loi. Le colonel a fait lecture du décret de l’Assemblée qui ordonnait’ce serment, ensuite de la lettre du roi aux militaires français, puis de la formule de la promesse, auquel les soldats ont répondu par des cris de « Vive la Nation », en levant la main. Gelte cérémonie attendrissante a été suivie du gala d'usage, dont le colonel a fait les honneurs, et sa troupe, avec laquelle il a bu à la santé du roi et à la prospérité du royaume. Le comte de Fumel et les’ jurats l’ont imité en grimaçant.
26 août. — | Fête littéraire à l'Académie.]
Hier après-midi, la valetaille de Bordeaux profita des fêtes littéraires'et militaires pour se rassembler à Belleville 4. Il s'agissait d'obtenir des Électeurs de ne plus porter livrée, de faire doubler les gages, d'avoir un Bureau d'adresse, et de faire renvoyer les gens de couleur qui nuisaient aux domestiques blancs. Un attroupement aussi suspect inspira des défiances. La cavalerie citoyenne parvint à le dissiper après s'être saisie d'une douzaine de ces laquais. Le reste se répandit dans la ville, et murmurait
1. François Bonnaffé (1723-1809), un des plus grands armateurs de Ja fin du xvine siècle à Bordeaux.
2. Raba, autre bordelais richissime, qui possédait à Talence un domaine merveilleux
3. Pour commémoration. On célébrait la fète de Saint-Louis à la date du %. août.
4. Salle de spectacle, construite en 1774, dans les marais de la Chartreuse, par Bellevilie, ancien confiseur,
d'autant plus que plusieurs maitres n'avaient pas voulu recevoir ces séditieux. On doublales patrouilles, à l'effet d'empêcher l'attroupement de nuit toujours à craindre. On ramassa une quarantaine de mutins, parmi lesquels on choisira les plus coupables pour en faire un petit exemple dont nous avons grand besoin.
29 août. — Il est de notoriété publique que le négociant Lemesle dit un jour, en présence d'une nombreuse compagnie, en s'adressant au buste de Montesquieu qui décorait son salon : « Il y a assez longtemps que lu usurpes nos hommages. Cède la place à tes maîtres, les Sieyès, les Rabaut, les Mounier !, dont les génies seront le salut de la France. » Celte apostrophe élonna fort l’auditoire qui convint que sices membres de l'Assemblée nationale avaient des droits à nos respects, ils ne les devaient qu'au philosophe de Labrède, dont les écrits avaient accouiumé à la science de la politique les hommes, et que l'invention avait toujours la primauté sur ses imitateurs. Malgré cela, le buste n’en fut pas moins transporté au garde-meuble.
31 août. — M. Necker vient d'adresser à nos Électeurs une réponse très flatteuse aux lettres par lesquelles ils lui ont fait connaître les moyens employés pour assurer la tranquillité publique. Cette petite congratulation a décuplé leur amour-propre.
4 septembre 1789. — Nous sommes dans l'esclavage de la liberté. Les milices patriotiques formées pour la protéger achèvent de la détruire. On murmure de toutes parts contre leur établissement. Plusieurs citoyens, victimes de l'aristocratie militaire, se sont contentés de mépriser les affronits qu'on leur avait fait éprouver dans les compagnies de volontaires. Celui qui le premier a cru devoir donner de la publicité à ces vexations lténébreuses est un comte de Flavigny que la compagnie dont il était capitaine a cassé par les insinualions du général contre l'entourage duquel il a tenu des propos indiscrets.
6 septembre. — |Bénédiction des drapeaux du régiment de Saint- Seurin.|
1. L'abbé Sieyès, à cause de sa brochure fameuse sur le Tiers-État; Rabaut Saint-Etienne, à cause de son projet de déclaration des droits; Mounier, à cause de son attitude au Jeu de Paume et en sa qualité de rapporteur du Comité chargé d’élaborergla Constitution.
[Mention d'un pamphlet de l'avocat Saint-Georges !. Le pamphlet est iutitulé : Les Parlements à tous les Diables ?.]
Le Conseil militaire patriotique de Bordeaux vient de publier son travail sur la discipline des troupes nationales, travail dont on ne l'avait pas invité à se charger, et qui achèvera visiblement de rompre l'harmonie si nécessaire en ce moment. La proposition de ce règlement provisoire a indisposé tous les esprits, qui sentent qu'on veul insensiblement les plier à l'obéissance, pour leur imposer des obligations qu'on était loin de prévoir lorsque l’enrégimentement fut demandé avec tant d'instance. Il est composé de cinq litres qui se subdivisent en beaucoup d'articles plus ridicules que nécessaires. Ceux qu'on lit avec le plus d’indignation sont ceux qui laissent au général la nomination de tous les officiers et qui portent même que les volontaires ne pourront rien délibérer sans l'avis du Conseil militaire. On a été étonné d'y voir reproduire la question de la garde d'honneur en ces termes : «Il sera dû au général une garde d’un lieutenant et 30 volontaires, en cas d'alarme; hors ce cas, il se contentera de 20 volontaires et d’un sergent.
[Mention de Vergniaud, avocat, dans une cause qu'il n’a pas su gagner. Bernadau déclare que la plaidoirie de Vergniaud n’a pas répondu à l'attente du publie 3.]
7 septembre. — Malgré l’annonce des réformes dans l’ordre judiciaire, ou plutôt par rapport à elles, de tous les coins de la province arrivent des nuées de gradués qui se hâtent de se faire passer avocals {, Il n'est pas d'audience où l'on ne fasse quelque ordinalion justinienne. Celte terreur panique a fait déposer plus de vingt mille francs au greffe de l'Université depuis quinze jours.
9 septembre. — Le vœu des habitants des colonies est la liberté du commerce qu'on ne semble guère disposé à leur accorder à
1. Marie Saint-Georges de Montmercy, ou Marie de Saint-Georges (1754-1794), avocat, auteur d'un Æssai hislorique sur l'administration de M. le Marquis de Tournÿ. Bernadau se broulla avec lui, après avoir été son ami.
2. Ce titre pouvait être bien accueilli, car les Parlements étaient abandonnés de tout le monde.