MANOSQUE ET FORCALQUIER
doléances, qui peut les faire entendre. Sur la rive droite de la Durance, Forcalquier est en délicatesse et ne peut rêtre qu'avec Manosque. Au Nord, Sisteron reste sans rivale ; elle sent qu'on ne peut la déposséder au profit de personne. Au centre. Digne est déjà choisi. Au Nord- Est, la préfecture de Barcelonnette est un pays récemment annexé au royaume. La plus vulgaire prudence commande de ménager son orgueil en lui accordant le tribunal et le district qu'elle désire. Seyne sera absorbé par elle. La plus rude bataille va se livrer au Sud-Est. Là, le long de la vallée du Verdon et de ses affluents, sont Colmars, Annot, Entrevaux, Castellane ; un peu plus loin, Senez. Celle-là pleure une Viguerie, celle-ci un Evêché. Qui l'emportera sur les autres? Les concurrents sont nombreux et il ne reste qu'un district à attribuer. Voyons les arguments dont ils disposent.
Manosque, dépendance de l'ordre de Malte, vivait sous le régime féodal. Favorisée par sa position et l'excellence de son terroir, elle s'est agrandie au point de compter, en 1789, 5600 habitants. Elle fait un commerce actif de vins et d'huiles. Elle est « le rendez-vous nécessaire d'Aix à « Sisteron et de Sisteron à Aix (i)». — Forcalquier ne possède aucun avantage. 11 n'est point lieu de passage, n'a pas de territoire, pas de manufacture, pas de commerce. Autrefois un Chapitre nombreux y résidait ; par ses dépenses il améliorait le sort des cultivateurs. On le lui a enlevé sans indemnité. Conclusion: Manosque est riche et n'a besoin de rien. Forcalquier est pauvre et manque du nécessaire, 11 a encore l'administration et la justice. Qu'on les lui enlève et il est ruiné à jamais. L'Assemblée attribua le district à Forcalquier. Ne croyez pas qu'elle ait été émue outre mesure par le tableau affligeant que le quémandeur lui a envoyé. La justice et l'attendrissement n'ont rien à voir
(i) Arch. Nat. D. vi^s, 5.
dans cette affaire. La vérité est plus nue. Manosque n'avait pas dedéputéqui s'intéressâtà son sort. Forcalquier en comptait plusieurs. Le secret de sa victoire est là.
Au moins ne dépouillait-on pas une Viguerie pour avantager une autre à ses dépens. Dans son différend avec Barcelonnette au contraire, Seyne est absolument sacrifié. « Son cœur a attendu dans le respect et la soumission la « justice qui lui était due (i) ». Et c'est l'injustice qui est arrivée. Pourtant la nature a uni les différentes communautés qui composent cette Viguerie « par une égalité de « climat, de production et de ressources ». Elle a cent lieues de surface, douze communautés toutes çu à peu près à égale distance de Seyne avec qui elles commercent. Or Barcelonnette est à 5 lieues au moins des points les plus rapprochés d'elle. c( Vainement Tégoïsme des villes qui cher- « chent à dépouiller les autres donnerait-il pour motif « réconomie dans la dépense publique des districts. Mais « une extension de district qui met le citoyen dans la « nécessité d'employer trois jours pour aller et retour d'un « chef-lieu qui est à sept ou huit lielies de distance « peut-elle être plus économe qu'une distance de trois lieues « qui n'exige qu'un jour aller et retour? » — Mais Seyne a beau se lamenter, prier en grâce Verdollin d'intervenir auprès du Comité de Division, au besoin de payer de sa personne à la tribune. Le sort de Seyne est arrêté. Et puis le député d'Annot doit ménager l'influence dont il dispose, car sa ville natale l'appelle aussi à son secours.
Une lutte épique s'est engagée entre six communautés qui se prétendent également dignes d'obtenir Tunique district en litige : ce sont Annot, Entrevaux, Càstellane, Moustiers, Riez et Valensole (2). Encore faut-il faire un départ. Les trois dernières localités n'ont guère de chances d'être choisies. Vàlertsole est trop près de Forcalquier ; satls ,
(i) Arch. Nat. D ivb»s^ ^ •. i^^-i^^, (a) Arch. Nat, D ivW», 3.
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Ig Durançe qui les sépare, elle eût été probablement réunie à ce çlistriçt. Riez et Moustiers sont trop éloignés d'un centre : ils le sentaient fort bjen d'ailleurs; mais, dépouillés tous deux de leurs privilèges, ils entendaient ou bien en recouvrer d'autres dans le nouveau partage ou bien être sacrifiés tous les deux une deuxième fois. Les placets qu'ils dépêchent à l'Assemblée Nationale nous renseignent sufijsan^ment sur ces frères ennemis. Riez apprend que « Moustiers se flatte d'avoir la préférence sur lui par le « moyen de certaines attestations qu'il s'est procurées ei) « quelques petits lieux circonvoisins ». Mais Moustiers placé au pied d'un rocher énorme est isolé de toutes le^ routes fréquentées. « Son aspect est horrible de l'aveu dç « tous ceux qui le voient». S'il a été le chef-lieu de la Viguerie, c'est que Riez gémissait sous la domination d'un seigneur et que Moustiers avait l'avantage d'être une ville royale.
La riposte de Moustiers ne se fait pas attendre. Le 21 Janvier 1 790, le Conseil des Notables est assemblé. Carbonel, deuxième consul, expose « que par une voie sure et directe, « il vient d'apprendre que les habitants de la ville de Riez <L qui ont jalousé toujours à Moustiers le titre de chef-lieu, « ont, par des émissaires répandus dans la Viguerie, fait « souscrire aux Consuls de différents lieux des lettres « toutes prêtes faites à leur goût, adressées à Messieurs << les Députés de Provence à l'Assenîblée Nationale, et dans « lesquelles ils leur font dire qu'ayant accoutumé d'aller à « Riez pour tous leurs besoins, ils seraient bien aises d'y « aller pour l'administration et la justice (i) ». Carbonel fait appeler les chefs de famille ; et on délibère unanimement de dénoncer à l'Assemblée Nationale « les manœuvre^ « sourdes et ténébreuses de Riez ». — L'Assemblée Nationale rétablit l'accord en décrétant que Riez et Moustiers seraient réunis purement et simplement au district de Digne.
(1) Arch. Nat. D iv^s, 3.
II restait à prononcer sur le sort d'Annot, d'Entrevaux et de Castellane, auxquels venait de se joindre Colmars. Des quatre adversaires, trois, Annot, Colmars et Castellane étaient chefs-lieux de Viguerie. Entrevaux, par sa qualité de ville frontière, réunie tardivement à la Provence, était considérée comme Terre Adjacente.
A ne regarder que la question de localité dans sa plus, étroite acception, Annot devait l'emporter. Son chef-lieu était limitrophe d'Entrevaux. Colmars, composé seulement de trois villages, n'avait qu'à descendre le Verdon et à faire un léger coude pour parvenir à son marché. IJbaye, Vergons, Allos et autres formaient le vœu de lui être réunis. Mais Annot se glorifiait surtout du député que le hasard des scrutins avait pris chez elle. Elle comptait sur son crédit, et, à dire vrai, ne comptait que sur lui.
Verdollin réussirait-il à faire décerner le dernier district à sa ville natalePC'était douteux. Annot, au dire de ses ennemis, n'est « qu'une très petite ville enclavée dans désir montagnes couvertes de neige pendant huit mois de << l'année ». Dans ce long intervalle, elle reste inaccessible non seulement à la totalité de la Viguerie de Colmars, mais^ aussi à celle de Castellane. Dans toutes les saisons, son abord est difficile et périlleux, car «les précipices bordent « tous ses chemins (i) ». Avait-elle au moins une population suffisante? En 1790, on y comptait 600 habitants. Elle était si pauvre, si dénuée de toute ressource que le Juge royal et le Procureur du roi avaient été obligés de fixer leur résidence à Entrevaux.
Entrevaux pouvait, à meilleur titre, briguer le district. C'était une ville de guerre, « une des clefs de la France t>. Outre ses i ,800 âmes, ses 40 bons bourgeois, elle avait, une garnison nombreuse, un Evêché, un chapitre, Annot se vantait d*être chef-lieu de Viguerie ? Entrevaux « à rak
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(i) Arch. Nat. D. iv bis 3.