LA CIOTAT
grève un aliment de première nécessité. Mais, avec quels fonds feront-ils face aux exigences fiscales? Ces droits abolis, seront-ils moins obligés qu'auparavant d'acquitter les deniers du roi et ceux du pays ? Où prendre l'argent ? Ce n'est pas une mince affaire. Il ne s'agit pas là de deux cents, de trois cents livres, qui, dans un budget de médiocre Importance, pourraient au besoin se dissimuler dans la masse générale de la recette. L'argent tiré du piquet compose en Provence la majeure partie, pour ne pas dire la totalité du budget communal. La Ciotat paye à la province 35,000 livres; son entretien lui en coûte 14. Total, 49,000 livres qu'il faut trouver. Le piquet de la farine et du fournage en rapporte à lui seul 34.000. Pour contenter le peuple, ou, ce qui est plus exact, pour l'empêcher de mourir de faim, on supprime le droit de fournage et on diminue le piquet. Mais il faut bien faire rentrer d'un côté l'argent qui est sorti par l'autre. Comment s'y prendre?
En 1789, la Ciotat compte 6000 habitants répartis en douze cents familles. Sur ce nombre, environ 1 50 vivent de leurs rentes; 5 ont 10.000 livres: 10, 3.000 ; 25, 2.000. Des 950 familles qui restent, les-^ sont des marins, --^ des paysans ; les autres, des charpentiers. Le nombre des gens seulement aisés est donc très limité et la plus grande partie de la population vit au jour le jour. En partant de ces données, comment, si les charges sont accablantes, dispenser le plus grand nombre d'y contribuer? On ne peut pas cependant faire tout retomber sur un seul. Les municipaux doublent donc la taxe des maisons. Les locataires se décrient : les propriétaires vont augmenter leurs loyers. On taxe le pain de luxe : personne n'en consomme plus. On taxe la viande de porc, fraîche ou salée : c'est qu'on veut affamer le peuple! En peut-il être autrement dans un pays où le riche est une exception (i)?
Saint-Chamas paye au roi et à la province 1 1 .000 livres
(1] Arch. des B. du Rh. C, 1383.
par an. Le piquet lui en rapporte 7.300. Si on le supprime, avec quoi la commune va-t-elle combler le déficit? A rencontre de la Ciotat, elle est riche en biens-fonds. Va-t-on les charger d'autant ? «En l'état ils ne produisent pas pour <( payer l'engrais (1) ». Cherchez ailleurs. La livre cadas^ traie rapporte 12 francs de taille, en 1789. En 1790, il faudrait la porter à 40 ou 50. Or, les paysans ont pu s'acquitter à grand'peine l'année précédente. Comment y parviendrontils en 1790 s'ils doivent payer quatre fois plus?
Dans les communes moins importantes, que les munici^ paux, bravant l'impopularité, déchargent les farines pour grever les biens-fonds, ils se heurteront aux trésoriers. Les trésoriers ne peuvent en effet que subir ce virement, non l'accepter. Il leur faut une certaine manipulation de fonds pour parer aux dépenses courantes. Or, tandis que le fermier du piquet paye de trois en trois mois, les deniers de la taille ne rentrent qu'à la fin de l'année. La situation de la plupart des municipalités est donc la suivante : si on supprime le piquet, le trésorier va demander la résiliation de son bail ; le fermier fera comme lui et de plus exigera des dommages-intérêts considérables, « vu les semences « faites dans les terroirs et qui lui promettent de gros béné- <i: fices ». Faire un emprunt? Impossible. Le défaut de circulation du numéraire empêche d'y songer. En résumé, émeutes certaines si la commune n'obtempère pas aux injonctions du peuple ; procès ruineux si elle y accède ; dommages-intérêts considérables à payer qui grèveront son budget et provoqueront de nouvelles révoltes quand ITiuissier, l'arrêt du tribunal à la main, viendra en réclamef le payement.
Il ne reste qu'un moyen. Vite, on l'emploie. Les grosses communes s'annexent les hameaux disséminés autour d'elles,
(i) Arch. des B. du Rh. C, 1383.
LES COMMUNES s' ANNEXENT LES HAMEAUX 97
tropfaibles, en particulier, pour vivre d'une vie municipale, mais qui, réunis les uns aux autres, passent en importance leurs encombrantes voisines. Elles n'ont pas désiré cette annexion pour assurer aux nouvelles recrues une existence plus large, pour les faire participer à leur bien-être relatif, pour leur prodiguer une affection de chaque jour, ce qui serait aprèstout assez naturel puisque les hameaux sont nés de la ville, qu'ils sont peuplés d'anciens citadins établis autour de leur mère, cultivent ses terres et chaque semaine lui apportent de quoi vivre. Ces sentiments de bienveillance et de justice n'ont rien à voir ici, mais les calculs égoïstes qui font des dupes. Les dupes, ce sont les hameaux. Les communes ont essayé de les séduire par des promesses. « Si « vous vous unissez à nous, leur ont-elles dit, nous vous 4C ferons volontiers une place dans le conseil de ville ». La vanité ne raisonne pas. Les hameaux ont accepté. — <l Mais, <« si vous avez part aux honneurs, il est juste que vous « supportiez les charges y>. — Les hameaux ont payé les impôts du roi d'abord, puis du pays ; l'appétit croissant, pourquoi ne payeraient-ils pas ceux des villes? — « Vous <L vous plaignez de la difficulté des chemins pour venir « chez nous porter vos denrées? Nous allons les réfaire d. -^ d Mais n'avons pas d'argent !» — « Qu'à cela ne tienne ! « On va ouvrir un emprunt et nous souscrirons de compagnie » .
Arles dit à Fontvieille : <i: Vous n'êtes pas assez riche pour <i construire un hôpital pour vos indigents et vos malades. € Envoyez-les chez nous. Vous nous payerez une rente que € nous fixerons à l'amiable ». Fontvieille se laisse persuader. Le premier pas est fait. Arles ne s'arrêtera pas en si bon chemin. Un jour poussant l'autre, les adhésions suivant de prés les demandes de toutes sortes, un jour arrive où la petite commune paye les embellissements de la grande. Et quand elle s'aperçoit qu'elle a été jouée, qu'elle veut so dégager d'une solidarité aussi pesante, qu'elle réclamé
note pour la solder, la dette est tellement grossie qu'il lut est impossible de l'éteindre. 11 lui faudra payer et toujuurs plus cher, les intérêts s'accumulant avec le capital, tant et si bien que sa pauvreté défrayera le luxe de sa voisine. Il convient de généraliser ce cas : partout où une ville peut attirer à elle un bourg, un hameau, s'embellir à ses dépens, elle n'y manque pas. C'est avec ces procédés malhonnêtes que grandissent les colères et que s'éveille le désir de briser un joug devenu insupportable.
En 1789, le moyen cherché s'offre tout-à-coup : se constituer en municipalité. La commune aura un Maire, un conseil, donc un budget à elle. Mais les grosses communes voient arriver avec terreur le moment de la liquidation et ne veulent par conséquent entendre parler à aucun prix d'une séparation qui va les ruiner. Arles ne souffrira pas que Fontvieille lui échappe parce qu'il y a sur son terroir une riche proie, l'abbaye de Montmajour, dont les biens immenses vont être mis en vente, dont elle rêve de partager les dépouilles.
D'abord, en communiquant au curé le décret du 12 Novembre 1789, Arles lui insinue « qu'il convient à ses c( ouailles de s'entendre avec elle pour l'élection nouvelle». Les deux syndics de Fontvieille répondent par huissier qu'ils déclinent nettement cette entente. ■^— Soit, reprend Arles, vous êtes dans votre droit, mais vous devez auparavant consulter les citoyens actifs. — Le vœu des citoyens actifs n'est pas douteux ; les syndics n'ont fait que l'exprimer, mais ils ne veulent rien faire à la légère. 11 faut courir au plus pressé, « mettre un terme aux poursuites des nombreux « créanciers de la commune, procurer du travail à la classe a indigente, préparer la discussion des droits féodaux rachec( tables ou anéantis sans indemnité ». L'important pour le quart d'heure, c'est de vivre autant que possible en harmonie avec ceux qui les ont tant exploités. Les syndics ser prêtent donc aux caprices des consuls d'Arles et désignent le 1 5 Février pour le jour où Ton prendra le vœu en question.