CHAPITRE VII
Les Sociétés
I. — Les Antipolitiques. — L'abbé Rive. — Son portrait. — Son goût pour les livres. — Lettres purpuracées et violacées. — Eglisiers habillés de violet. — Il groupe autour de lui les paysans et les ouvriers. — Frères « justes et utiles à la patrie ».
IL — Formation de la société (31 octobre 1790). — Supplique aux municipaux d'Aix, à l'Assemblée Nationale contre le Parlement. — La société reçoit des visites en corps, — Vénération qu'elle témoigne à l'abbé Rive. — Puissance de l'abbé.
III. — La société grandit. — En Janvier 1791, elle compte mill^
membres. — Son règlement. — Ses cotisations : six sols, puis trois sols par mois. — Pauvreté de la société. — Création d'un diplôme. — Elle admet les femmes cooiine « soeurs ». — Charité des Antipolitiques.
IV. -^ Les Amis de la Constitution. — Pourquoi ils se séparent
des Antipolitiques. — Les royalistes entrent chez ,eux après l'afTaire Pascalis. — Les Départements et les districts favorisent les « Amis » et persécutent les Antipolitiques . — Motion de ces derniers contre d'André.
V. — Ils rayonnent autour d'Aix. — Formule pour les évaiH gélistes. — Affiliation avec Toulon, Aups, etc. — Formule des serments à prêter. — Fondation de clubs
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à Gardanne, Velaux, Apt, etc. — Indépendance de ces clubs yis-à-vis des Antipolitiques d'Aix. — Difficultés pom* juger les Amis de la Constitution. — Conclusion •
Une autre source d'ennuis pour les Directoires de Déparitements et de districts vient des sociétés populaires qui se multiplient un peu partout. A la tête de ces sociétés mar- -chent les Antipolitiques que dirige Tabbé Rive.
Un singulier type que cet abbé Rive, un Gondi au petit pied auquel il ne manqua peut-être qu'un horizon plus large, une scène plus retentissante pour égaler son aîné. La dévotion n'était pas son fort. N'empêche qu'il entra pas .mal de fiel dans son âme. Il eut, lui aussi, la manie des ^grandeurs. Il n'en était pas indigne, avait quelque intelligence et une plume acérée pour la servir. Avec cela fort savant. Comment ne l'eût-il pas été ? Il avait la passion des livres, collectionnait éperdûment, à tel point qu'il se ruina. De quelque mince étoffe qu'on soit, le commerce des anciens déteint sur vous à la longue et vous laisse un peu de vernis. L'abbé dut cultiver surtout la satire; je gagerais qu'Horace, Juvénal et Perse n'eurent pour lui aucun secret. Mais, tandis que ces moralistes dépensaient leur verve sur les travers généraux de l'humanité, l'abbé pensa qu'au dix-huitième siècle le « Quidquid agunt homia nés » ouvrait un champ beaucoup trop étendu à sa critique et que ses coups perdraient de leur portée s'il les disséminait à l'aveuglette. Il les concentra donc sur un ennemi, un seul : l'ordre auquel il appartenait. Cardinaux et Archevêques n'étaient point de son goût d'ordinaire : or un jour il les soupçonna d'injustice à son égard (i). 11 les couvrit de ^i^-^i^-"— ■"■"^^~~^"^"— ^— '^"-■^— "■— ^~""~^-""^"~~"^"— — "^~— ""— ~^~""~-^~"^"""~"~"~^^^~"~~""^"^^™"^
(i) Arch. des B. du Rh, C, 1265 : 30 Août 1788, 13 et 25 Août 1789.
son mépris, vomit sur eux sa bile dans les Lettrés puVpuracées et violacées, laissa entendre qu'ils l'avaient dépouillé, qu'il était victime d'un abus de confiance. L'accusation visa surtout l'Archevêque de Boisgelin et l'Evêque de Fréjus, « Eglisiers babilles de violet d, gens pleins d'astuces et aux « menées renardines ».
Tout le bruit qu'il put faire ne l'avança pas, et il végétait à Aix, privé de son traitement de bibliothécaire de la Méjanes, dans une gêne qui sentait la misère quand la Révolution vint l'aiguillonner. 11 embrassa avec rage le parti du Tiers, ou plutôt celui du peuple, du paysan, de l'ouvrier. Fût-ce par goût ou par amour de l'opprimé? Peut-être ; n'en était-il pas un lui-même ? II comprit vite que les paysans ne seraient rien s'ils restaient désunis. Il avait crié, lui, et beaucoup, et très-fort. Sa voix s'était perdue et nul écho ne l'avait répercutée aux oreilles des puissants. Il résolut d'éviter aux autres la faute qu'il avait commise, parcourut les faubourgs d'Aix, attira sans peine à lui la plus grande partie des paysans, devint leur Ange Libérateur^ et, se mettant à couvert sous un décret de l'Assemblée Nationale, fonda la société des Antipolitiques, des « Vénérables Frères, vrais justes et utiles à la Patrie ».
Le nom était un peu sonore ; il visait à l'effet, prétait à la déclamation. Par là il est bien à l'abbé dont les pamphlets furent toujours écrits dans une langue ampoulée et qui aimait l'hyperbole. Il eût pu en trouver un plus simple :. eût-il été aussi expressif? Si je ne me trompe, tous ses termes furent pesés dans l'esprit de l'abbé. Ils donnent une idée exacte des sentiments qui l'animaient et du mysticisme qu'il mêla toujours à ses entreprises.
Le mystique trouva de suite la dénomination générale. Les nouveaux associés furent des frères dans l'acception la plus large du mot. Frères? Ils le sont de par la loi nouvelle qui a élevé tous les hommes au même niveau. Ils le sont surtout par leur passé de misère et de servitude. S'il leur rappelle un temps exécré, il leur trace aussi leurs