LA SECTION TOULOUSAINE DE L'INTERNATIONALE LA CANDIDATURE ACOLLAS
L'insurrection de la Commune de mars 1871 n'eut pas un caractère socialiste, et il serait même fort difficile de savoir quel but poursuivaient les Fédérés en s’insurgeant contre le gouvernement de Versailles.
Sans doute ils proclamaient qu'ils voulaient la commune maitresse de son administration, mais ce n'était pas là une réforme qui put justifier une telle explosion de violence.
La population, épuisée, énervée par les rigueurs du siège, portée à voir des traîtres partout et à imputer à toute autorité ou gouvernement réguliers les défaites et les malheurs qu'elle venait de subir, se trouvait ainsi tout particulièrement bien disposée à écouter la voix des révolutionnaires et c’est alors, qu'oubliant que l'ennemi était encore aux portes de Paris, certains agitatcurs sans but, sans raisons ne craignirent pas de fomenter la guerre civile. Ce n’est que dans cet état d’énervement de l'opinion publique qu'il faut chercher la principale cause de l'insurrection du 18 mars, et ce qui n'était qu’une émeute sans importance, et qu'il aurait été sans doute facile d'étouffer à ses débuts, devint bientôt une formidable et sanglante insurrection.
. Mais bien que le mouvement ne fut pas socialiste, la Commune compta parmi ses membres de nombreux socialistes.
Ces hommes ne professaient pas alors, il est vrai, une doctrine bien nette et leurs idées à cet égard étaient plutôt
confuses : ils étaient les descendants ou les survivants des émeutiers de Lyon de 1831, ou de juin 1848, et comme eux alors, n'avaient pas un but bien précis en prenant les armes.
Quoi qu'il en soit tous les individus se disant socialistes, ou soupçonnés tels, furent alors l'objet de poursuites rig'OUreuses et systématiques ; l'explosion soudaine de la Commune avait trop fait craindre au gouvernement régulier le bouleversement de tout l’ordre social pour qu'il ne prit pas des mesures de répression en rapport avec la gravité de l'insurrection.
Aussi l’on peut dire que pendant les années qui suivirent immédiatement ja guerre, le parti socialiste n'exista plus en France : ses membres, ou avaient été fusillés, ou s'étaient réfugiés à l'étranger, et ceux laissés en liberté en France étaient trop étroitement surveillés par la police pour qu'ils pûssent se permettre de réunir les forces prolétariennes, alors dispersées et réduites à l'impuissance.
Toutefois lorsque nous disons « parti socialiste » il ne faudrait pas prendre cette expression dans le sens précis que nous lui donnons aujourd’hui :'‘en effet, par « socialiste » on entendait alors plutôt tout parti avancé el mon pas un groupe politique bien distinct «et bien déterminé.
Le mot socialisme était d'ailleurs fort peu emplové alors, et nous verrons s'intituler simplement « comité radical » la réunion d’électeurs qui soutint, 6m 1876, la candidature d'Acollas, qui avait cependant dans son programme des articles mettement collectivistes.
L'Association Internationale des Travailleurs, fondée à Londres en 1864 et qui avait bientôt étendu ses ramifications à travers une parte de l’Europe, n'avait pas été arrêtée dans son œuvre de propagande par les événements de 1871.
La loi du 14 mars 1872 n'avait pu empêcher, en France, la création de diverses sections ; beaucoup, au contraire, s'étaient affiliés à cette association, uniquement parce qu'elle était proscrite, et il y avait pour eux, en quelque sorte, cet attrait de pouvoir se considérer comme de nouveaux et futurs martyrs de la cause prolétarienne.
C'est ‘ainsi que fut fondée, en 4877, à Toulouse, une section de l’Internationale.
À cette époque paraissait dans cette ville un journal l'Emancipation et son directeur, Duportal, groupait autour
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de lui tous les membres les plus avancés du parti radical toulousain ; ce fut donc à lui que s’adressa tout naturellement un nommé Dentraigues, membre de l’Internationale, et qui cherchait à fonder une section de cette association.
Parmi les amis de Duportal se trouvaient de jeunes étudiants, entre autres MM. Gabriel Deville et Darrieux. qui acceptèrent aussitôt de s’affilier à l'Internationale.
L'Association Internationale des Travailleurs $e trouvait alors divisée en deux partis hostiles : le Conseil général et la Fédération Jurassienne.
Le Conseil général, dont Karl Marx était moralement le chef, était partisan de l’action politique, sachant que le prolétariat ne pourrait s'émanciper économiquement que lorsqu'il serait arrivé au pouvoir, tandis que Bakowunine, soutenu par la Fédération Jurassienne qui groupait tous les éléments anarchistes de l'Internationale, se prononçait énergiquement contre toute action politique et défendait toute participation aux élections.
Il semblerait à première vue que cette action politique, prônée par Marx, ait été en contradiction avec sa théorie de l’évolution des classes. Il n’em est rien cependant.
Pour entrer dans la lutte il faut avoir les moyens de combattre, or, le prolétariat n’a à sa disposition aucune arme économique : il ne lui reste que des armes politiques, il faut donc qu'il en use s’il veut triompher.
Mais il n'en reste pas moins vrai que sa victoire ne sera possible que lorsque le permettra l’état économique de notre .société. Et, de même que la bourgeoisie ne commença à jouer un rôle que lorsque le développement du commerce et de l’industrie lui eut permis d'affirmer sa puissance, de même le prolétariat ne pourra triompher que lorsque le régime capitaliste actuel se sera suffisamment désagrégé.
Dès ses débuts la section de l’Internationale de Toulouse se prononça pour Faction politique et c'est ainsi que MM. Gabriel Deville et Darrieux, approuvant l'attitude du Conseil général, et par suite celle de son chef, Karl Marx, furent amenés à étudier les ouvrages du célèbre révolutionnaire allemand, qui étaient alors à peu près inconnus en France et n'avaient nullement pénétré dans les milieux
populaires.
Mais cette attitude de Karl Marx n'aurait pas suffi à lui attirer comme adeptes les membres toulousains de l'Internationale, elle ne pouvait que les disposer favorablement envers lui.
I1 existait alors dans les Facultés de Droit un manuel de Droit civil, fort en usage parmi les étudiants : son auteur, M. Emile Acollas (1) ne se contentait pas, dans son ouvrage, d'expliquer et de commenter les différents articles du Code, mais il faisait en outre précéder chacun de ses chapitres d'une critique philosophique dans laquelle il exposait les défectuosités des lois qu'il allait étudier et le sens dans lequel elles devraient être modifiées.
Or, les réformes qu'il propose, ou souhaite de voir se réaliser, sont toutes empreintes d'un esprit radical fortement accentué (terme usité alors pour désigner les tendances socialistes). En plusieurs passages nous le voyons déclarer que « l’idée du droit nouveau est que le capital agricole ou industriel soit à la disposition de celui qui l'emploie » (2), ou souhaiter une société « où le capital ne sera pas d’un côté et le travail de l’autre » (3), où la propriété sera « pour chacun, avant tout le fruit de son travail » (4).
M. Gabriel Deville, qui continuait alors à Paris ses études de droit, lut ce livre avec d'autant plus d'attention que l’auteur était un ami d'enfance de son père et qu'il suivait assidûment les conférences qu'il présidait au Palais de Justice.
Ayant été déjà en rapport avec les membres du parti avancé toulousain, M. Gabriel Deville se trouvait tout particulièrement bien disposé à écouter l’enseignement d’Acollas et la lecture de son manuel de Droit civil devait le convertir au collectivisme.
I] ne faudrait pas omettre, cependant, un livre de Benoit Malon, publié en 1872, et dans lequel étaient exposées les
(1) M. Acollas professait le Droit Civil Français à Berne en 4871, lorsque le gouvernement de la Commune le nomma Doyen de la Faculté de Droit de Paris. Mais, craignant d'être arrêté à son retour en France, il ne prit pas possession de ses fonctions.
(2) Acollas. Manuel de Droit Civil, Tome III, p.346. L'édition à laquelle nous nous référons, est la première, et de 1869.
G) Acollas. Munuel de Droit Civil, Tome III, p. 468. (4) Acollas. Manuel de Droit Civil, Tome III, p. 956.
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doctrines des différentes écoles socialistes françaises. Cet ouvrage se terminait par un aperçu, d'ailleurs assez incomplet, du collectivisme international, et c'était peut-être la première fois que l’on voyait, en France, un auteur se fondant sur les théories alors peu connues de Karl Marx, déclarer que « la force collective domine de plus en plus les conditions de la production et de la circulation » et que de là « dérive scientifiquement, l'avenir communiste, tout au moins collectiviste, de la civilisation moderne condamnée à se transformer ou à périr » (1).
Nul doute que l'exposé de la nouvelle doctrine ait fait impression sur l'esprit de M. Deville, d'autant plus que Benoit Malon citait M. Emile Acollas parmi les promoteurs, en France, de l'idée collectiviste.
Nous n'avons rappelé ces quelques détails que parce que M. Gabriel Deville fut le premier à faire, en France, de la propagande collectiviste.
Ainsi que nous l'avons dit, le mouvement socialiste fut presque nul dans les années qui suivirent la guerre : la doctrine de Marx n'avait pas encore pénétré dans les milieux ouvriers et leurs revendications étaient alors singulièrement modérées et nullement subversives.
Nous voyons, en effet, dans le rapport d'ensemble que rédigèrent les délégués ouvriers français après le Congrès de Vienne de 1873, plusieurs vœux relatifs au droit de réunion et d'association et à la liberté de la presse ; ils demandaient aussi des modifications de la loi sur les prud'hommes et de la loi sur le travail des enfants, mais nulle part il n’est question d’une revendication collectiviste quelconque.
L'instruction du prolétariat était donc, à ce point de vue, complètement à faire, et c’est à cette tâche que vont s’'adonner des groupes de jeunes étudiants, et à leur tête MM. Deville et Darrieux qui, tout en apprenant eux-mêmes la doctrine de Marx, s’efforceront d’en répandre les premiers éléments.
Ces jeunes gens eurent vite fait de convertir à leurs idées quelques amis, en nombre d’abord fort restreint, car le gouvernement qui n'avait pas perdu le souvenir de la
(1) Benoît Malon. Exposé des Ecoles socialistes, p. 236.
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Commune, ne pouvait voir d'un œil indifférent tout essai de propagande révolutionnaire.
Mais si le parti socialiste n'existait encore qu'à l'état d'embryon, ses membres étaient, en revanche, pleins d’ardeur.
Les Elections générales législatives de 1876 leur parurent une occasion favorable de se compter et de proclamer ouvertement leur profession de foi.
Le VI° arrondissement fut choisi pour tenter la première bataille, d’abord parce que la plupart de ces étudiants y habitaient et ensuite parce que sa population y était d'un esprit fort avancé.
Le boulevard Saint-Germain n'était pas encore percé, et à la place qu'il occupe aujourd’hui se trouvait un dédale de petites rues et de ruelles peuplées d'ouvriers ou d'employés peu fortunés et par suite favorables aux idées socialistes.
Sur l'initiative de MM. Deville et Darrieux un comité se constitua ; il était composé de journalistes comme Marouck, Trouessart, et aussi d'ouvriers au nombre de six ; on voulait ainsi donner à la campagne électorale sa véritable signification de manifestation prolétarienne, mais comme il aurait été imprudent d'effraver les électeurs bourgeois par la présence d'un trop grand nombre d'ouvriers, l’on décora l'un de ceux-ci du titre de propriétaire.
. Mais ce n'est pas pour la même raison que ce comité s'intitula « Comité républicain radical ». Le mot « socialiste » n'était alors presque pas usité et l’'épithète de radical indiquait très suffisamment le caractère très avancé des membres de ce comité.
Le comité ainsi constitué choisit M. Emile Acollas comme candidat et éläbora un programme ; mais ce fut en réalité M. Deville qui, sauf deux articles, le rédigea en entier, ou qui plutôt ne fit qu'y reproduire les phrases mêmes du livre de M. Acollas.
Cette profession de foi contenait en effet entre autres revendications « le remaniement de nos lois de propriété en vue de ramener la propriété à sa seule source légitime, le travail ».
N'avons-nous pas vu, plus haut, Acollas s'exprimer dans
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les mêmes termes et souhaiter une société où « la propriété soit pour chacun avant tout, le fruit de son travail » (4).
Et ailleurs, à propos du contrat de louage, le même auteur déclarait que « l’idée du droit nouveau, était que le capital agricole ou industriel fut à la disposition de celui qui l’emploie » (2), et son comité reproduit textuellement sa phrase réclamant : « la mise du capital agricole ou industriel, de l'instrument de production à la disposition de celui qui l’'emploie directement. »
À ces deux revendications se bornaïit d'ailleurs toute la science socialiste des membres du comité Acollas, mais c'était la première fois en France, que la question du collectivisme se posait aussi nettement devant le corps électoral, et c'est de ce jour que l'on peut dater la renaissance des doetrines socialistes.
Et cependant il n'y avait pas et il ne pouvait y avoir, alors, une doctrine vraiment socialiste, car les promoteurs du mouvement ne faisaient que commencer à étudier les idées marxistes.
La eandidature de M. Acollas, d’ailleurs non couronnée de suceès, fut une manifestation isolée, qui n'eut pas de lendemain, et si les idées socialistes avaient pu se répandre en partie parmi les électeurs du VI* arrondissement, le inouvement en était resté là et n'avait pas pris une plus grande extension.
Les ouvriers n'étaient alors nullement socialistes, mais uniquement coopérateurs. On en vit bien la preuve lété suivant (Juin 1876) où parut le premier numéro du journal La Tribune, dirigé par M. Trébois.
Cette feuille est, sans doute, républicaine radicale, mais à aucun moment elle ne formule une revendication collectiviste quelconque : elle compatit à la misère de l’ouvrier mais ne considère nullement le patron comme un exploiteur (3) ; elle lui conseille d'écouter avec bienveillance les doléances de ses salariés, et même s'il trouve trop onéreuses pour lui leurs réclamations, d'augmenter le prix de vente de ses marchandises.
(D Acollas. Tome III, p. %56.
(2) Acollas. Tome III, p. 346.
(3) La Tribune, an 1876, n° 2, article de Pauliet.
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Cette modération est tout à fait remarquable et tranche singulièrement avec les revendications collectivistes formulées par Acollas quelques mois auparavant.
La Tribune ne changera pas d'ailleurs sa ligne de conduite, quand elle organisera le premier congrès ouvrier qui se tiendra à Paris en octobre suivant.
Dans une série d'articles destinés à appeler à Paris le plus grand nombre de délégués ouvriers, el aussi à provoquer les souscriptions particulières, qui furent d’ailleurs extrêmement nombreuses, le journal explique quel est le but du prochain congrès et en quoi devront consister ses travaux.
L'objectif de cette réunion, ce sera l'amélioration du sort matériel des ouvriers (1), mais il ne faudra à aucun prix user de moyens violents (2); c'est à la conquête pacifique du capital industriel que doivent viser les travailleurs : l’association, la coopération pourront seules, donner à l’ouvrier ce capital dont il a besoin (3).
Nulle part, on le voit, il n’est question de l’abolition de la propriété individuelle. Bien plus les organisateurs du congrès souhaitent qu'à leur tour, les ouvriers puissent devenir des capitalistes, et ce sont des vœux conformes à cette manière de voir que le premier congrès ouvrier émit à Paris en octobre 1876. |
() La Tribune, n° 18 septembre 1876.
(2) La Tribune, n° 22 septembre 1876.
(3) La Tribune, no 2 octobre 1876.