LES MAIRES
D'élections ainsi faussées, où Tintimidation, Tescroquerie au bulletin, le vol au dépouillement ont été pratiqués avec impudence , que peut-il résulter ? Rien que de très dommageable pour la commune. Les paysans en nombre le premier jour du vote ont nommé parfois un Maire à eux et ils ont cru avoir partie gagnée. Les supercheries des privilégiés les ont lassés le second jour et ils sont retournés aux champs sans plus se préoccuper des municipaux et notables qui ont été élus par leurs adversaires. Dans la nouvelle municipalité, la révolution et l'ancien régime se retrouvent donc en présence. La lutte commencée dans l'assemblée primaire va se continuer à la mairie, qu'il s'agisse de délibérations importantes ou d'incidents ordinaires.
Les Maires sont de deux sortes : les uns s'érigent en despotes qui ne veulent souffrir aucune résistance, qui tranchent toutes les questions avec étroitesse de vue et entêtement; les autres, timorés, ne prennent de décision qu'autant que les paysans les y contraignent. Entre les deux, pas de tempérament. C'est bien là le caractère provençal. Les discussions qui minent la plupart des communes viennent de ce qu'il y manque un magistrat qui apaise les esprits et qui joue, au milieu des intérêts opposés et des passions déchaînées, le rôle de pacificateur.
Ces Maires sont pour la plupart des hommes nouveaux, sans grande expérience des affaires, ignorants ou à peu près de ce tact souple qui sait prévoir les difficultés ou les tourner quand elles se présentent. L'auraient-ils d'ailleurs qu'ils seraient bien empêchés d'en faire usage, étant donné leur ressentiment des outrages subis et leur volonté bien arrêtée de s'en venger. L'ennemi, pour eux, c'est le ci-devant Seigneur. 11 n'est rien qu'ils n'imaginent pour le molester un peu à leur tour. Ce qui tient le plus au cœur
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du gentilhomme, ce sont les marques de respect simulé ou sincère qu'on lui prodigue d'habitude, cette menue monnaie qui témoigne de la distance et flatte la vanité : préséance dans toute cérémonie, visite en corps chaque fois que le Seigneur quitte son château ou qu'il y revient. C'est là le premier point vulnérable, c'est par là qu'on va l'humilier.
D'abord, plus de visites en corps ni en particulier. Le dernier des manants est devenu l'égal du Seigneur ; à plus forte raison, le Maire. 11 est juste de reconnaître qu'au point de vue des visites, il y avait excès. A Aubagne, par exemple, le chaperon sort plus de trente fois par an. L'Evêque de Marseille y possède une maison de campagne. A chacun de ses voyages, les Consuls l'attendent devant sa porte; et, tandis qu'il lui présentent leurs hommages et lui font compliments, les cloches de la paroisse sont mises en branle toutes à la fois. Le Maire met fin aux promenades et au carillon. L'Evêque souffre de ce manque d'égards ; mais il souffre en silence. Il est trop haut placé pour que l'injure paraisse l'atteindre. Peut-être se dit-il que tout ceci n'aura qu'un temps.
Par contre, les curés jettent les hauts cris. Rien ne leur est plus cuisant que de se voir tout d'un coup privés de ces honneurs dont la longue possession leur semble un droit. L'habitude a rendu leur amour-propre chatouilleux et la plus légère piqûre leur devient insupportable. Que le Maire s'arroge la préséance, passe encore ! Mais que, dans le rôle de la contribution patriotique, dans le rôle de la capitation, la municipalité n'ait nommé son curé qu'après les municipaux, le procureur et le greffier (i), en ajoutant que « les prêtres ne sont pas plus aujourd'hui que les « autres, voilà qui est intolérable. Il est certainement « bien sensible à un ecclésiastique de se voir placé ainsi « après un simple paysan d. — Et rien ne peut calmer
(i) Arch. des B.-<fu-Rh. C. 1585. — Le curé d'Ubaye, 3 mai 1790.
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rindignation du curé, pas même cette remarque pourtant fort juste, que les rôles d'imposition sont dressés par lettre alphabétique, qu'il n'y a par conséquent pas lieu de s'émouvoir; qu'en ce qui regarde la contribution patriotique, il est plus que raisonnable d'inscrire au premier rang celui qui aura devancé les autres en venant faire de suite la déclaration prescrite.
Et les œuvres de charité ? — Le Maire en évince aussi le curé, et le curé proteste de toutes ses forces. Celui de Sainte-Tulle (i) fait remarquer au Maire que « de tous « temps l'œuvre de la charité de ce lieu a été administrée « par des recteurs nés et élus ; que dans le nombre des rec- « teurs nés est compris le curé ». — Le curé demande donc « si le nouvel ordre de choses le prive d'un droit qui, quoique -« onéreux, lui tient pourtant au cœur pour le bien qui <c doit en résulter pour les pauvres ». Le curé est sincère, mais n'a peut-être qu'un tort : celui de croire que ses pauvres mourront de faim le jour où la municipalité prendra en main leurs intérêts. — Le curé de Beaumont s'appuie sur la loi même (2). 11 cite au Maire l'article 50 du décret sur la constitution des municipalités : l'article ne fait pas mention -de lui, donc il ne saurait être exclu du Conseil. — C'est en vain que le Maire essaye de lui faire comprendre qu'il donne à la loi une interprétation erronée « qu'il ne saurait plus y avoir aujourd'hui d'ad- « ministrateur par l'effet d'une dignité quelconque ; qu'à a défaut de la loi, le bon sens veut que les établissements a de charité dans une commune soient administrés par <i ceux-là même qui les payent, et, par conséquent, par « les municipalités qui les représentent ».
On serait porté sans doute à trouver ces chicanes mes quines, à penser que la révolution n'eût pas été autrement compromise par la présence du curé dans un conseil
(i) Arch. des B.-du-Rh. C. 1383, 12 Avril 1790. (2) Arch. des B.-du-Rh. C. 1383, 27 Mars 1790.
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d'hôpital. Mais il convient de remarquer à quelle époque ces mesures sont prises. La révolution est faite sans doute, mais le nouveau régime n'est pas solidement assis. On lui livre de continuels assauts. La tyrannie n'est plus violente,, comme autrefois, mais hypocrite. Dans la grande ville, on y échappe encore ; dans le village ou la subit avec répulsion parce qu'elle s'est faite plus méprisable. Agents du Seigneur, officiers inférieurs de justice, curé, tous se tiennent. Ils se rassemblent en secret, mais le secret n'est pas si bien gardé qu'on ne sache et ce qu'ils disent et ce qu'ils veulent faire. Le Maire, voilà leur ennemi ; les municipaux aussi, quand ils ont été nommés malgré leurs intrigues. Il s'agit de les perdre dans l'esprit de leurs électeurs ; et pour y parvenir, tous les bruits sont accueillis avec soin, même les plus ridicules, même ceux dont une minute d'exameri dévoilerait l'absurdité, mais auxquels on prête le plus aisément foi parce qu'ils sont les plus déraisonnables. Le curé dit à voix basse « que l'Etat est si obéré qu'il ne peut « manquer de faire banqueroute ; que les communautés « qui n'auront point payé leur contingent à cette époque « profiteront de la débâcle ; que, dans telle communauté, « ici, tout près, on ne veut plus payer de capitation ; que,. « dans celle-ci, on a brûlé le rôle ; que, dans celle-là, on a « nommé un autre Maire...,. La canaille que ces propos a flattent est disposée à prendre le parti de ceux qui lui font « espérer l'impunité et le butin (i) ».
De quelle façon atteindre ces hommes de paix, curés ou seigneurs, qui propagent ces mensonges? En les éloignant de tout pouvoir public^ en les dépouillant sans merci de toute prérogative qui donnerait à leurs paroles une apparence officielle. Là est le secret de la rigueur des Maires. D'ailleurs tous les paysans ne sont pas aussi crédules que ceux de Vallauris. Dans nombre de communes, si le Maire montre quelque tiédeur dans l'application des décrets,.
(i) Arch. des B. du Rh. C, 1381,