‹ Les débuts dramatiques de Victor HugoChapitre 10 sur 12 · III. — Lettre de Victor Hugo à M. Auguste Dorchaia · texte numérisé non relu

III. — Lettre de Victor Hugo à M. Auguste Dorchaia

Rappelons d'abord dans quelles circonstances fut écrite celte lettre. Au mois d'avril 1882, on célébrait le Centenaire du théâtre deTOdéon.A cette occasion, M. Auguste Dorchain, le sympathique et délicat poète de la Jeunesse pensive, a.\8ih composé un petit poème intitulé: iOdéon et la Jeunesse, qui fut récita par M. Porel. L'auteur y énumérait les grands écrivains qui firent leurs premières armes àl'Odéon et revendiquait pour ce théâtre l'honneur d'avoir joué la première pièce de Victor Hugo :

Victor Hugo d"abord. On a trop oublié Que son grand souvenir est au nôtre lié. Savez-vous, cher pablic, que c'est nous qui jouâmes Jadis Amy Robsai't, le premier de ses drames, Ecrit à dix-huit ans (i), quand sessayait encor Cet aiglon qui bientôt devait prendre l'essor? Cette soirée unique (2) ajoutée notre gloire. Mais la postérité n'en garde pas mémoire ; Elle voit seulement l'aigle loin de son nid. Donnant cet orgueilleux coup d'aile, HernanH...

M. Dorchain envoya son ouvrage à Victor Hugo, qui lui fit répondre par Richard Lesclide, son secrétaire, le billet suivant :

« Paris, 24 mai i882. a Monsieur,

« M. Victor Hugo me charge de vous remercier de l'envoi de FOdéon et la Jeunesse^ dont j'ai eu le plaisir de lui lire les beaux vers.

« Je vous transmets toutes ses félicitations, en ajoutant qn'Amy Robsart n'est pas de lui, et qu'il a simplement donné quelques conseils aux auteurs {sic) de cette pièce.

« Croyez, etc. »

MM. Glachant ont eu connaissance de cette lettre trop tard pour lui donner place dans leur volume sur les drames en prose de Victor

(1) C'est une légère erreur; Victor Hugo composa Amy Robsart en 1822, c'est-à-dire à l'âge de vingt ans.

^2) « Soirée unique », comme je l'ai dit plus haut, page 1-3. — Cf. Porel et Monval, Histoire de l'Ode'on, iome 11.

Hugo. Je remercie infiniment M. Paul Glachant d'avoir bien voulu me la communiquer, et M. Auguste Dorchain de m'avoir autorisé à la publier. Une telle lettre est bien « curieuse », en effet; mais elle n'apporte au débat aucune lumière nouvt-lle ; elle ne ferait même que compliquer la question, si l'on eu serrait les termes de trop prés. « Quelques conseils aux auteurs j> ; qu'est-ce à dire? Paul Foucher (si c'est lui l'auteur du drame de 1828) aurait donc eu un collaborateur qui n'aurait pas été Victor Hugo lui-même? Explication bien invraisemblable. Le sens me parait plutôt celui-ci : conseils donnés en 1828 à Paul Foucher, puis plus tard à M. Paul Meurice. En tout cas, voilà un texte dont il est difficile de donner une interprétation exacte.

Mais du moins cette lettre contient une affirmation formelle : « Amy Robsartn'es\. pas de lui )* (de Victor Hugo) ; c'est bien un désaveu absolu de paternité. Que faut-il penser d'une telle parole et du sens général de la lettre ?

Je ferai d'abord remarquer qu'<^n 1882, Victor Hugo était très âgé et que, s'il n'avait plus alors un souvenir très net de tous les détails d'un incident de sa vie littéraire qui remontait à plus de cinquante ans, la chose n'a rien, après tout, qui doive beaucoup nous étonner. Quel est donc l'homme qui, seulement au bout de dix ans, n'a pas oublié différentes circonstances de tel ou tel événement de sa vie, fût-ce même un événement important ? Que doit-ce être après 54 années ? Ne soyons donc pas trop sévères pour de telles défaillances de mémoire. D'autres en ont eu d'analogues, et parfois bien étranges. M™^ Charles, la Julie et l'Elvire de Lamartine, l'inspiratrice des Premières méditations, mourut le 18 décembre 1817. Le poêle du Lac en éprouva une intense et profonde douleur. Cependant, un mois plus tard, il se remit au travail ; il reprit sa tragédie de Saûl, commencée depuis la fin de 1812, et écrivit sa méditation sur la Foi (1). Or, le 2 juillet 1849, il écrivait dans la Préface des Premières méditations : « Je passai huii ans sans écrire un vers. » Assertion extraordinaire et absolument inexplicable. Erreur?, inexactitudes, confusion de souvenirs, ce sont là choses quelfjue peu excusables, il me semble, après trente, après cinquante années écoulées.

Autre remarque. Victor Hugo avait, de très bonne foi, ai-je dit (2), donné et abandonné son Amy Robsart à son beau-frère Paul Foucher, avec les chances du succès possible comme ausj-i avec les risques de l'échec éventuel. La convention ainsi faite

;i) Voir Correspondance de Lamartine, tome [[, lettres 138 et 139. (2) V. sup., pages 26 et 27.

entre les deux beaux-frères, Victor Hugo s'y tint, et VAmy Robsart jouée le 13 février 1828 le fut sous le nom de Paul Foucher. Nous n'avions jusqu'ici que deux lettres significatives de Victor Hugo sur celle affaire : 1° celle du mois de septembre 1827 à Th. Sauvage (1), contenant ces mois: « Si Amy Robsart réussii, mon frère Paul vous le devra » ; 2" celle du 14 février 1828, adressée aux journaux le lendemain de l'unique et tumultueuse représentation, lettre où il déclarait que, dans le drame sifflé, « quelques mots, quelques fragments de scènes étaient de lui (2). » La lettre du 24 mai 1882, — en mettant à part les termes obscurs que je relevais tout à l'heure, — concorde entièrement, dans sun sens général, avec les précédentes; et elle nous prouve que Victor Hugo a persisté jusqu'au bout dans l'attitude adoptée par lui en 1827-28. D'ailleurs il est bien évident que, surtout après un échec si retentissant, Victor Hugo ne devait pas tenir à voir son nom trop mêlé à cette malheureuse affaire (3).

Et puis enfin, qui sait? C'est peut-être la vérité vraie que disait Victor Hugo dans sa lettre du 14 février 1828. Qui pourra le prouver, comme aussi prouver le contraire? La seule certitude, en somme, que nous ayons sur ce point, c'est que nous ne savons pas ce que fut la pièce jouée en février 1828.

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