LA CRÉATION DU JOURNAL « L'ÉGALITÉ
Telles étaient en 1876 les idées les plus généralement répandues dans les milieux ouvriers, quand M. Jules Guesde fit sa rentrée en France.
Condamné en 1871 à cinq ans de prison pour l'apologie de faits qualifiés crimes, il s'était réfugié en Suisse et avait
attendu que la prescription couvrit sa condamnation pour rentrer sur le territoire français.
Il est assez difficile de savoir quelles étaient 1: les idées de M. Jules Guesde : membre de l’Internationale, il avait à un certain moment émis des idées qui semblaient friser l’anarchie.
Certaines phrases de son essai de « Catéchisme socialiste » dans lequel il disait que l'Etat était nécessairement oppressif de la majorité ou de la minorité, purent en effet donner à croire qu'il voulait la suppression pure et simple de toute autorité.
Mais dans une lettre qu'il écrivit en mars 1879 à Benoit Malon (1) il explique que jamais il na’ professé cette « idée absurde que les services répressifs qui composent tout l'Etat d'aujourd'hui, sont le seul obstacle à la réalisation de la société égalitaire ». Il est à souhaiter et bien évidemment «un jour viendra où la devise de l’abbaye de Thélème « Fais ce que vouldras » constituera toute la loi sociale, comme il viendra un jour où tout appartiendra à tous », mais ce sera dans longtemps et l'anarchie « n’est pas un moyen, mais le but auquel nous devons tendre ».
Dans cette lettre M. Guesde réprouve, on le voit, complètement l'anarchie, et il est vraisemblable qu'en 1877 il devait
(1) Benoît Malon. Histoire du Socialisme, p. 569.
EATS =
professer une opinion analogue et que déjà il était franchement collectiviste.
Mais comment parvint-il à cette opinion ? Ses idées, ainsi qu'il l’a toujours déclaré, lui étaient alors bien personnelles.
Les théories de Marx avaient-elles eu de l'influence sur lui ? C’est peu probable, et il est à présumer qu'il ne l'avait peut-être pas lu et, en tout cas, sûrement pas étudié. On a dit, d'autre part, que ce fut sous l'influence d'un journaliste allemand, nommé Hirsch, qu'il adopta les doctrines collectivistes, ce n'est également guère vraisemblable.
Hirsch fréquentait, il est vrai, M. Guesde et ses amis, mais il en était assez mal vu ; les socialistes à cette époque n'étaient pas internationalistes, et la patrie de Hirsch devait suffire à le leur rendre suspect.
Le premier numéro du journal l'Egalité (18 novembre 1877) fondé par M. Guesde, contient un article intitulé Notre Politique, qui est, sans aucun doute, le reflet fidèle des idées alors reçues par ses rédacteurs.
Cet article montre bien que la doctrine de Marx ne leur était alors qu'imparfaitement connue. L'action politique v est prêchée sous toutes ses formes « car un certain milieu préalable de liberté politique est nécessaire à la préparation de la révolution sociale ».
Sans doute nous avons vu plus haut Marx se prononcer contre Bakounine et prôner l'action politique, mais il ne faudrait pas voir dans cette attitude une contradiction avec sa théorie de l’évolution des classes. Marx était révolutionnaire, et d’ailleurs tous dans les partis d'opposition l’étaient à son époque et, bien qu'estimant que ce ne serait que par une révolution et même par une révolution violente que serait détruit l’ordre capitaliste, il n'en restait pas moins fermement convaincu que cette révolution ne pourrait se produire, et surtout ne pourrait aboutir, que lorsque notre état économique serait arrivé à un degré voulu de décomposition.
Marx n'est pas opposé à l’action politique ni même à l'action révolutionnaire, mais son opinion reste entière, savoir, que la révolution ne sera que le résultat fatal de l'évolution de notre société et que le régime politique d’un peuple sera toujours déterminé par son état économique.
Tandis que les rédacteurs de l'Egalité, renversant la
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théorie de Marx, semblent au contraire prétendre que cette action politique fera seule triompher leur cause.
En d'autres termes Marx pense que l'évolution économique d'un Etat est soumise, comme les phénomènes physiques, à des lois dont l'action de l’homme ne peut entraver, ni hâter le cours, car celte action de l'homme ne se produit utilement que lorsque les circonstances économiques le lui permettent, tandis que M. Guesde et ses collaborateurs estiment, au contraire, dans ce premier numéro de leur journal, que les révolutions sont uniquement l'œuvre des hommes qui les provoquent et les font aboutir.
Or, si les rédacteurs de l'Egalité s'écartent ainsi, probablement sans doute à leur insu, de la doctrine de Marx, Hirsch, dans cette même Egalité s'en montre, au contraire, le fidèle interprète : « La révolution, écrit-il, ne résultera pas de la conspiration de quelques-uns mais de la force des choses, des complications et des difficultés, qu'amène, fatalement, le régime économique actuel. » (1).
L'antithèse est frappante entre les deux articles et M. Guesde n'avait, on le voit, subi aucune influence étrangère. Beaucoup ont cependant prétendu le contraire : les uns, dans le but, facile à deviner, de jeter le discrédit sur ses théories en les accusant d'être de provenance prussienne; d'autres, au contraire, considérant que Marx avait formulé une véritable doctrine bien nette et bien originale, ne pouvaient concevoir que M. Guesde professât une opinion analogue, sans avoir subi directement son influence.
On avait été habitué à voir des penseurs construire, de toutes pièces, des systèmes sociaux, et l’on était porté à considérer le marxisme Justement comme un système. Mais c'est précisément en cela que réside l'originalité du marxisme : Karl Marx ne voulut jamais construire un système social quelconque ; il se contenta de se pénétrer de la « réalité » de l’histoire et, constatant telle évolution économique, en déduisit tel avenir probable. Il n’est nullement étonnant, dès lors, que M. Guesde ait pu, sans les connaitre, professer des idées générales analogues à celles de Marx. Mais en admettant même, ce que nous persistons à ne pas
(1) L'Egalité, 1° série, n° 11. Aucun article n’est signé dans la 1 Ægu- Lite, mais nous croyons pouvoir affirmer que l'article cité est bien de Hirsch.
croire, que M. Guesde n'ait pas eu alors une opinion qui lui fut bien personnelle, il n’en reste pas moins vrai que c'est grâce à son influence que le parti socialiste put se former en France. ‘
D'autres, avant lui, avaient pu professer des doctrines collectivistes, mais c’est lui, sans aucun doute, qui donna l'impulsion décisive au nouveau parti socialiste.
Dans tout groupement politique éclatent toujours d'inévitables jalousies, chacun revendiquant la première place ou le principal rôle, mais lorsque ce sont justement des membres d'un groupe, qui assignent à tel de leurs Cama: rades, le rôle prépondérant, il y a lieu de les croire entièrement.
Or, c'est précisément le cas de M. Jules Guesde; M. Gabriel Deville qui, lui, fut pourtant le premier, en France, à faire de la propagande collectiviste, n'hésite pas à reconnaître, que c'est M. J. Guesde qui « seul donna l’impulsion au mouvement socialiste révolutionnaire actuel » et que c'est là un « fait que ne réussiront pas à effacer les personnalités envieuses, empressées à le masquer » (1).
Dès son retour en France, M. Jules Guesde entra à la rédaction des Droits de l'homme ; c'était un journal de nuance radicale très accentuée, et M. Guesde s'y montra dès le début franchement socialiste et révolutionnaire.
Le premier congrès ouvrier qui venait de clore ses séances au mois d'octobre 1876, lui fournit l’occasion de faire quelques observations sur les diverses résolutions prises par cette assemblée.
Le prolétariat en était encore à chercher sa voie et les membres du congrès n'avaient pas encore une idée bien nette des revendications qu'ils devaient formuler, et ils semblaient même ignorer complètement les lois économiques qui régissent notre état social.
C'est ce manque de précision, ce défaut d'instruction, qui, dès le début, frappa M. Guesde : le congrès avait émis un vœu pour améliorer les conditions du travail des femmes. Mais pourquoi l'assemblée restreint-elle ainsi son vœu ? Le
(4) G. Deville. Le Capital, de Karl Marx, p. 9. La première édition est de 1883. L'édition à laquelle nous nous référons est de 1897.
Sc LE travail de l'homme n'est-il pas tout aussi bien exploité ? (4). Il semble vraiment que l’on ne se soit pas rendu compte que le salaire de l'un comme de l'autre est voué à ne pas dépasser ce que, strictement, il leur est nécessaire pour vivre ; et cette « loi d'airain », qui pèse sur ‘tous les prolétaires, le congrès ne parait pas l'avoir suffisamment comprise et c'est de là que proviennent, selon M. Guesde, les résolutions incomplètes qu'il à prises.
M. J. Guesde ne pouvait pas manquer d'attaquer violemment les sociétés coopératives qui, alors, étaient considérées comme le seul moyen d'aboutir à la solution de la question sociale. Il fait très bien ressortir que le mal dont souffre le prolétariat, c'est le manque de capital (2). Comment sans capital les prolétaires pourraient-ils constituer des sociétés coopératives ? et en admettant, à la rigueur, qu'ils le puissent, quel en serait le résultat, sinon de créer une nouvelle classe de capitalistes et d'exploiteurs ?
Ce n'étaient là que des remarques isolées sur des points particuliers, et ce n'était pas encore une véritable doctrine que M. Guesde formulait ainsi. Mais peu à peu il allait coordonner ses diverses observations, et l’année suivante, ce sera bien une véritable doctrine qu'il enseignera et propagera par son journal l'Égalité.
Nous venons de voir que le Congrès de Paris de 1876 n'avait, à aucun moment, formulé un programme socialiste quelconque et, si l’on en excepte la candidature d’Acollas et les quelques articles de M. Guesde que nous venons de citer, l'on peut dire qu'aucune tentative de renaissance de l’idée socialiste, n'avait été faite en France depuis 1870.
En 1877 il ne s’est produit aucun changement et le parti ouvrier français ignore encore le collectivisme : la preuve nous en est fournie par le deuxième Congrès ouvrier de Lyon (3).
Au moment où il va se réunir, son comité d'initiative rappelle le calme et la sagesse qui ont présidé aux débats de la première assemblée, et déclare que, comme l’année précédente, les ouvriers n'en veulent au bien de personne et « ne
(1) Les Droits de l'Homme, 16 octobre 1876.
(2) Les Droits de l'Homme, 5 novembre 1876.
(3) Le congrès tint ses séances jusqu'en janvier 1878.