LES COUVENTS DE MARSEILLE
s*est attaquée directement, puisqu'elle Ta supprimée. En Provence, les couvents foisonnent. A Marseille, les noms des églises, des quartiers de la ville, des quartiers suburbains témoignent de leur pléthore. Les Ordres mendiants surtout prospèrent dans la grande cité provençale : Cordeliers, Capucins, Recollets, Religieux du Tiers Ordre, Carmes de l'ancienne observance , Carmes déchaussés, Grands Augustins, Augustins réformés ou Petits-Pères, Jacobins, Minimes. Veut-on avoir une idée, je ne dis pas de leur bien-être, mais de leur opulence? Le couvent des Capucins, sis dans la rue Longue qui porte son nom, est évalué à un million. Les autres maisons que Tordre possède dans les trois départements représentent un total de deux millions et demi. Encore cette appréciation est-elle au-dessous de la vérité. C'est celle que les intéressés firent à la municipalité marseillaise : ils durent dissimuler le plus possible cette opulence qui faisait un contraste si frappant avec leur vœu de pauvreté. En dehors de Marseillle, il y a nombre de maisons affiliées à celle-là. Je n'entreprendrai pas d'en énumérer les ressources. Par un exemple, on jugera des autres. Dans le seul district de Draguignan, sur cinq cantons, ceux de Draguignan, Bargemon, Lorgues, le Thoronet et Le Luc, il faut compter quatorze maisons religieuses ou abbayes, surtout de femmes : Bernardines, Ursulines, Capucines, Visitandines. Le seul canton de Draguignan en compte sept, la moitié. Il convient d'y ajouter deux maisons séculières de doctrinaires qui enseignent : l'une à Draguignan, l'autre à Seillans, près de Fayence (i).
Toutes ces maisons, à la vérité, ne sont pas également prospères. Les unes sont très riches, les autres très pauvres. A Draguignan, les religieuses de la Visitation accusent 27 sœurs. Mais les Capucines de Lorgues ne sont que trois. Les Trinitaires du Luc sont réduits à deux. Souvent ils
(1) Arch. Nat. D xix, 17.
iiccusent un capital assez considérable, mais les charges de toutes sortes les écrasant. Les Carmes d'Aix évaluent leurs biens à i27.24olivres, revenu 3.692 1. Défalquez-en 419 livres à payer comme rentes à divers. 11 reste 3.273 livres. La-dessus ils vivent cinq, quatre prêtres et un frère, sans compter deux domestiques (i). Encore doivent-ils s^ compter parmi les heureux. Mais à Castellane, le problème devient plus rude. Les sœurs de la Visitation ont 6.000 livres de rente à partager entre 25 dont 18 professes, 3 converses et 4 tourières, soit 240 livres par personne. Les* Dominicaines de Saint-Maximin possèdent en divers capitaux éparpillés 39.847 livres, 10 sols, un four à cuire et cinq petits coins déterre. Le tout donne 2.523 livres de revenu, et cela « grâce à une vigilance de chaque instant >. Il faut répartir ce <c mince viatique » entre 16 religieuses de chœur, une sœur converse et trois servantes. DeS « circonstances plus fortes que leur volonté aggravent <r encore cette situation affligeante ». Neuf d'entre elles marchent vers leur 70® année, deux sont aveugles, sept iiutres infirmes. Pour vivre, elles ont été obligées de prendre 18 pensionnaires qui payent 225 livres en tout. C'est bien peu. Pour comble d'infortune, un procureur infidèle que le monastère avait à Marseille a emporté 6.000 livres d'un coup, toutes les épargnes accumulées sou par sou depuis des années. Les débiteurs de la maison, comme la commune de Marseille, le trésorier de France à Aix, arguent de la dureté des temps, de l'incertitude du lendemain pour justifier leur refus d'acquitter les rentes. Les débiteurs particuliers privés de récolte ne peuvent non plus payer les intérêts dont ils sont redevables. Les malheureuses doivent au boulanger 950 livres et le boulanger ne veut plus leur donner de pain, ce A leur dîner, elles . mangent « 6 onces de brebis ; à leur souper, un œuf (2) ».
(i) Arch. Nat. D xix, 4. 3 novembre 1789.
(2) Arch. Nat. D xix, 70.
l'abbaye de montmajour 299
La conséquence inévitable de cette détresse, c'est que les petits couvents en sont presque tous arrivés à emprunter, ou du moins à en solliciter l'autorisation . Ils ont rencontré deux obstacles sur leur route. Qui peut, dans les environs, ignorer leur pénurie? Qui consentira à leur ouvrir sa bourse avec la quasi certitude de n'y jamais voir rentrer les fonds prêtés? Pour faire un emprunt, il faut encore que le chapitre tout entier le permette. La règle est formelle; elle empêche ainsi l'endettement partiel de chaque couvent et de la province. Quand un couvent emprunte, tous ceux de la province sont solidaires et répondent des fonds empruntés. Tel couvent qui prospère ne voudra donc pas permettre à un autre du même ordre d'emprunter, car il lui faudrait retrancher « quelque chose a de son opulence (i) ».
Cette pénurie lamentable où sont tombées des maisons fondées jadis avec des capitaux suffisants pour leur assurer une vie large et facile, n'est pas due seulement à la malhonnêteté de tel commis ou à la détresse momentanée du fermier qui ne peut, quoi qu'il en ait, acquitter ses fermages. Les religieux eux-mêmes doivent faire leur meâ ^ulpâ. Accusons encore, si Ton veut, l'esprit du siècle, qui porte les supérieurs au détournement des fonds confiés à leurs soins. Le mal qui ronge les maisons religieuses de Provence, c'est l'oisiveté, mère de tous les vices, et frère Antoine Dongois, moine de Montmajour, nous apprend quels vices elle a enfantés autour de lui (2). J'avais d'abord douté des accusations du frère, voulu voir en lui un mécontent peut-être qui avait rêvé la mitre de l'abbé et qui, repoussé par ses frères, exhalait ainsi son ressentiment. Mais non ! Frère Antoine ne se contente pas de lamentations vagues ; il précise : « Qu'elle est déchue de son ancien lustre, cette (( congrégation de Saint-Maur ! L'émulation et la pitié en
(i ) Arch. Nat. D xix, 63.
(3; Arch. Nat. D xix, 4.
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<r sont entièremem bannies y. El Frère Antoine émunère les plaies du troupeiiu dont il esî l'agneau gémissanL Les supérieurs igmorants eî inappliqués ont commencé par s'affranchir du de\oir de faire des conférences à leurs religieux tous les dimanches dt- l'année. Ce péché en a entraîné un autre. Du moment qu'on néglige le spirituel, on devient, plus que dr raison, avide du temporel. On avait cru longtemps, il Montmaiour. que, pour des raisons d'économie et de vigilance, les supérieurs resserraient dans leur chambre les revenus de la maison. Ces revenus devaient-être déposés dans un coffre muni de trois clefs différentes et confiées à ^ trois diverses personnes de la communauté <*, La communauté a négligea ces précautions et elle en pâtiL Elle a permis que le supérieur <• foul::t aux pieds la constitution et se li\Tâî impuncmtnî à toutes ses fantaisies. « Que réponft dre â un seigneur qui se dit la règle vivante ? On en a « vu. et plus d'un, qui se sont p'aints d'avoir été volés de « pîus de mille ecus y», et ils ont été crus ^.tandis que leur <k plainte même devait les rendre suspects et les faire dépo- * ser 5*. Ces disparitions d ecus coïncident par une fatalité étrange avec certaines absences du révérend père abbé, et les absences du révérend père abbé s'expliquent. Aller à Montmajour : escaladez h colline où s étagent les ruines imposantes de l'abbaye et ses escaliers de marbre. La vue sur la campagne d'Arles est superbe : elle s'étend jusqu'à la mer et au \'enîoux. Mais la splendeur de l'horizon» renouvelée à chaque heure du jour, finit par glisser dans l'âme je ne sais quel vague ennui. Le révérend père abbé ne s'amusait pas là : il savait que, vers le sud. â six heures de poste, il y avait une \îlle qui offrait toutes sortes de plaisirs avec l'assurance de la discrétion. Le frère Antoine a trouvé remède à tous ces mnux : * Que l'Assemblée Natio- K( nale permette à la congrégation de Saint-Maur de faire i( rendre compte tous les trois mois par les abbés de kur ^ administration par devant les communautés >. La bourse sera sauvée j>eut-être, mais l'àmer