‹ Les débuts de la Révolution en Provence, 24 janvier, 1789-30 september, 1791Chapitre 42 sur 155 · LES POUFS ET LES COCARDES · texte numérisé non relu

LES POUFS ET LES COCARDES

qui obéisse. A Apt (i), par exemple, tous les mois, un quart des officiers et bas-officiers « doivent quitter leurs « emplois » pour rentrer dans le rang « et être remplacés « par un pareil nombre d*élus ». Mais quels inconvénients n'offre pas ce régime ! Un capitaine ou lieutenant d'hier se trouvera fusilier aujourd'hui, obligé d'obéir à qui l'aura remplacé, ce qui n'entend rien aux manœuvres et ne cona naît pas seulement le rang qu'il doit tenir ». Puis, logiquement, alors même qu'on admettrait ce principe, « un nouveau sujet qui remplacerait un lieutenant ne <ï devrait être que le dernier de sa compagnie et il se « trouve le premier au préjudice de ceux qui viennent après « le lieutenant remplacé. Cela dégoûte totalement les « anciens militaires i».

Tout ceci est marqué au coin du bon sens. Mais ce qu'on ne dit pas, ce qui se sent, c'est que derrière ces récriminations amères qui laissent deviner les blessures d'amour-propre, s'agite surtout la question du galon. Poufs, cocardes, panaches, tout ce clinquant qu'on adore dans le midi plus qu'ailleurs, ont semé des jalousies et suscité bien des haines. On est entré dans la garde civique, beau- -coup pour la patrie, un peu pour l'uniforme. C'est à qui 5'ingéniera pour découvrir le ruban le plus voyant, la couleur la plus éclatante. La garde citoyenne de Cannes a formé cinq compagnies (2). La première rêve un costume h part ; elle veut être distinguée des autres. Elle aura « un « habit vert dragon, parements et revers écarlate, veste, « culotte et doublure blanches ». Les autres devront se contenter « d'un habit bleu de roi, mêmes revers et pare- « ments ». Tout cela est précis. On a compté le nombre des boutons. Mais la discorde s'en mêle. Quarante Cannois ne trouvant pas l'uniforme à leur goût veulent lever une compagnie de gendarmes qui portera l'épaulette d'argent. L'épaulette d'argent ! Mais nous en voulons une aussi, crient

(1) Arch. Nat. D iv 66^ Var.

(3) Arch. Nat. D iv 66, Var.

les autres. Ils menacent de démissionner si on ne les écoute^ Après avoir tenu bon huit mois, les municipaux cèdent enfin. Le 1 6 Mars 1791, les quarante reçoivent satisfaction. Vite on commande h Lyon le drap, les boutons, jusqu'au sabre. Tout le monde est enfin satisfait. Mais non, il « s'élève encore une dispute, certains esprits ne pouvant « supporter la couleur écarlate ».

Quand on se querelle à propos de ruban, on se prend à partie pour tout autre sujet aussi mince. Il est étonnant comme ces milices ont l'humeur chatouilleuse quand on les met en présence d'autres troupes. Qjui tiendra la droite dans les cérémonies publiques ? La milice ou les soldats du roi ? Fait-on une loi à ce sujet? On blesse ceux-ci dans leurs privilèges, on offense celle-là dans ses revendications. De ci de là on tranche la question à Tamiable, mais si rarement! A Aix, les troupes du roi, faisant preuve de sagesse, cèdent la droite aux milices. A Toulon, c'est une autre affaire (i). Les gardes nationales vont le 8 Août 1 790 au devant de la bannière qui revient de la fête de la fédération à Paris. Les gardes veulent se placer à la suite de la marine. Un officiermajor s'avance et leur dit : « Vous n'êtes point des soldats, « vous n'avez point de rang à prendre». C'est avec des paroles de cette sorte qu'on déchaîne une émeute. Les Commissaires des Communes font l'impossible pour que tout le monde vive en paix. Grâce à eux les troubles sont apaisés à Saint Tropez. Il est entendu que les deux troupes marcheront « l'une vis-à-vis de l'autre sur deux rangs et « que la file sera coupée alternativement d'un détachement « de troupes, réglées et d'un autre de milices nationales ». Le mot d'ordre a soulevé des compétitions du même genre. A Aix, à Toulon, à Marseille, c'était le commandant des troupes du roi qui le donnait. Comme les chefs des gardes bourgeoises en ont pris ombrage et manifesté tout haut leur mécontentement, on fait réunir en cercle les officiers

(i) Arch. Nat. D. iv, 66, Var.

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du roi et les officiers des gardes et on donne le mot d'ordre à tz)us à la fois (i).

Ces questions de préséance, fâcheuses par elles-mêmes, menacent de prendre une tournure inquiétante quand les milices deviennent plus nombreuses, c'est-à-dire quand le service obligatoire est décidé. D'abord le registre des inscriptions est resté ouvert jusqu'à une époque déterminée. Passé ce temps, il fallait bien prendre un parti contre les défaillants. On les citait donc à l'Hôtel-de-Ville par devant les consuls et l'état-major de la milice. Ceux qui ne faisaient pas valoir d'excuse suffisante étaient inscrits de suite et incorporés dans les compagnies. Ceux qui ne se rendaient pas à cette invitation étaient exclus des fonctions municipales, de celles de recteurs et de marguilliers. Mais ces sévérités ne peuvent atteindre ceux qui ne visent à aucun emploi. Puis les peines prononcées le sont de l'autorité des communes appuyée par le Commandant des troupes royales « qui donne force à tous les règlements « d'administration et de police ». Or, en Avril 1790 Caraman quitte la Provence. Trois mois vont s'écouler jusqu'à ce que les Directoires entrent en fonctions. Les communes se trouvent livrées à elles-mêmes, maîtresses de de leurs milices. Pourvu qu'elles n'abusent pas de leur pouvoir !

Qu'elles fassent montre de sévérité vis-à-vis des récalcitrants, soit. Qu'elles astreignent à un service pénible leurs nouvelles recrues, passe encore. Mais alors qu'elles les payent ! <r Certains habitants des bastides fort éloignées c( du centre doivent venir monter la garde au village pen- « dant la nuit ». On leur doit une solde ; mais où la pren-

■ ' I 1 1 1 ■ Il II.»

(i) Arch. dép. des B. du Rh. C, 1383.

dre? Le paysan ne peut pas acquitter la contribution patriotique. Il ne supportera pas une nouvelle charge. Alors on en arrive aux expédients. Salon imagine une amende proportionnelle. Tous ceux qui refuseront de s'embrigader payeront ce le premier et le deuxième état, 30 livres ; les « marchands, 24; les artisans, 13; les ménagers, 12; « les paysans, 6 ». Mais, s'ils refusent de payer? On les mettra en prison. — Et, si, malgré la prison, ils ne payent pas encore ? Voilà Salon perplexe. Après mûre réflexion, son conseil général s'arrête au moyen suivant : les contributions seront exigées par douzièmes, c'est-à-dire chaque mois que Ton aura négligé de servir. « Le morcellement « de ces contributions est commandé par l'humanité. Le « chef d'une famille indigente peut n'avoir pas six livres <( en sa possession. Mais il trouvera toujours bien dix sols « à emprunter ». — A Marseille, on arrive au même résultat, mais par un raisonnement différent, a Tous les ce habitants profitent de la sûreté générale grâce à la garde « bourgeoise. Il convient donc que ceux qui n'y coopèrent « pas par leur service y coopèrent autrement ». Cette taxe devra être employée naturellement ce au soulagement des « individus les plus pauvres de la milice ».

Il est vrai que si Ton voulait agir suivant les règles en usage, il faudrait faire homologuer cette taxe par le Parlement. Le plus simple n'est-il pas de s'en passer? Aussi tous s'en passent; Aix, Pertuis donnent l'exemple. C'est un pas énorme fait vers l'autonomie communale. La question de la garde bourgeoise a en effet réveillé celle de la liberté de l'impôt et de sa fixation par la commune. Je ne parle pas des réquisitions personnelles qui peuvent aussi se donner carrière. Le principe de la taxe une fois posé, tout le reste en découle. On n'attend pas longtemps pour en faire l'expérience. La milice de Gemenos met sous clef les Prieurs de Garguier pendant la foire de Saint-Jean, parce qu'ils n'ont pas payé la taxe susdite (23 Juillet 1791). Les Prieurs veulent réclamer ; mais à qui ? Et puis, peuvent-ils

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