‹ Les débuts de la Révolution en Provence, 24 janvier, 1789-30 september, 1791Chapitre 41 sur 155 · LES TROUPES ET LES MILICES FRATERNISENT A AIX · texte numérisé non relu

LES TROUPES ET LES MILICES FRATERNISENT A AIX

ner le change au peuple qui Tobserveet il imagine une fête. Son sous-ordre, M. de Miran, commandant en second pour Sa Majesté en Provence, l'approuve en tous points. Ils décident de faire fraterniser les troupes de ligne avec les milices nouvelles. L'occasion qui s'offre est excellente. Il s'agit du serment que doivent prêter les troupes. Le dimanche 23 Août 1789, à 4 heures de l'après-midi, les régiments de Lyonnais Infanterie et les Dragons du Roi à Aix, son^ au Cours sous les armes. Deux compagnies du régiment de Vexin viennent les y joindre. Les « Consuls « et Assesseur en chaperon avec leur cortège ordinaire » arrivent précédés de deux compagnies de la milice citoyenne, lis présentent la cocarde nationale au marquis de Miran et aux officiers des trois régiments. L'Assesseur, après un discours, attache la cocarde au chapeau du marquis et à ceux des officiers. « Tous la reçoivent avec reconnaissance <L et le peuple applaudit avec enthousiasme (i)» L'enthousiasme de peuple est sincère; la reconnaissance des officiers est plus que douteuse. La fête d'ailleurs n'eut pas de lendemain. L'embrassade du Cours d'Aix ne trouva aucun écho en Provence. Caraman avait rêvé une fusion entre les gardes nationales et ses troupes. Les soldats et les gardes restèrent étrangers l'un à l'autre.

Plus adroits que Caraman, les Commissaires des Communes poussent de tout leur pouvoir à l'établissement des milices. Dans leur pensée, les milices doivent protéger la commune et son conseil. Voyons de quelle manière on leur obéit.

D'abord l'opération se fait en désordre, chaque commune suivant son bon plaisir. Le conseil général est convoqué et prend jour, à huitaine d'ordinaire. Tous les

(1) Arch. de Marseille (aux Beaux-Arts). Dek, 4762.

habitants se réunissent sur la place et nomment les officiers d'acclamation. A Mondragon, les habitants acclament le colonel et quatre capitaines, en leur laissant la faculté « de choisir eux-mêmes les autres officiers et de former « les compagnies (i) ». Or, Mondragon n'a pas huit cents âmes. On se demande combien de compagnies va former cette mince population, à quoi servira ce colonel. Les paysans ne se rendent pas un compte très net de ce qu'il peut être. A l'autre extrémité de la Provence, à Thorame Basse, Viguerie de Colmars, c'est encore le peuple tout entier qui nomme sa garde (2) ; mais, à VitroUes, « c'est ce dans un conseil de tous chefs de famille i> ; aux Martigues, « dans le conseil municipal, d'après le règlement « sanctionné par M. de Caraman » ; à Toulon^ « d'après « un ancien usage qui s'observait dans toutes les occasions. « où les citoyens prenaient les armes y>, les officiers municipaux dirigent l'opération en personne.

Les milices levées, on les compose sans plus d'ordre. Tel village aura une compagnie formidable ; telle grande ville un nombre de soldats dérisoire. Une chose frappe : il y a toujours pléthore de candidats aux fonctions de capitaine ou de grades plus élevés. Roquebrune, près Fréjus, a 30 capitaines, 3 chefs de division, i colonel. Chacun de ces capitaines commande dix hommes : un caporal eut suffi. ^Quue Ton mette dans chaque compagnie deux sergents et deux caporaux et tout le monde, ou presque, aura un galon. A Toulon, c'est la plus étrange des bigarrures. Les officiers municipaux sortant de charge sont, d'après un droit antique, les chefs de la milice. Ils oublient qu'on a fait une révolution, précisément pour abolir ce droit, et ils se parent des noms de colonel et de major (3). Mais la municipalité nouvelle émet elle ausssi des préten-^

(i) Arch. Nat. D xxix, 30.

(2) Arch. Nat. D iv, 66.

(3) Arch. Nat. D xxix, 24.

ANSOUIS ET VENÏABREX 111

tions. Elle nomme les capitaines. Les capitaines forment leurs compagnies qui ne doivent pas excéder =io hommes. Mais rétat-major porte ce nombre à 200. Comme ce n'est pas un ordre, mais simplement une invitation, les compagnies enflent dans des proportions inquiétantes. Celle-ci arrive à trois cents soldats ; celle-là reste à quatre-vingts. Les jalousies sont déchaînées et de partout pleuvent les réclamations.

Mais c'est pour le commandement des troupes nouvelles que les convoitises se font le plus ardentes. Les ci-devant en sont enchantés et les excitent le plus possible. C'est une si bonne occasion pour discréditer cette milice, que de faire nommer à sa tête des gens douteux. Et comme ils réussissent dans leur entreprise î A Ansouis, « le com- « mandant de la garde nationale est un repris de justice « noté d'infamie et qui acheta à beaux deniers comptants, « dans un procès, le désistement de la partie civile ». A Ventabren, le seigneur fait nommer commandant une de ses créatures. Comment s'y prend-il ? « 11 a réuni tous les « fermiers de ses pressoirs, ses travailleurs ordinaires, « ceux qui vivent de lui, depuis le maçon jusqu'au fos- « soyeur. » Il les convoque au cellier de la dîmerie où se trouve son compère. « Au jour dit, il leur paye des châ- « taignes, les gorge de vin, leur fait jurer qu'il ne recon- « naîtront d'autre commandant que l'intéressé ». Puis, comme avec les fumées du vin s'envolent les promesses^ il essaie de les prendre par la vanité, offre à chacun un habit neuf, un uniforme et un fusil. Tous alors sortent tambour en tête et crient : « Qui veut s'enrôler dans notre « compagnie? Nous ne craignons rien. Nous sommes bien « soutenus ». Et la compagnie nomme pour son chef le candidat du seigneur. Quel est le plus méprisable ici, celui qui a eu l'idée de ce répugnant marchandage et qui l'accomplit de sang-froid ou le misérable qui y souscrit dans l'hébétude de l'ivresse ? je pencherais pour le premier.

Quand de pareils excès se produisent, on se dit : « Il n'y « a donc pas de règlement qui les défende ou les pré- « vienne? » Non, il n'y en pas, ou, s'il y en a un, il ne compte pas, c'est tout comme. 11 ne faut pas en être surpris. Les Commissaires des Communes qui Tont forgé ne se sont plies à cette besogne que par acquit de conscience et avec la conviction intime qu'il ne servirait à rien. Et non seulement ils n'en ont pas poursuivî l'application avec rigueur, mais eux-mêmes ont donné le pire exemple en ne l'observant pas.

Comment pourraient-ils se tirer d'affaire ? Les communes qui ont un règlement sont peu disposées à le modifier pour la raison toute simple qu'elles l'ont fait elles-mêmes et qu'on est porté d'ordinaire à trouver son œuvre impeccable. Aux communes qui n'en ont point et qui s'adressent aux Commissaires, les Commissaires répondent différemment. Par exemple, ils ont émis> l'avis que Ton peut comprendre dans la milice les volontaires de 20 ans à 55. Voilà un/ règlement, absolu par cela seul qu'il est règlement et à propos duquel il doit être interdit de composer. A quoi bon une loi si à chaque instant on s'ingénie à la tourner? Or, le 2 octobre 1789, les consuls de Saint-Martin de Castillon font requête aux Commissaires qui leur permettent d'enrôler de 16 ans à 60. Quelle singulière idée ! Les Commissaires ont oublié déjà la sanglante échauffourée de Marseille, causée surtout par la confusion dans le même corps des vieillards et des jeunes gens, ceux-cî ne voulant pas obéir à ceux-là ?

Je sais bien que l'obéissance dans ce cas n'est que momen*tanée ; qu'il peut se faire que dans quinze jours, dans un mois, ce soit le jeune homme qui commande et l'ancien

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