LES MANŒUVRES DES SEIGNEURS
nobles. Ils se feront un malin plaisir de multiplier les oppositions. La forme usitée dans ce cas est un comparant. Si le seigneur fait tenir un comparant aux experts, la loi ordonne que ce soit le Maire qui, le conseil général assemblé, lui en fasse lecture. Mais si le Maire est expert en même temps, il se donnera donc lecture à lui-même ! Le voilà placé entre une illégalité et la résiliation de son mandat.
Quelquefois Tillégalité l'emporte. Le seigneur pèse sur les notables de tout son pouvoir par ses créatures, le notaire, le lieutenant de juge qu'il nomme, tous ceux qui ont besoin de lui pour vivre ; l'expert nommé par la commune lui est tout dévoué. 11 est donc à craindre que, là du moins, les décrets du 4 août et du 26 septembre ne soient suivis que de très loin. Mais, dans une foule d'autres localités, la population est si défiante qu'il suffit qu'on soupçonne telle personne, fort capable d'ailleurs, d'être agréable au seigneur pour que le conseil général l'écarté sans examen. Mieux encore : à Prats, les contribuables ont tellement peur que le seigneur ne fasse revenir le conseil sur son vote par les manœuvres qu'il emploiera sur chacun de ses membres en particulier, qu'ils font violer la loi : dans une même séance, on nomme l'expert, et, sans se préoccuper s'il sera accepté ou non, on décide que notification en sera faite au château sans désemparer et par acte extra-judiciaire.
C'est là que le seigneur attend la commune. Sa répulsion pour coopérer à un acte qui le dépouille du privilège si longtemps possédé, va se manifester de toutes les manières. La première, la plus simple, c'est de faire défaut. Les municipalités en sont toutes déconfites. Seigneurs etbénéficiers ont abandonné, qui leurs châteaux, qui leurs domaines. A qui désormais adresser les assignations ou les notifications d'experts? En droit commun, le cas est prévu: l'assignation donnée au domicile de l'absent est valable et régulière. Mais, en l'espèce, il faut suivre les instructions des Procureurs : « En cas d'absence du seigneur, adressez-
<r VOUS à son fondé de pouvoirs sur les lieux d. On le cherche. Il a fui, lui aussi. Alors, qu'on s'adresse au fermier! Le fermier répond que son maître ne réside pas dans le lieu, qu'il convient que les consuls lui notifient l'assignation par lettre à sa résidence habituelle plutôt qu'à son château. Le tout se chiffre par une perte sensible de temps et par des frais que supportera la caisse municipale.
Les nobles, qui ont au cœur plus de franchise, dont la loyauté répugne à s'abriter derrière des ruses d'enfants, mettent au bas du comparant qu'ils suspectent tous les gens de commune, et comme experts, et comme arpenteurs, et comme indicateurs.
C'est brutal, mais c'est net. Si la commune a par malheur affaire à un ancien magistrat qui sait les roueries du métier et les détours de la chicane, elle n'est au bout ni de ses dépenses ni de ses peines. C'est le cas de Lauris. Son seigneur est président de chambre au ci-devant Parlement d'Aix. Elle ose lui faire signifier sa nomination d'expert. Monsieur de Lauris fait valoir qu'il est dérègle, [et qui connaît la règle mieux que lui? il Ta si longtemps appliquée] que les experts pour les cadastres généraux et particuliers doivent être pris sur les lieux; que, tout en s'inclinant devant les décrets du roi, il déclare que les experts ne peuvent être choisis que du consentement des parties. Inutile d'ajouter que lui n'y consent point. Pourquoi? Pour une foule de motifs dont le moins spécieux est qu'il ne veut pas. Voilà pour l'expert. Quant à l'arpenteur qui doit lui être adjoint, il est nécessaire, n'est-ce pas, qu'il soit instruit dans la science de l'arpentage ? Or, les paysans de Lauris sont tous des ignorants et ils commettraient des erreurs grossières qui feraient courir maint danger aux intérêts du seigneur et aux intérêts de la commune. Enfin, pour éviter des frais qui sont, la précaution est à noter, entièrement à la charge de la partie demanderesse, ne pourrait-on se passer d'indicateurs? Car ici, il ne s'agit point d'édifier un cadastre général où il serait nécessaire d'indiquer