LE SEIGNEUR DE CABRIS J
ib\ée Nationale a prévu le cas. A défaut de ces titres, on y :suppléera « par des reconnaissances conformes, dénoncia- « trices d'une plus ancienne, non contredites par desrecon- « naissances antérieures». Mais, comme le fait très justement remarquer un correspondant de Provence (i), un droit extorqué très anciennement « pourra donc être légi- -« timé par des reconnaissances qui se rapporteront les « unes aux autres?» Il semble, ajoute-t-il que, pour corriger véritablement les abus, il aurait fallu que le décret, au lieu de dire « dénonciatrice d'une troisième » portât « dénon- '(c ciatrice du titre primitif par la relation au moins de sa a date et du nom de Tofficier public qui l'aurait reçu ».
Mais la presque unanimité des seigneurs ne peut fournir Jes titres. Admettons, leur objectent les paysans, que les titres primitifs se soient égarés. Il est à présumer qu'on .aura essayé de les rétablir ensuite. Dans les actes qu'on a dressés depuis, on a dû relater la date et le nom du notaire •qui passa l'acte le premier. Au besoin, on devrait le trouver dans les acquits des prestations annuelles. Dès que les reconnaissances, si multipliées qu'elles soient, sont muettes .sur le titre, ce silence est suspect.
Les seigneurs seuls pouvaient le rompre. Mais ils se gardaient bien de le faire, car s'ils avaient produit ce titre tant demandé, on y aurait trouvé les traces du dol, de la violence, toutes causes qui vicient un contrat. Voilà pourquoi les archives des communautés, les registres des .notaires sont vides de documents. « Des mains criminelles « en ont arraché les pièces (i) ï>. Quand par hasard •on les y a oubliées, voici quel acte d'accusation elles dressent.
Le seigneur de Cabris, Sénéchaussée de Grasse, fait peser sur ses paysans le plus terrible despotisme. Il impose toutes les redevances, exige tous les droits : lods sur les
(i) Arch. Nat. D xiv, 12.
(i) Arch. Nat. D xiv, i.
venteSj tasque ou champart sur les grains de toute espèce,, huiles, vin, chanvre, sur tous fruits et denrées, sur le miel. I! les soumet encore à la banalité des moulins à farine, desmoulins à huile, du four; à une infinité de corvées personnelles, à des prestations en argent, au charroi de ses blés, à un nombre variable de journées de leurs bêtes de chargeset de labour. Il se fait livrer Tépaule droite de chaque porc qui se nourrit a dans le lieu j?> ; il se réserve le droit exclusif de vendre du pain et du vin pendant deux mois de l'année. Je ne fais pas entrer en ligne de compte le droit de prélation et le retrait féodal, dont il use et abuse, la justice et ses dépendances, les herbages et les bois. Sesvassaux sont restés serfs, bien que le servage ait été aboli. Mais voici qui est plus fort. La seule ressource de Cabris,, c'est l'huile. 11 confisque le septième de chaque récolte. « Sur une mante d'olives de 1 70 livres, il en prend 24 livres- « et demie ». Ajoutez-y le dixième des blés, le quatorzièmedes légumes, le vingtième des vins et des figues. Sur quoi se base-t-il pour exiger ces dépouilles ? Cabris était autrefois inculte et inhabitée. Son seigneur n'en retirait aucun revenu. 11 imagina d'y attirer quelques familles de cultivateurs et leur inféoda sa terre. Voilà ce que dit le seigneur. Mais un acte d'inféodation ne s'évapore pas : il laisse des traces. Le notaire de Cabris ne le possède pas, mais seulement un extrait, où rien n'est énoncé avec précision. C'est avec cet extrait que le seigneur, en 1777, a converti les usagesprécités en droits, avec cet extrait qu'il se fait nourrir demanière opulente, par des misérables qui meurent de faimi (i). Cabris, après avoir tenté quelque résistance, s'est soumise.
Heureusement, telle autre commune 'ne consent pas à" porter le joug. Entrecasteaux élargit le débat; elle attaquele seigneur. Et, comme elle porte le fer rouge sur la plaiescette vaillante ! « Puisqu'il est prouvé, dit-elfe, que c'était
(i) Arch. Nat. B» , 69.