‹ Les débuts de la Révolution à Bordeaux: d'après les Tablettes manuscrites de Pierre BernadauChapitre 8 sur 47 · INTRODUCTION XVII · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XVII

son temps même. L'Hospital à fait paraître une première réfutalion intitulée : Lettre sur le Tableau de Bordeaux de Bernadau, et Marchandon, sous le nom de l'£rmite de Floirac, en a produit une autre intitulée: Æxamen crilique ou réfutation de l'histoire de Bordeaux de Bernadau. M. Vivie est revenu à la charge, d’ailleurs avec moins de parti-pris, dans son étude sur Bernadau, parue en 1900, dans les Acles de l’Académie de Bordeaux. MM. Brouillard, Caudrillier, Courteault !, Labadie, Leroux e nous-même peut-être, nous avons eu à reprendre Bernadau, sur des points particuliers.

Il faut se défier de Bernadau. Nous le répétons après l'avoir entendu dire maintes fois. Les erreurs qu'il commet sont de toutes sortes, el il les commet, non pas toujours par ignorance, mais quelquefois à bon escient. Il brouille les noms et les dates. Sa chronologie manque de précision. Son récit varie d’un ouvrage à l’autre, même d'un passage à un autre. Son exposé présente des lacunes, et aussi, ce qui est plus dangereux, d’aventureuses additions. Ne s'est-il pas permis d'écrire certain jour, à propos de son élude de Tourny : « Nous ajouterons même que ces développements nous appartiennent d'autant plus que nous y avons inséré des circonstances qui sont entièrement de notre invention. De ce nombre, sont les discours que nous faisons tenir à cet administrateur, les bons mots que nous mettons dans sa bouche et qu'il n’a jamais prononcés, mais qui sont une conséquence de ses actions, et que nous nous sommes permis, à l'exemple d'anciens historiens, qui font parler à leur guise les héros qu'ils mettent en scène. L'invention de divers épisodes nous a paru nécessaire pour donner aux faits principaux un intérêt dramatique qui ne nuisait pas à la vérité historique et qui contribuait à faire disparaître l’uniformité de nos descriptions *. »

Si Bernadau en use ainsi, à l'égard de Tourny qu’il admire, que va-t-il être pour ses contemporains de la Révolution, ses ennemis, ses rivaux, qui peuplent ses Tablettes ? Quelles rallonges surprenantes va-t-il imaginer à l'histoire, à la vérité vraie,

1. Cf. P. Courteault, Les origines du Lycée de Bordeaux, p. 9 et p. 59, en note.

2. Cf. A. Leroux, La Colonie germanique de Bordeaux, Lt. I, p. 128.

3. Bernadau, Observations au sujet du rapport de l'Académie sur son hisloire de Bordeaux, t. XXXVI de la collection héréditaire, p. 369.

d'autant qu'il sait faire la différence entre le genre noble des annales, qui réclame du sérieux et de la probité, et le genre secondaire des mémoires secrets, qui doit avoir du piquant, et qui doit chercher à prendre le leeteur par son faible 1? De là, lindigeste fatras qui encombre inutilement les Tablettes, des insultes gratuites, combien plus nombreuses que les compliments immérilés; des supposilions invraisemblables ajoutées à celles qui se peuvent admettre ; des pièces de vers où s’élalent sans vergogne de sordides jeux de mots ; des obscénilés qui révoltent ; des anecdotes sans conséquence, éclaboussées de fantaisie ; quelques récits truculents qui ont l'équivoque saveur de contes ; des Jugements tendancieux, sans aucun fondement: et des observations physiologiques ou astronomiques, dont beaucoup manquent d'intérêt.

Écartons tout cela : le choix n'est point difficile. [l reste, sinon de l'histoire, du moins des éléments d'histoire. Dans ses Tablettes, Bernadau n'invente pas toujours. Quand il n'a pas de raisons de mentir, il note, au naturel, des impressions de vie. Il sait vivre les événements ; il se met à la place des personnages dont il nous parle ; il est assez curieux, ponr s'informer, grâce à son agence de renseignements, de ce que lout le monde ignore : il est assez cancanier pour nous le répéter, afin de se distraire et de nous amuser. À cerlains moments, avec ses yeux qui louchent, avec son esprit mal lourné, avec son imagination malsaine, il a su voir, il a su comprendre, el il a su rendre les faits exactement, fidèlement. Ouvrons les Tablettes: elles nous intéresseront. Bernadau, c'est le diable boîteux de Lesage ; il lui reste bien des laideurs, mais 11 nous fera entrer partout à Bordeaux, el il pourra nous promener dans tous les événements de soixante-cinq ans d'histoire.

nous faut donealler à Bernadau. Nous connaissons à l'annaliste des lecteurs passionnés qui font leurs délices des Tablelles : nous ne sommes pas de ceux-là. Mais nous nous voyons obligé de dire que, pour connaïtre la Révolution à Bordeaux, et pour faire servir celle connaissance à l'histoire générale, ilest indispensable de suivre les tablettes de très près.

1. Voir, à ce sujet, la préface de Bernadau à ses Annales politiques et litiéraires, dans la sixième publication, p. 317.

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