IV. — Un article de M. Maurice Souriau
Le dernier écrit publié, à ma connaissance, sur cette question d'Amy Robsart, est un article de M. Maurice Souriau, professeur à l'Université de Caen et auteur d'une savante édition de la Préface de Cromivell. Cet article, intitulé : « Victor Hugo et la critique universitaire », a paru dans le journal Le Calvados-, numéro du jeudi 9 juillet 1903. Après avoir apprécié en excellents termes les deux beaux volumes de MM. Paul et Victor Glachant sur le théâtre de Victor Hugo, M. Souriau aborde k son tour l'obscure et attachante question d^Amy Robsart.
M. Souriau ust surtout préoccupé de « laver Victor Hugo d'une accusation imméritée », formulée par M. Edmond Biré, qui prétendait que Victor Hugo a voulu faire endosser à son beau-frère
(1) V. sup., page 27.
(2) Ibid., pages 13 et 28.
(3) Ibid., page 28, note 2.
Paul Foucher toute la responsabilité de la pièce et de l'échec. C'est attribuer tout bonnement au poète un « machiavélisme sournois », comme dit M. Souriau ; mais M. Biré professe envers l'auteur à'Hernani une malveillance de parti pris qui n'a d'égale que celle dont on est coutumier à la docte Revue des Deux-Mondes envers toute l'Ecole romantique. J'ai déjà fait justice des allégations de M. Biré. A son tour, M. Souriau, voulant «soulager la conscience » des hésitants et a celle de tous les vrais admirateurs de Victor Hugo », apporte «un document inconnu et décisif»: c'est une lettre écrite par Paul Foucher au Journal des Débats le 2 septembre 1827, et que le journal a pubfiée dans son numéro du 5. Voici cette lettre :
« Monsieur, dans votre feuille du l'^'' septembre, vous annoncez qu'un drame attribué à M. Victor Hugo et intitulé ^eni/^i-or/A, vient d'être reçu à l'Odéon. Permettez-moi de rectifier cette annonce. Le drame que monte en ce moment l'Odéon a pour titre Amy Robsart et n'est pas de M. Victor Hugo. C'est moi qui en suis l'auteur. »
« (Signé) P. F., auteur d'Amy Robsart. »
Voilà, en effet, un document d'un très grand intérêt. D'abord il sert à daier avec précision la réception d'Amy Robsart k l'Odéon, fin août 1827. Puis il « soulage notre conscience au sujet de Victor Hugo et nous permet de disculper définitivement le poète de toute pensée « sournoise » et « machiavélique ». Enfin, et surtout, ce texte concorde exactement avec les autres lettres de Paul Foucher à Victor Pavie (1) et avec les trois lettres de Victor Hugo qui figurent désormais (en comptant celle de 1882) au dossier de cet étrange procès liltéraire. Comptons bien, cela fait en tout 5e/jMetlres, qui toutes tendent à prouver que Victor Hugo, sauf « quelques mots, quelques fragments », n'était pour rien dans VAmy Robsart jouée en 1828, et que Paul Foucher avait le droit de revendiquer la légitime paternité du malheureux drame.
Et pourtant, malgré cette abondance de preuves, malgré ce document « décisif» produit par M. Souriau, pourquoi ne suis-je pas absolument convaincu ? Oui, j'ai encore des doutes, et je me demande comment il se peut faire : 1° que celle déclaration formelle de Paul Foucher eu septembre 1827 n'ait pas réussi à couper court, dès ce moment même, à tant d'incertitudes et de discussions sur l'identité du véritable auteur d'Amy Robsart (2) ;
(1) V. sup., pages 13 et 27.
(2) Ibid., pages 28-30.
2° qu'en 1873, Paul Foucher ait déclaré qu'il n'avait fait « que signer » la pièce ; 3" enfin que M. Paul Meurice, dans sa ce Note » préliminaire sur Amy Robsarl, nous présente la pièce jouée en 1828 comme une revision du drame de 1822, revision exécutée par Victor Hugo lui-même? Je sais fort bien que toutes ces difficultés ne sont pas insolubles par simple vuie d'inJuclion, et certains critiques ne seraient certes pas embarrassés d'y répondre aussitôt avec une ironie facile. Mais l'induction et l'ironie ne sauraient équivaloir à des faits; et comme les preuves positives manquent, comme d'autre part je me refuse à ne voir en cette affaire que dissimulation et mauvaise foi des uns ou des autres, je préfère suspendre mon jugement et avouer que j'ignore et ne puis expliquer. Il y a là un mystère absolument impénétrable qui subsistera tant que Ton n'aura pas retrouvé le manuscrit de 1828.