LES VENERABLES FRERES
devoirs pour un avenir meilleur : se soutenir en toute circonstance, se donner la main en cas de besoin. Cest en pratiquant ces vertus recommandées par Dieu qu'ils mériteront le titre de Vénérables, la vénération ne pouvant être attribuée qu'à des saints.
A côté de ces devoirs envers le prochain, il y en a d'autres envers la patrie, c'est-à-dire envers les citoyens qui n'adhèrent pas à vos doctrines, mais qui n'en sont pas moins groupés dans le même ordre social que vous. Ceux-là, il faut les instruire, répandre sur eux la lumière. Vous y parviendrez en leur disant toujours la vérité. Et, en même temps que vous serez vrais^ vous sevtz justes ; qu'est-ce que la justice, sinon la splendeur de la vérité? Le coup droit est ici à peine dissimulé. 11 vise le Parlement d'Aix où tout « respire la fausseté », où la justice ce ne « fut jamais qu'un mot ».
Tendre la main à ses semblables, redresser leurs erreurs, compatir à leur faiblesse, diriger ses rapports avec eux non d'après la loi écrite, toujours ou presque toujours trompeuse parce qu'elle fut faite avec les passions humaines, mais d'après la loi naturelle qui vient de Dieu, qu'est-ce, * sinon être utile aux hommes, donc à sa patrie ? Le comy plément final arrive donc sans effort. L'abbé résuma le tout dans un seul mot : Antipolitiqués. Les Antipolitiques ennemis du mensonge, c'est-à-dire de l'ordre social qui s'est écroulé, seront les amis du monde nouveau qui, après avoir eu tant de peine à naître, a tant de peine à grandir. A celui-là toutes les malédictions ; à celui-ci, toutes les espérances.
Espérances, est-ce bien le mot? Combien de patriotes impatients y auraient substitué celui de déception ? La date de la création de la société est instructive à ce point de vue. Plus d'une année, d'une longue année, s'est écoulée depuis l'ouverture des Etats-Généraux. Par ce que l'Assemblée Nationale a fait, beaucoup présagent ce qu'elle va faire. Or, la loi du marc a été votée, loi de réaction s'il en fut.
puisqu'elle met dans la main de la bourgeoisie le pouvoir arraché au clergé et à la noblesse. Et le paysan, que devient-il avec cette loi nouvelle? Rien ou à peu près. Il a fait la révolution pourtant. Cest lui, c'est Tartisan qui a pris la Bastille de Paris et les bastilles des campagnes. On le dédaigne après s'en être servi. Le paysan et l'ouvrier seront donc tout naturellement des Antipolitiques.
Ce n'est pas tout. Les Commissaires des Communes ont disparu tout à l'heure. A leur place se sont installées des individualités peu connues, nommées par les électeurs censitaires. Si le régime auquel elles doivent le jour est vicieux, rien de bon à attendre d'elles. Evidemment elles ne feront servir le pouvoir qu'elles détiennent qu'à la satisfaction de ceux qui les ont élues. Puis on réfléchit. Depuis quatre mois que les Directoires de Département ou de district sont entrés en fonctions, qu'ont-ils fait pour la cause populaire ? Presque rien. Que peuvent-ils faire quand on voit parmi eux un ancien abbé, un ci-devant Comrriissaire du Roi (i)? Devant les tâtonnements inévitables d'une administration sans expérience, les nobles se sont gaudis, puis ont relevé la tête. Ils ont fondé un club à Aix. Ce club reçoit le mot d'ordre des feuilles bien pensantes, surtout du «Journal de la Cour et de la Ville :&, où l'on prêche ouvertement et sans se gêner le retour au régime déchu. On y parle souvent du roi, très rarement de la France. Dans ce club que dirigent des Parlementaires prévaricateurs comme d'André, des aventuriers convaincus de vol comme Mignard, des brouillons à l'éloquence verbeuse et intempérante comme Pascalis, vient se réunir tout ce que Aix renferme d'officiers démissionnaires, de magisti:ats privés de leurs charges, de rentiers mécontents. Tout ce petit monde s'agite et complote.
Eh bien ! on aura l'œil sur tous. On réprimera l'ardeur des gens de robe et d'épée ; on stimulera le Département,
(i) Achille Villardy, ci-devant abbé de Quinson, président du Directoire du Département des Bouches-du-Rhône.
l'insckiption des grands augustins 149
le district, la municipalité. Ces trois pouvoirs siègent en effet dans la même ville : raison de plus pour les surveiller. A Marseille, un club eût été moins utile, car le peuple était en nombre pour réprimer le plus léger écart. A Aix, une société était indispensable.
Les Antipolitiques naissent le 31 octobre 1790(1). A peine nés, sur la motion d'un de leurs secrétaires, Silvecane, ils prient les municipaux d'Aix de faire effacer Tinscription « fastueuse et fausse d qu'on lit à droite en entrant dans réglise des Grands-Augustins, en faveur de l'ancien Parlement. « Si notre défunt Parlement a été le praesidium <f et le decus de notre province, ne serait-ce pas la plus <ç grande injustice que la nation lui a faite en le suppri- « mant ? d La phrase qui clôt la supplique donne une idée de râpreté avec laquelle Tabbé Rive poursuit sa vengeance : « Les amis du nouveau régime ne doivent laisser subsister « aucune trace de l'ancien ». L'impératif y est évident. Le Maire d'Aix, Emeric, essaye de s'y dérober en s'abritant derrière un décret de l'Assemblée Nationale qui défend de toucher aux ornements des églises. L'excuse ne saurait être goûtée des Antipolitiques. Ils ne se contentent plus d'une lettre. Cette fois ils députent dix d'entre eux pour donner plus de poids à leurs réclamations. Si la municipalité tergiversait encore, le peuple d'Aix (( dont elle n'est « que la fille, parce que c'est de lui seul qu'elle tient ses <r pouvoirs, la regarderait avec des yeux d'une déplaisance « extrême d. Emeric eut cependant le courage de tenir tête à l'abbé. Les Antipolitiques se bornèrent à en référer à l'Assemblée Nationale qui ordonna de rayer l'inscription.
(i) Arch. dép. des B.-du-Rh. L, 247.
Cette première campagne menée avec vigueur donne aux Antipolitiques un étonnant prestige. Le 23 Novembre, ils n'étaient encore que 84. Le 28, les « Amis de la Constituée tion d'Aix y> sollicitent d'eux leur affiliation. Elle leur est accordée sans phrases. Le serment prêté à cette occasion mérite qu'on le rapporte : « Les deux sociétés seront inviola- « blement unies ; elles s'identifieront pour opérer le bien « commun ». Les larmes ont coulé de tous les yeux; on s'est embrassé amicalement. Par deux fois on s'est reconduit l'un chez l'autre : par deux fois, on s'est embrassé et on a pleuré. Mais ces effusions n'ont pas été du goût de tout le monde. Au club royaliste, sur le Cours, quelqu'un a crié : « A la lanterne ! » Des coups ont été échangés et trois « ci-devant » ont payé leur imprudence de leur vie.
Des municipaux mis à la raison, des provocateurs châtiés, voilà plus qu'il n'en faut pour rendre la société célèbre. Ce n'est plus son amitié seulement qu'on recherche, on redoute son indifférence. Elle reçoit déjà des visites en corps. Le 26 Décembre 1790, l'état-major de la garde nationale d'Aix tout entier, son colonel, Perrin, en tête, vient la remercier « de son zèle infatigable, de son patriotisme dans de a: fâcheuses circonstances ». Il lui déclare que «c'est à sa ce vigilance que la ville doit son salut ». Les Antipolitiques sont sacrés sauveurs d'Aix. Le même jour, les administrateurs du Var leur écrivent et les appellent « Frères ». Une Assemblée élue et qui détient un pouvoir considérable traite ainsi d'égal à égal avec l'abbé Rive ; car, derrière les Antipolitiques, on sent l'abbé vers qui vont tous les Hommages. Par un phénomène curieux, mais fort explicable, plus il se dissimule, plus on s'obstine à le mettre en évidence. Le 6 Janvier 1 79 1 , la société délibère « qu'il sera fait part à a: l'abbé de toutes les pétitions aux corps administratifs « avant de leur présenter afin d'avoir son avis ». Le secrétaire qui tient la plume a peut-être égratigné la syntaxe, mais le sens de la phrase est très net. Et, pour mieux témoigner du respect qu'elle lui porte, de la vénération qu'il
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lui inspire, quand il a une motion à lui faire passer, la société J'envoie chercher par deux de ses membres désignés avecsolennité. L'abbé peut être fier de son œuvre. Agonisant, moribond, du lit où il râle,* il commande à tous, il est le souverain maître. Ce n'est pas que les pouvoirs constitués aient pour lui une incroyable estime. On ne l'aime pas, on le craint.
Peut-il en être autrement ? Il dirige une véritable armée, ^ui a ses cadres, ses soldats, ses capitaines, qui n'ouvre ses rangs qu'à bon escient et après un stage d'une certaine durée. Cette sage mesure ne fut d'ailleurs adoptée qu'après diverses aventures fâcheuses. Des loups s'étaient glissés dans la bergerie : on dut procéder à leur expulsion. Au début, on accueillait chacun sans trop s'enquérir de 5on passé ni de son civisme. L'engouement était tel que Irois mois après sa naissance, la société comptait plus de mille membres (i). Ce chiffre qui paraîtrait exagéré est attesté par un procès-verbal. Le i®^ Janvier 1791, les Antipolitiques s'étaient portés en corps chez « les Amis -« de la Constitution » d'Aix pour « le renouvellement de >« l'année ». Après les discours d'usage et les effusions de rigueur, le président des « Amis », Emeric, conseilla ^ de ne pas reconduire les Antipolitiques en groupe parce « qu'une visite nocturne de deux mille personnes alarme- -« rait le public » .
A une société aussi nombreuse il faut un règlement, un Jocal où se réunir, de l'argent pour les frais, si petits «qu'ils soient, qu'on ne peut éviter. Les premiers mois ^'existence des Antipolitiques ont été tellement remplis qu'ils n'ont guère pris garde à ces misères. Le 13 janvier, iCornille observe « qu'une société ne peut exister ni être
x(i) Arch des B.-du-Rh. L. 247.
€ considérée par les autres, sans règlement > . Séance tenante, les vénérables Frères chargent le vice-président et les secrétaires de s'en inquiéter. C'est l'abbé Rive qui le
fit(i).
La grosse question, c'est celle de l'argent. On est vite d'accord sur la nécessité d'une cotisation. On demande seulement qu'elle soit aussi légère que possible. Six sols par mois, ce n'est guère; c'est trop encore pour certains qui payent peu. Est-ce mauvaise volonté ? Non, mais extrême indigence. Le 27 février 1791, le trésorier, à qui la pauvreté générale fait de nombreux loisirs, s'aperçoit « que beaucoup de personnes se trouvent en retard >. On. délibère de faire « un tableau des noms de tous ceux qui « ne payeront point. On le placardera sur une muraille de « la salle, le 15 de chaque mois ». La menace n'y fait rien. On paye moins encore, les membres récalcitrants s'obstinent à faire la sourde oreille, à telles enseignes que la société réduit la cotisation à trois sols et décharge les Antipolitiques pauvres de tout ce qu'ils pourraient devoir « jusqu'au 3 Avril d.
Les recettes sont minces malgré tout. A supposer d'ailleurs que chacun s'acquitte ponctuellement, quel sera le budget de la société ? Cent cinquante livres par mois ou environ. Avec cette somme dérisoire, il faut faire face à des dépenses qui s'accroissent chaque jour. Je ne parle pas du superflu. Les Antipolitiques n'ont même pas le nécessaire. Leur président seul est assis ; les secrétaires se tiennent debout, parce qu'il n'ont pas de sièges. Les séances sont d'ordinaire longues et mouvementées. Combien d'adhérents ne s'y rendent pas, parce qu'elles ont lieu le soir et qu'ils sont exténués du dur labeur de la journée t Le 16 Janvier seulement, on a réuni à grand peine quelques
(i) Je n'ai pu retrouver le règlement, ni dans les registres de ht société, ni dans la correspondance volumineuse qu'elle entretint à cette époque.
LA CHABITÉ DES ANTIPOLITIQUES 153
fonds. Vite, on achète trois chaises et des bancs. Pour pénétrer dans la salle on se contentait autrefois d'une simple contremarque. Il s'agit d'accroître les ressources. On imagine un diplôme«sur lequel ongravera l'empreinte de la société», ci : 12 livres. Un peu plus tard, les finances s'améliorent. On attache « un ruban de la nation » au bras droit des quatre commissaires chargés de la police de la salle. Plus ' tard encore, le 2 février, on délibère de « mettre une devise 4f à la porte de la salle : un placard en bois sur lequel sera <c peinte une table avec un dé dessus et sur le dé cette « inscription : quoquo versum..., c'est-à-dire de quelque « côté qu'on me tourne, je tombe toujours droit d.
Mais ce moment de prospérité relative ne dure guère^ Le mois suivant, la détresse menace à nouveau. Elle s'accuse par des détails mesquins qui, en d'autres circonstances, feraient sourire. Le 10 mars, l'hiver est passé. «On « rendra le poêle à M. Roux, ferblantier, et de plus 27 « livres pour l'usure d. Voilà de l'économie ou je m'y trompe. On ne dira pas que la société jette ses écus au vent. Six mois après, elle n'avait pas le moyen d'acheter une malle pour enfermer ses papiers. 11 fallut qu'un membre, Pierre Dubourg, lui prêtât la sienne.
Elle avait pourtant adopté une mesure qui devait grossir ses revenus. En décembre 1791, les femmes y furent admises comme sœurs après avoir prêté le serment d'élever « leurs enfants dans les principes de la sainte « Constitution et de les encourager dès leur jeune âge à « vivre libres ou à mourir ». Mais les sœurs étaient plus pauvres que les frères, il fallait les secourir, et plus la société croissait en nombre, plus elle devenait généreuse et s'appauvrissait. Quand une misère sollicitait sa bourse, elle lui était toujours compatissante. Au yieux soldat qui tend la main, le 28 février, elle laisse tomber son aumône : trente-six sols, c'est tout son avoir. — Rudes paysans, ouvriers besogneux qui apportiez le soir votre âme au rendez-vous fraternel après avoir peiné tout le jour pour urt
maigre salaire, vous qui oubliiez votre dénûment pour soulager celui du prochain, vous avez sans doute commis des fautes ; plus tard même votre conscience a pu vous reprocher quelque crime. Que d'autres s'appliquent à vous flétrir pour des erreurs passagères et dont fut coupable surtout votre patriotisme exaspéré. Mais moi qui ai vécu votre vie, moi qui sais pour les avoir suivis, pour les avoir comptés avec amour les élans généreux dont vous fûtes capables, je veux ignorer vos défaillances. Votre charité m'a été au cœur, et mon respect vous est acquis.
Autour et à côté des Antipolitiques se sont fondées d'autres sociétés. Il importe de les distinguer. Les unes ont adopté le même nom, observé le même règlement, poursuivi le même but. Les autres ont mal dissimulé leur hostilité sous des dehors amicaux. Elles portent le nom d' « Amis de la Constitution ».
Le départ entre ces sociétés devait se faire forcément. Quand l'Assemblée Nationale les autorisa, elle dut penser que toutes ne regarderaient pas comme un mot d'ordre de chanter à tout propos ses louanges et de s'extasier sur la grandeur de son œuvre. Malgré la fraternité dont on usa, dont on abusa tout d'abord, trop de siècles avaient consacré l'inégalité des classes pour espérer qu'elles se confondraient d'un même coup, surtout qu'elles resteraient confondues. Par la force des choses, paysans, ouvriers, l'ancienne roture, durent faire cause commune. En face d'eux se trouvèrent tout naturellement les' satisfaits du jour, les gens du Tiers. Unis contre la noblesse et le clergé tant qu'ils furent redoutables, le Tiers et la roture devaient se séparer après la victoire. Ils se séparèrent. La rupture ne fut pas éclatante. Elle se fit sans qu'on y prît garde, insensiblement.