COMMENT ILS REMPLIRENT LEUR MANDAT
« squelette ambulant (i)» écrit-il le 20 Septembre 1789, et il leur donne à entendre qu'ils aient à s'adresser ailleurs. Ils s'adressèrent à Verdollin, (d'Annot). Verdollin consentit à remplacer Bouche. Mais sa correspondance se fît moins empressée, et à partir de Décembre, les journaux et papiers publics furent à peu près la seule source où les Commissaires purent puiser pour satisfaire la curiosité croissante des Communes.
D'ailleurs après les Journées des 5 et 6 octobre, il y a un moment d'accalmie. L'Assemblée Nationale s'occupe à édifier le nouveau régime. Les Commissaires des Communes l'ont aidée en partie dans cette tâche. Ils ont apporté un concours empressé à la réorganisation financière (2), et il ne faut pas oublier que c'était là la clef de voûte de la Constitution nouvelle. Sur ce point ils sont dignes d'éloges et leur noble conduite doit être approuvée sans réserve.
Je voudrais pouvoir en dire autant des autres parties de leur mission. Mais la vérité m'obligerait plutôt a les passer sous silence. Je leur reproche d'avoir montré un trop grand dédain du peuple, d'être restés sourds aux grondements des émeutes marseillaises, de s'être dissimulés derrière Caraman, d'avoir attendu pour descendre à Marseille que les mouvements populaires fussent étouffés par les soldats. Non que je mette en doute leur courage personnel. J'ai la conviction intime qu'ils n'eussent point fait amende honorable à la multitude déchaînée en un jour de colère. Mais ils auraient dû aller porter eux-mêmes des paroles de paix à des hommes égarés par la faim. Mandataires de paysans,
(i) Arch. des B. du Rh. C, 1381.
(2) Voir l'Encadastrement, chapitre des Finances.
ils ne se fussent point déshonorés en tendant la main à Touvrier.
Mais ici encore je ne peux leur garder rancune. Le milieu dans lequel ils vivent n'est guère fait pour ouvrir leurs âmes toutes grandes à la fraternité et à la compassion. N'oubliez pas qu'ils résident à Aix, la ville de l'Intendant, du Parlement, des Procureurs, des Consuls-nés, la ville gouvernementale par excellence. Moralement l'Intendant n'est plus, le Parlement n'est plus, et voici qu'une autorité qui émane plus directement du peuple vient s'asseoir à leur place ! C'est une faute, la plus lourde qu'on pût commettre. C'est paraître associer ses destinées qui sont celles d'un nouvel ordre de choses avec celles d'un régime qui s^ effondre. Le peuple ne croira jamais qu'un arrêt honnête, qu'une sentence dictée par le seul bon droit puissent être prononcés dans cette ville.
Rester à Aix, c'est former l'oreille aux revendications de Marseille, s'exposer à n'écouter ses plaintes que comme un écho importun et lointain ; c'est ne leur prêter qu'une attention distraite, c'est méconnaître ses besoins ou du moins se faire illusion sur leur exigence immédiate; c'est traiter une ville riche et puissante en quantité négligeable, montrer une défiance maladroite à Tégard d'un peuple que l'on prétend avoir été élu pour servir.
A ce point de vue, les Commissaires des Communes ne sont pas des hommes de leur temps. Je n'en veux pour preuve que l'attitude qu'ils prirent au moment où la loi municipale vint en discussion à l'Assemblée Nationale. Caraman leur demande ce qu'ils en pensent. 11 s'attend sans aucun doute à ce que, délégués par les communes, ils réclament l'entrée de tous les citoyens dans le conseil municipal. Eh bien ! ils répudient nettement cette manière de voir. Ecoutez leurs raisons : « La participation de tous les « citoyens aux affaires publiques est un principe imposant « et superbe en théorie. Mais il a les plus grands inconvé- « nients dans la pratique... Nous n'approuvons jamais
POURQUOI ON NB LBS CONNAIT GUÈRE 3d
« aucune convocation de tous chefs de famille (i) ». On pourrait croire au moins qu'ils ne visent que la multitude : erreur. Il ne faut pas, disent-ils encore, « que les Municipale lités aient la moindre portion d'autorité, car elles ne « consultent le plus souvent dans leurs décisions que le « caprice ou l'intérêt du parti dominant (2) ». — Je ne ne m'étonne point de ces réponses ; elles dénotent un état d'âme particulier. Rien n'est curieux comme ce spectacle de gens qui vivent à une époque d'enthousiasme et de rénovation, placés par la confiance de leurs concitoyens à un poste où ils devraient prêcher d'exemple et qui s'obstinent à barrer le chemin de la vie politique à ceux-là même qu'ils représentent. Ils n'ont pas compris leur époque, voilà tout Jeur crime.
Et pourtant quel moment fut plus propice pour une œuvre de conciliation et d'apaisement ! Du côté du peuple de Provence, un immense amour de nouveautés, c'est-à-dire d'un régime où lui serait attribuée enfin la part légitime d'influence à laquelle lui donnaient droit et son importance numérique et la quotité des impôts qu'il payait ; peu ou pas de clubs ; quelques factieux à Marseille, mais faciles à mettre à la raison. La résistance viendrait des nobles et du dergé. Mais le courant populaire aiderait les Commissaires à la surmonter. Ils n'avaient qu'à se laisser conduire par lui s'il% ne voulaient pas le diriger. Ils ne surent faire ni l'un ni l'autre. Voilà qui explique l'obscurité dans laquelle ils vécurent. Ils auraient pu aider puissamment la Révolution et lui imprimer une impulsion modérée qui eût influé sur son avenir. Ils ne lui firent pas de mal, c'est tout ce qu'on en peut dire. Les Administrations de Département leur suc- •cédèrent sans bruit, et les historiens, rares d'ailleurs, qui ont ^crit sur cette époque, ont à peine prononcé leurs noms.
(1) Arch. des B. du Rh. C, 1381. 10 Sept. 1789.
(2) Arch. des B.du Rh.C. 1381. Lettre à Féraudy (d'Annot), 11 Oct. J789.
40 LES COMMISSAIBES DES COMMUEES
C'est pourtant sous leur principat que trois graves ques^ tions furent posées ou résolues : la division de la Provence en Départements et districts, le renouvellement des municipalités et l'encadastrement des biens ci-devant privilégiés.