LE PLAN DES DÉPUTÉS DE MARSEILLE
routes à travers montagnes et cols, et on ne pouvait improviser nne œuvre aussi grandioseen quelques années. C'était une question de temps et d'argent. D'argent, on n'en avait guère et le temps manquait. On ne voulait pas attendre davantage parce qu'on avait assez attendu. Le commerce de la haute Provence devait donc continuer à suivre les voies naturelles : descendre vers la Durance par l'Ubaye, la Bléone et le Verdon pour aller jusqu'à Aix et Marseille. Ce plan avait encore un inconvénient. Il soulevait les récriminations ardentes et justifiées de Draguignan qu'on sacrifiait. Reléguée à l'extrémité du département, Draguignan perdait tous les avantages que lui procurait sa situation dans le plan du Comité de Constitution et, parmi eux, le premier et le plus recherché, celui d'en devenir le chef-lieu. Dans le conflit qui se préparait, les Députés de Marseille allaient avoir contre eux tous leurs collègues de Draguignan et de Grasse. Si un vote était émis sur cette question, ils seraient infailliblement battus.
Ils comprirent le danger et modifièrent une troisième fois leurs projets. Ils renoncèrent à la réunion de Draguignan et de Grasse avec la montagne et proposèrent de joindre Marseille au département de l'Est, quelles qu'en fussent rétendue et les bornes. A l'appui de leur proposition, ils exposaient que cette division nouvelle serait plus en harmonie avec les bases établies par l'Assemblée Nationale, c'est-à-dire avec l'étendue territoriale, les contributions et la population. — Or, quelles étaient les proportions des deux départements, telles que les avait arrêtées le Comité de Division ?
Celui de l'Ouest mesurait 40.824 toises de long sur 34.992 de large. 11 comptait, sans Marseille, 1 190 feux; celui de l'Est, 55.404 toises de long et 40.824 de large, avec 1 160 feux, « les feux étant considérés comme mesure de « la valeur des biens et des contributions ». La différence, on le voit, n'était pas trop sensible ; les deux départements s'équilibraient à peu près, l'un plus étendu que l'autre, le
second moins riche pourtant que le premier. Sans doute on ne pouvait rêver une égalité absolue ; mais il était à espérer •que, dans un nouvel affouagement, l'accroissement du commerce sur les côtes, le débit plus grand des vins, la nouvelle contribution des privilégiés, contribueraient à équilibrer les deux départements et à diminuer, jusqu'à les rendre insensibles, leurs différences momentanées.
Cet équilibre espéré se rompait brusquement suivant qu'on plaçait Marseille dans l'un de ces départements ou dans l'autre. Leur inégalité n'était donc que l'effet de l'adjonction de cette ville à l'un des deux et on ne pouvait par conséquent en arguer pour compenser la pauvreté de -celui-ci ou le trop peu d'étendue de celui-là. — Dans l'espèce, -quel parti était le plus avantageux ? Que Marseille formât un département à elle seule, l'Assemblée Nationale n'y avait pas consenti et elle ne reviendrait sûrement pas sur son vote. Mais alors pourquoi Marseille serait-elle réunie au département de l'Ouest de préférence à l'autre ?
Les Députés de Marseille exposaient l'avantage qu'il y avait à joindre leur ville aux villes maritimes dont le régime -et les intérêts pouvaient le plus aisément se concilier avec son administration. Ils faisaient remarquer d combien une ^ ville dont l'influence s'étendait sur tout le royaume, dont d le commerce intéressait plusieurs millions d'individus, « dont la moindre défaveur pouvait éloigner de son port, c( magasin général de l'Europe, les commerçants, leur « industrie et leurs richesses, et les forcer de les porter chez -d des rivaux empressés de les accueillir, combien une •m pareille ville méritait l'attention des législateurs et une « exception en sa faveur qui la maintînt dans sa vieille pré- « pondérance sur les autres ports de l'Europe. »
Les Marseillais eurent beau dire ; ils en furent pour leurs frais d'éloquence. Après les avoir entendus, leurs adversaires allèrent aux voix. Huit se prononcèrent pour, quarante contre. Les Marseillais étaient battus. — Cette forme de discussion qui, au fond, n'en était pas une, puisque personne
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tie S était donné la peine de rétorquer les arguments avancés, faisait pressentir le sort qui attendait Marseille. Lorsqu'elle aurait une administration commune avec un département, quel qu'il fût, ne risquerait-elle pas de voir ses intérêts méconnus et sacrifiés « à une portion de territoire dont elle ^ aurait dû être la souveraine incontestée ? »
Désireux de la paix, surmontant leurs ressentiments légitimes, les Députés de Marseille consentirent à laisser adjoindre leur ville au département de TOuest. Ils crurent pourtant devoir faire au préalable quelques réserves. Ils firent remarquer, au nom même des principes de justice et de pondération qui paraissaient guider l'Assemblée Nationale dans ses travaux, qu'il était imprudent d'associer dans un m^me département et sous une administration unique les trois plus fortes villes de la Provence, Aix, Arles, Marseille, quipossédaient deux Archevêchés, un Evêché, les cours souveraines et la suite d'employés que les administrations entraînent forcément après elles, surtout lorsque à ces trois villes viendraient s'en joindre d'autres, plus petites, mais industrieuses, comme Aubagne et la ^Ciotat. Puis ils provoquèrent une Assemblée des Députés du département de l'Ouest.
Aix demanda le chef-lieu : Marseille le demanda aussi. Après une longue discussion, les Députés marseillais réclamèrent le scrutin, offrant de se soumettre au vote s'il était pris à la pluralité dessuffrages. Les Aixois déclarèrent qu'ils ne regardaient pas cette décision comme obligatoire. On vota. Marseille eut dix voix ; Aix, six ; Lambesc, une ; il y eneùt deux pour l'alternance. En comptant Delabat et Peloux dont l'absence en pareil cas ne s'explique guère et qui, présents, eussent voté pour la ville qu'ils représentaient, Marseille avait douze voix, c'est-à-dire la majorité.
Les Députés d' Aix refusèrent de se soumettre à ce verdict. Us en appelèrent à l'Assemblée Nationale. Bouche avait la partie belle. Il ne rencontrait devant lui que des contradicteurs sans prestige et dont la parole ne valait même pas la sienne. Lejeans, qui essaya de défendre sa ville natale, fit
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une harangue courte et sèche que personne n écouta. Sinety et Cipières, tous deux nobles, auraient pu se mieux faire accueillir. Us ne surent que développer à la tribune des faits exacts en eux-mêmes, mais sans cette conviction qui ébranle, sans cette chaleur qui décide du triomphe. Bouche, au contraire, se multiplia. Soutenu par Gossin dont il était l'ami, aux arguments de ses adversaires ayant toujours une réponse, leur prêtant au besoin les plus noires intentions, avançant avec un aplomb imperturbable les assertions les plus fantaisistes, faisant des jeux de mots quand il s'apercevait de l'ennui que causaient à l'Assemblée tous ces commérages, il finit par l'emporter. La vieille ville parlementaire devint le chef-lieu du département des Bouches-du- Rhône. C'était une faute.
L'Assemblée Nationale a évidemment et de parti pris fermé les yeux sur les droits incontestables qu'avait, sur sa rivale, la cité commerçante. Mais ce ne fut pas sans doute par amour pour Aix que les Constituants lui accordèrent la préférence. Les meilleurs avocats de Marseille eussent paru à leur barre que leurs efforts eussent été vains. Le siège était fait d'avance, et les arguments les plus solides n'eussent pas touché la conscience de ces singuliers juges. Marseille était pour eux la ville pestiférée, au moral s'entend. Les éléments de trouble v fermentaient tout à leur aise. On avait encore présents à la mémoire les événements qui s'y étaient passés naguère : Téchauffourée du 23 Mars, rémeute du 19 Août, le coup de filet du Prévôt- Général de la Maréchaussée, le trop célèbre Bournissac. On se rappelait la maison de l'Echevin Laflèche brûlée, la municipalité contrainte de démissionner, le Conseil Général renforcé, le payement des impôts suspendu. On craignait la contagion, l'exemple de Marseille suivi par beaucoup d'autres villes, surtout quand Marseille serait devenue chef-lieu de département, capitale virtuelle de tout le midi provençal. Assigner à des Administrateurs de département leur résidence dans cette sentine de la révolution ? Y pensait-
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on? Mais à quoi m seraient-ils pas journellement exposés? A la merci de la populace des grands ports, ils auraient à redouter sa colère immédiate et joueraient trop souvent leur tête. L'occasion était excellente de faire comprendre à la ville rebelle que TAssemblée Nationale lui gardait rancune pour avoir compromis la tranquilité générale, pour jouer à chaque minute avec le feu, pour risquer d'allumer dans le midi si passionné un incendie immense auquel les aliments ne manqueraient pas. L'Assemblée qui fut sage et prudente en maintes circonstances, fut alors aveuglée par la colère. En voulant éviter des troubles, elle préparait ceux de l'avenir. Elle avait jeté un défi à la population marseillaise. Ce défi fut vite relevé.
Mais alors Bouche est enorgueilli de sa facile victoire. Une fois la question du chef-lieu tranchée, rien n'est plus arbitraire que la formation des districts de ce département. Semblable à un conquérant qui se croit tout permis, Bouche taille à gauche et à droite. Ce n*est pas assez que Aix soit chef-lieu ; il faut lui assurer une ceinture royale. Le Comité de Division me paraît décidément bien aveugle. Il est entendu « que les principes qui doivent régler la délimi- « tation des districts sont une étendue proportionnelle « entre eux, la proximité du chef-lieu et la commodité des « habitants des lieux eu égard à leurs convenances respec- « tives ». Voilà des principes excellents en soi ; le malheur est qu'on les méconnaît quand ils ne vont pas d'accord avec vos passions et vos intérêts. Bouche les invoque quand il en a besoin ; au cas contraire, il les laisse sommeiller. La seule raison valable qu'il a donnée pour assurer à Aix sa prépondérance sur Marseille, c'a été sa situation centrale. 11 dédaigne tout d'un coup cette raison parce qu'elle lui donne le plus flagrant démenti. Partant de cette
idée que Aix doit s'agrandir de tout ce que perd Marseille, ne veut-il pas mettre la main sur Aubagne ? — Mais Aubagne crie très-fort ; elle est à sept lieues d'Aix,à quatre seulement de Marseille. Elle croit Bouche en délicatesse, pris » son propre piège, forcé d'abandonner sa proie. Bouche dédaigne ses raisons. Alors Aubagne se lamente. Vraiment la Révolution lui est ingrate. Quelle chute pour elle ! Quel déclin de la gloire d'autrefois ! A titre de baronnie, elle a été le chef-lieu féodal des bourgs de Cassis, Cuges, Saint-Marcel, Juilhans, Roquefort, la Penne. Elle est restée le centre de Gemenos, du Plan d'Aups, de la Ciotat, de Roquevaire, d*Auriol, de Saint-Zacharie. Mais à quoi bon vanter sa splendeur passée, ses ressources, ses fabriques de poterie, ses 12,000 habitants qui en font la cinquième communauté de la Provence, ses 39 feux, les 60.000 livres de contribution directe, que bon an mal an elle verse dans les coffres de l'Etat, le million de biens ecclésiastiques qu'elle va produire à la nation? — Plaidoyer maladroit entre tous. Si Aubagne eût été pauvre, Bouche ne l'eût point enlevée à Marseille. Aubagne est donc adjugée à Aix. Les petites communes qui gravitent autour d'elles, qui vivent de sa vie, vont suivre son sort : Gemenos, Cuges, Auriol. Pourtant Cuges n'est qu'à cinq lieues de Marseille, et à neuf d'Aix ; Gemenos est distante de marseille de seize kilomètres ; d'Aix, de plus du double. — Bouche continue ; il pousse jusque dans la banlieue marseillaise, glane des villages aux portes mêmes de la ville détestée : Septèmes, qui commande la grande route et d'où l'on découvre tout le golfe; AUauch qui n'est qu'àS kilomètres de Marseille, à 28 d'Aix, Allauch est pris (i). — Ainsi composé, le district d'Aix est énorme. Il représente en superficie la moitié au moins de l'ancienne Viguerie du même nom. 11 compte 54 communes, heurte au nord Pertuis et la ligne de la Durance ; au sud, escalade les
(i) Par décret du 11 Janvier 1791, Allauch fut réuni au District de Marseille, mais on stipula une indemnité pour Aix.
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chaînes de TEstaque, va saisir sur le bord de la mer Carrile-Rouet, un village de pêcheurs qu'un service de bateaux relie journellement à Marseille ? Que reste-t-il donc pour le district de Marseille ? Presque rien : sa banlieue si entamée, une mince bande de terre le long du rivage avec Cassis, la Ciotat, une dizaine de petites communes, ce que Bouche n'a pu lui enlever : c'est tout.
- QjLiand ce parlementaire avide s'est taillé une part aussi léonine, le Département des Bouches-du-Rhône est constitué. Au Nord-Ouest, placez Arles, qu'un désert sépare d'Aix ; au Nord d'Arles, Tarascon qui ne peut s'étendre, serré dans le coude de deux fleuves ; au centre Salon, pays de maigres ressources. Je ne parle pas d'Apt, qui va sous peu revenir à Vaucluse, ainsi qu'Orange et Mondragon réunies aux Bouches-du-Rhône par décret du 12 Octobre 1790. Tirez une ligne de Cavaillon à l'étang de Berre:' Aix est souveraine de la partie de l'Est, la meilleure, la^ plus productive.
Bouche peut exulter. Le résultat le plus clair de son intervention peu scrupuleuse, c'est de raviver les querelles de préséance toujours pendantes entre les deux villes, de leur donner un caractère d'acuité qu'elles n'avaient pas eu jusqu'alors. 11 aurait fallu d'ailleurs, en faisant attribuer à Aix l'administration du chef-lieu, être sûr que cette administration y resterait, qu'elle y serait protégée contre' quelque entreprise hardie, un coup de main possible de sa rivale en éveil. Moins de deux ^ns après la formation du département, les calculs de Bouche étaient déjoués et ses combinaisons, échafaudées avec tant de peine, s'écroulaient sans retour. Le 23 Août 1792, les Marseillais marchèrent sur Aix et en revinrent avec le Directoire du Département. Ce fut le point de départ de la décadence politique de la ville parlementaire. Bouche avait réussi à la retarder de vingt mois : maigre résultat de tant d'efforts et de tant d'intrigues.
Le Département du Var a été délimité sans trop de querelles. C'est que Tindulgente nature s'y était obligeamment prêtée. Au Nord, le Verdon, affluent de la Durance, était tout désigné pour servir de frontière avec les Basses- Alpes; on suivit ses méandres. A l'Est, on prit le Var, limite extrême du royaurne; au Sud, la côte de la Méditerranée, en y rattachant les Iles d'or ; à l'Ouest, dans la partie qui touchait aux Bouches-du-Rhône, on arrêta une ligne conventionnelle partant de Mirabeau et venant tomber sur la mer entre la Ciotat et Saint-Cyr.
Le département ainsi formé présente l'aspect « d'un « triangle irrégulier dont un côté de forme sphérique s'étend « au Nord-Est ; la pointe du deuxième côté est dirigée vers <îc le Nord-Ouest ; la troisième, sur le Sud Sud-Ouest (i) », Dans sa plus grande longueur il compte 142 kilomètres; dans sa plus grande largeur, 90. Voilà donc un département très long et très large. Où trouver son centre, non pas tant au point de vue de la population que des affaires ?
Une seule route le traverse, la route d'Italie, de l'Ouest à l'Est, avec deux embranchements principaux, « le premier, « qui se réunit au Luc, conduit de Marseille à Nice par <c Toulon ; le deuxième, venant de Marseille dans l'intérieur «du départenent, aboutit à Tourves ». — Cette route unique est-elle bien une route ? Elle n'a jamais été construite que sur un tiers de sa longueur. Le reste, ce en terrain natu- « rel et presque sans fossés d, ne présente qu'un simple tracé dirigé au hasard. La largeur moyenne est de six mètres à peine, les déclivités sont nombreuses et la rendent désagréable et incommode. Elle est pourtant praticable quand elle est peu fatiguée. En temps de paix, en effet, le charroi
(1) Arch. Nat. A D. xvi, 78. Rapport de Roger-Ducos au Conseil des Anciens, le 27 Germinal an V.