‹ Les Débuts du Socialisme Marxiste en FranceChapitre 5 sur 8 · LA DOCTRINE DU JOURNAL ( L'ÉGALITÉ · texte numérisé non relu

LA DOCTRINE DU JOURNAL ( L'ÉGALITÉ

L'Egalité n'était pas un journal comme on a coutume d'en voir aujourd'hui ; c'était plutôt une revue où la part la plus grande était réservée aux seuls articles de doctrine alors que quelques lignes étaient consacrées aux événements politiques les plus saillants.

Sa doctrine était, sans doute, socialiste, mais c'est là une formule assez vague qu'il convient maintenant de préciser. Nous n'avons pas à revenir sur ce que nous avons dit au sujet des idées de M. Guesde : qu'il se soit ou non inspiré de Karl Marx, il n’en est pas moins vrai que les idées qu'il va s’efforcer de répandre par l’Egalité seront bien celles du révolutionnaire allemand (1).

C’est au socialisme marxiste que M. Guesde et ses collaborateurs vont peu à peu convertir le prolétariat français, et les interruptions que la publication de leur journal aura à subir ne changeront en rien sa ligne de conduite : tel il était en 1877, tel il sera en 1882.

Sans doute les rédacteurs de la première Egalité n'avaient au début qu’une connaissance très imparfaite des idées de Karl Marx ; mais si leur science n'était alors que superficielle, les lacunes qu’elle présentait ne portaient que sur des points de détail et n’intéressaient pas le fond même de la doctrine.

(1) L'Égalité, dès sa première édition, soutint des idées conformes à celles de Marx et à celles émises par Engels dans sa brochure Socialisme utopique et Socialisme scientifique. Mais cet ouvrage ne put avoir d'influence sur la première Egalité, puisqu'il lui est postérieur, n'ayant paru qu'en 1880, dans la Revue Socialiste. Mais il est possible que la deuxième Égalité s’en soit inspirée, d'autant plus que le traducteur, M. P. Lafargue, entra en 1880 à la rédaction de la deuxième Égalite.

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Plus tard, les polémiques que la troisième Egalité eut à soutenir, purent, à dé certains moments, la faire dévier légèrement, mais l'on peut néanmoins affirmer, que durant ses trois éditions, ce journal ne changea pas, à vrai dire, d'opinion. C'est donc l'ensemble de sa doctrine que nous allons maintenant exposer, ne nous occupant pas de l'ordre chronologique, sans importance dans cette matière purement théorique.

Karl Marx se contenta de poser ce principe, d’ailleurs dégagé avant lui, que seul le travail pouvait être la source de la valeur, puis, regardant quelle avait été durant le cours des siècles, l'évolution des sociétés, et constatant que leurs diverses transformations n'avaient eu d'autre cause que la transformation même de leur état économique, il en est arrivé à déduire quel avenir probable était réservé à notre société.

Mais des idées si abstraites ne pouvaient pénétrer dans les milieux populaires ; il fallait faire comprendre aux prolétaires quel était le rôle qu'ils jouaient dans l’ordre social actuel,-et quel sort leur étail réservé dans la société future. Il fallait, en outre, leur indiquer quelle serait l’organisation de cette société et par quels movens ils devaient s’efforcer d'en hâter l'avènement.

Dans son « Manifeste communiste » (1) Karl Marx avait lancé un appel à tous les prolétaires du monde ; c'était cet appel qu'il fallait partout publier, et c'est à cette tâche que s’adonnera l'Egalité.

Mais ici c'est bien une véritable doctrine que va prêcher le journal ; Marx en avait simplement posé les bases, M. Guesde et ses collaborateurs vont la commenter et la propager, et toujours ils s’efforceront de se montrer les fidèles interprètes de la pensée du maitre.

Tout d'abord, pour intéresser les prolétaires à leur cause, les rédacteurs de l'Egalité devaient leur démontrer que leur travail n'était pas payé à sa valeur, et qu'ils vivaient dans un dégradant esclavage (2).

(1) Le Manifeste communiste parut à Londres en 1847.

, @) Nous n'entendons nullement approuver ni critiquer les théories de L'Égalite. Nous nous bornerons simplement à les exposer le plus clairement et le plus impartialement possible.

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Ils ne pouvaient, à vrai dire, enseigner dans son ensemble la théorie de Marx, car ils auraient risqué de n'être pas compris de tous, et pourtant c'était bien elle qu'ils devaient s'efforcer d'exposer à l'aide d'exemples tangibles et matériels.

Depuis la Révolution de 1789 résonnent partout en France les mots de liberté et d'égalité. Eh bien ! ce ne sont là qu'expressions mensongères, à l'aide desquelles on a berné le peuple depuis bientôt un siècle (1).

Où voit-on régner l'égalité ? puisque les uns ont à leur disposition les movens de développement et d'action et que les autres ne les ont pas.

Que signifie l'égalité des droits civils et politiques proclamée en 1789 et 1848, si la très grande majorité n'a pas les moyens de les faire valoir ?

« Les droits, ainsi que l'écrivait Mazzini en 1842, ne sont que des paroles vaines pour qui manque des moyens de les faire valoir » (2).

Quant aux libertés accordées, ce ne sont également que mensonges, car le prolétaire ne peut en user.

Est-ce la liberté individuelle ? mais elle n'existe pas pour l’ouvrier, condamné à se vendre ou à mourir de faim.

Est-ce la liberté du travail ? — Comment le prolétaire Pexercerait-il ? Il n'a rien à-sa disposition, ni terre, ni capital, ni crédit.

La bourgeoisie se vante (3) d’avoir, par sa glorieuse révolution de 89 et de 93, aboli la dime et la corvée. Maïs le prolétariat est enfin arrivé « à la conscience de son servage industriel, pire que le servage de la glèbe ». Toute la valeur que l'ouvrier a donné par son travail à l’objet manufacturé est loin de lui être payée intégralement (4) car les profits du capital ne sont que du travail non payé (5).

Ce sont les patrons qui s’adjugent la meilleure part, ce n'est pas du dixième qu'ils se contentent comme l’ancien seigneur féodal, mais c'est bien plus de la moitié qu'ils

(4) L'Égalite, 1'e série ne 4, 48 novembre 1877.

(2) L'Égalite, re série, n° 1.

(3) L'Égalité, % série, nos 2, 148, décembre 1881; nes 7, 41, 13. (4) L'Égälite, 3° série, n° 13.

(5) L'Égalité, 3 série, n° 46.

ii NOGES

s'approprient ainsi indûment, et non contents d'exploiter ainsi leurs ouvriers, ils s'efforcent, à l’aide d'institutions soit disant charitables, de diminuer encore leurs salaires.

Si âpres que soient les capitalistes, il faut qu'ils s'arrêtent à un certain point, il faut qu'ils songent à la loi fatale qui limite la baisse de la rémunération du travail ouvrier au minimum de satisfaction des besoins organiques (1). Aussi le patron a-t-il tout intérêt à diminuer ce minimum si possible encore, à abaisser, par exemple, à l'aide de combinaisons plus ou moins habiles, la cherté croissante des logements qui n’est, en somme, supportée que par lui. Et l’ouvrier doit encore s’estimer heureux si, par suite de la concurrence, le salaire ne s’abaisse pas audessous de ce qui lui est strictement nécessaire pour vivre (2).

Dans notre état capitaliste, si pénible que soit sa situation, l’ouvrier ne saurait cependant l'améliorer. Peut-il épargner ? mais c’est à peine si avec son salaire il peut subvenir à ses besoins, et le pourrait-il que cela n'aurait pour effet que de hâter le retour des crises économiques ; en effet, qu'est-ce que l'épargne ? C’est une diminution dans la consommation (3) et si elle vient à se généraliser, elle aura comme effet immédiat, un arrêt dans la production, et le licenciement d'ouvriers devenus, par suite, inutiles.

D'où vient donc que la classe la plus nombreuse, les prolétaires, soient voués à rester éternellement’ dans cette situation misérable ?

Cela vient de ce que les conditions d’appropriation ne sont plus en rapport avec les conditions de production.

Notre société a en effet évolué, ou plutôt c'est le mode de production qui a changé, alors que le mode d’appropriation est resté le même (4) : « Nous avons vu la production, autrefois acte individuel, passée acte social, et cependant les

(1) L'Égalité, 3e série, nos 2 et 33.

(2) L'Égalité, 3 série, no 34. Dans cet article, M. Guesde émet une idée analogue à celle de Marx, à savoir que la loi des salaires n’est pas absolue (Marx, Le Capital, livre I, page 9, note sur Lassalle), et que le salaire peut parfois descendre au dessous du strict minimum nécessaire à l'existence.

(3) L'Égalité, 8° série, n° 35.

(4) L'Égalité, 2 série, n° 22, 46 juin 4880.

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moyens de production, et les produits d'individuels, devenus sociaux, restent soumis au mode d'appropriation individuelle. »

Il existe donc, désormais, un antagonisme entre le mode de production et le mode d'appropriation et c'est cet antagonisme, qui est cause de l’asservissement économique des prolétaires et des crises industrielles périodiques.

Mais quel remède apporter à ce lamentable état de choses ? nous ne pouvons, à la vérité, changer les méthodes de production actuelle, nous ne pouvons retourner en arrière, revenir à la production individuelle, mais c’est le mode d'approprialion que nous pouvons, que nous devons changer.

Tant que la production fut l’œuvre d'un seul individu, il était logique et rationnel, que ce fut cet individu qui s'appropriât les bénéfices de son travail ; mais aujourd'hui la production est devenue collective, sociale ; pour rétablir l'harmonie, c'est donc à la collectivité que doivent revenir les fruits de son travail.

Le collectivisme peut seul résoudre la question sociale, peut seul mettre un terme, aux misères prolétariennes, et arrêter le retour périodique de ces crises économiques, qui, plus que tout, prouvent qu'un rouage important de notre organisme social se trouve, aujourd'hui, faussé.

En 1831, les émeutiers de Lyon prenaient les armes, en réclamant du pain ou du plomb ; ce n’est plus le droit au travail que le prolétaire doit aujourd'hui revendiquer, mais c'est le droit au capital (1), ou mieux c’est le droit au travail exécuté à son profit, et, pour employer les termes mêmes de l’Egalité, « ce n’est plus le rôle de membres en mouvement peinant pour remplir un estomac étranger, que veut continuer à jouer le peuple des salariés : il prétend être enfin son propre estomac et consommer lui-même son produit » (2).

Au surplus, on ne saurait concevoir de socialisme raisonnable en dehors du collectivisme.

Lui seul assure à chacun la juste rétribution du travail qu'il a incorporé dans l’objet qu'il à fabriqué (3). Quel mode

(1) L'Égalité, 1re série, n° 30.

(2) L'Égalite, re série, n° 10.

(3) L'Égalité, 1re série, n° 38.

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de répartition voudrait-on d'ailleurs adopter ? Est-ce la répartition communiste « de chacun selon ses forces et à chacun selon ses besoins » ? Mais qui mesurerait et ces forces et ces besoins... ? Tandis que la répartition : à chacun selon son travail, est bien la seule légitime, chacun étant maitre d'augmenter son bien-être par l'intensité de son travail.

Que l'on ne vienne pas prétendre que le collectivisme est la négation de la liberté individuelle (1), car dans l'ordre actuel, dans l’ordre capitaliste, cette liberté, nous l’avons vu, n'est qu'un vain mot.

Et, d'ailleurs, en quoi consiste la liberté de l'homme : A user des facultés dont la nature l'a doué /2), à être maître de son travail. Or, quelle est la base du collectivisme, sinon « le développement complet de l'individu, luniversalisation du capital et la libre jouissance pour chacun de la valeur que son travail à donnée aux choses » ?

Que l’on ne vienne pas, d'autre part, prétendre que la propriété capitaliste actuelle est légitime, et que l'avènement du collectivisme tuerait toute initiative individuelle et amènerait une misère universelle.

Veut-on rechercher les origines premières de Ja propriété actuelle ? nous ne trouverons que le vol ; un vol, il est vrai, prescrit par une longue suite d'années, mais néanmoins un vol (3).

L'initiative individuelle ne sera pas tuée davantage. L'ouvrier recueillant le produit intégral de son travail aura tout intérêt à rendre son travail plus intense et la productivité ne cessera d'augmenter (4). |

Au surplus, cet accroissement de la production n’amènera pas ce qui aurait eu lieu fatalement dans notre ordre capitaliste actuel : le retour périodique des crises ; seul le collectivisme permettra d'assurer le bien-être à chacun sans courir ce risque (5).

(4) L'Égalite, 3 série, nos 7, 1, 13, 28.

(2) Discours de Léon Say, rapporté dans L'Égalite 1" série, n° du 28 avril 1878.

(3) L'Egalite, 3 série, n° 5. — G. Deville. Le Capital, de Marx p. 298. (4) L'Égalité, 3 série, n° 6. Manifeste communiste, de Marx, no 43.

() Les rédacteurs de L'Egalité, ne craignent pas, on le voit, les critiques que l'on pourrait formuler contre leurs théories, ils semblent au contraire les provoquer pour pouvoir mieux les combattre, Mais qu'il nous soit

Les diverses réformes que l’on propose chaque jour ne sont que des palliatifs impuissants, ou ne feront qu'aggraver le mal; et c’est justement au moment où l'instruction, devenue obligatoire, va relever le niveau intellectuel du peuple, et permeltre à un plus grand nombre, d'aspirer à des postes plus élevés, que l’on veut se contenter de demimesures, de demi-réformes (f); mais il va y avoir forcément plus de demandes que d'offres, la concurrence deviendra plus âpre, et cette diffusion de l'instruction, outre qu’elle permettra à l’ouvrier d'avoir une plus exacte notion de son esclavage, rendra plus dure sa condition elle-même.

Tant que l’ouvrier n'aura pas à sa disposition l’instrument de travail, quelles que soient les lois que l’on édictera pour le protéger, on ne pourra jamais empêcher son exploitation par son patron (2).

Veut-on avoir recours à la participation ? mais, outre qu'elle pousserait l’ouvrier à produire davantage (3) en lui faisant croire qu'il travaille pour lui, et hâterait ainsi le retour des crises, elle n'aurait pour effet que de créer une nouvelle classe de capitalistes et d'exploiteurs.

Cette nouvelle bourgeoisie, cette classe moyenne de petits patrons, n'aurait pas d'ailleurs un sort bien enviable ; elle aurait à lutter contre la féodalité financière et industrielle ; tôt ou tard elle sera absorbée par elle.

cependant permis, et sans vouloir discuter le fond même de la doctrine collectiviste, de remarquer qu'ils ometient ici une objection qui vient, pourtant, tout naturellement à l'esprit.

Dans l'Etat collectiviste, nous disent-ils, l'homme sera libre, il travaillera à sa guise et ne sera payé qu’en raison de l'intensité même de son travail, quel qu'il soit; mais alors le travail inutile sera donc payé le même prix que le travail utile ?

Et si l’on veut encourager les travaux utiles, comment s'y prendra-t-on sinon en augmentant la cote de ces travaux ? Et ne verrons-nous pas alors réapparaître cette équivalence en utilité, base de notre système individualiste, que les collectivistes voulaient justement abolir ? M. G. Deville, dans son Aperçu sur le Socialisme scientifique, qu'il place au début de son ouvrage, Le Capital de Karl Marx (p. 3%), a compris la difficulté qu'il y aurait à faire exécuter les travaux particulièrement dangereux ou répugnants, et pour assurer leur exécution il ne voit d’autre moyen que de majorer le prix de l'heure de travail ordinaire. Mais ce sera alors l'équivalence en utilité qui déterminera le prix de ces travaux?

(1) L'Egalite, 8 série, n° 17.

(2) L'Egalite, 3 série, n° 15.

(3) L'Egalite, 8 série, n° 20.

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Et ces petits patrons, forcés, pour vivre, de diminuer le salaire de leurs quelques employés se verront obligés de se montrer envers ceux-ci plus durs et plus âpres que les grands capitalistes eux-mêmes.

Ils ont donc intérêt à voir l'avènement du collectivisme, car « si les prolétaires ont aujourd'hui à combattre pour rentrer en possession des instruments de travail, les petits bourgeois ont à combattre pour les conserver (1).

Le collectivisme sera donc seul capable de faire régner enfin l'égalité en ce monde, toutes les autres réformes ne feront que reculer la solution de la question sociale.

Mais ce nouveau régime va-t-il se substituer peu à peu au régime actuel ?

Allons-nous assister à la socialisation progressive de certaines branches de l’industrie pour aboutir un jour à la socialisation intégrale de tous les moyens de production ?

Certes, la centralisation tous les jours plus accentuée, des forces productives, et comme corollaire, la concentration toujours grandissante des masses ouvrières, de plus en plus conscientes de leur situation et de leurs droits, devraient fatalement nous conduire au collectivisme.

Mais les évolutions sociales ne s’accomplissent pas ainsi avec cette rigueur mathématique.

Il est bien évident que la classe possédante, que les capitalistes d'aujourd'hui n’abandonneront pas de bon gré leur patrimoine.

L'histoire du monde est-elle autre chose que l'histoire de la lutte des classes (2) ? Pourquoi aujourd'hui verrionsnous toute une catégorie de citoyens bénévolement et sans compensation aucune abandonner d'un seul coup tous ses privilèges (3).

La noblesse, au quatre août, renonça, il est vrai, aux Siens, mais le 4 août avait été précédé du 14 juillet ! (4).

(1) L'Egalite, 3 série, n° 15.

(2) Manifeste communiste de Marx, n° 2.

(3) L'Egalite, 3 série, n° 13.

(4) G. Deville, Le Capital de Karl Marx, p. 36.— Nous citons ici, ainsi que nous l'avons déjà fait plus haut, le livre de M. Deville, parce que ainsi qu'il le dit lui-même dans sa préface, son Aperçu sur le Socialisme scien-

1. n'est que le résumé de ses articles de propagande socialiste de 1877 AUEC fé

Et, de nos jours, la longue guerre de Sécession a prouvé suffisamment que la question, non pas même de l'abolition, mais seulement de la limitation de l'esclavage, n'aurait sû se régler sans avoir recours à une solution brutale (1).

Ce n'est donc pas du libre jeu des forces économiques que doit naître la révolution future ; mais cette révolution il faut la provoquer, il faut faire une propagande incessante et, agissant politiquement, se servir « du chiffon de vote jusqu’au jour où on s'en servira pour bourrer son fusil » (2).

L'Egalité s'écarte icr un peu de la théorie de Marx ; celui-ci pensait bien, il est vrai, que l’ordre capitaliste actuel serait détruit un jour par une révolution, mais il estimait que celte révolution ne se produirait que lorsqu'elle serait devenue inévitable, et qu'elle serait la conséquence logique, forcée, de l’évolution de notre état social, qui porte en son sein le germe même de sa mort, ayant engendré, groupé et centralisé les prolétaires qui seront « ses propres fossoyeurs » (3).

Tandis que notre journal pense, au contraire, qu'il faut provoquer cette révolution et qu'en attendant simplement son avènement du libre jeu des évolutions économiques, on risque de l’attendre éternellement.

Nous avons déjà vu plus haut et comparé des articles de M. Guesde et de Hirsch, et noté la même légère divergence d'opinion que nous retrouvons ici.

Le journal entend donc prêcher la révolution, et bien loin de proscrire le recours à la violence, comme l'a fait le Congrès de Evon, c’est elle dont il veut partout prôner l'emploi.

Autrement, toutes les revendications ouvrières ne seront que vaines paroles, dont riront les capitalistes. Si lon préfère ne pas avoir recours dès le début à des moyens brutaux, il faut tout au moins user largement du droit de grève, car « le grand rôle des grèves n’est pas tant de maintenir le salaire, que de donner aux travailleurs conscience de leurs intérêts de classe » (4).

(1) L'Egalite, 1re série, n° 16.

@) L'Egalite, ® série, n° 30.

(3) Le Manifeste Communiste de K. Marx, nes 15 à 53.

(4) Article de P. Lafargue cité dans L'Egalité, ?° série, n° du ? juin 1880.

C'est done une question de vie ou de mort pour le prolétariat, que de se solidariser avec tous les grévistes, eb de les soutenir moralement et matériellement ; il ne faut plus qu'il y ait de scission dans le camp des ouvriers : les partisans des moyens pacifiques, les coopérateurs entre autres, ne font, par leur propagande, que diviser les forces prolétariennes vouées de la sorte à l'impuissance et à la défaite (1).

Toutes les fois qu'il se trouve un citoyen assez courageux pour supprimer le capitaliste qui l'opprime et l’exploite, Il faut saluer, dans cet acte libérateur, le prélude de Ia révolution, il faut le glorifier et le citer en exemple à tous les prolétaires (2).

Les bourgeois se gênent-ils d’ailleurs envers leurs ouvriers, hésitent-ils en prononçant le lock-out, à faire mourir de faim des familles entières ? (3).

A la force il faut opposer la force ; dans les conflits internationaux la force prime le droit, pourquoi reprocher aux prolétaires d'employer s'ils le peuvent, la violence pour exproprier les capitalistes ?

La puissance bourgeoise ne provient-elle pas elle-même de la révolution ? n'est-ce pas un anniversaire révolutionnaire que fête aujourd'hui la Nation ? Pourquoi alors refuser aux prolétaires de vouloir, à leur tour, monter à l'assaut des baslilles capitalistes ? (4).

Et'd'ailleurs pourquoi la bourgeoisie au pouvoir arrête-telle dès le début tous les mouvements, toutes les tentatives révolutionnaires, si minimes soient-elles ? c'est parce que née de la révolution, « elle sait pertinemment qu'il n'existe pas d'autre moyen d'affranchissement » (5).

C'est donc par la révolution et la révolution violente que le « quatrième Etat » pourra triompher ; aussi faut-il entretenir l'idée révolutionnaire dans les milieux populaires et puisque les bourgeois fêtent bien le 14 juillet, les prolétaires

(1) L'Egalite, 1re série, nos 11, 45, 16.

(2) L'Egalite, & série, nos 17, 23, 29.

(3) L'Egalite, 3 série, nos 10, 14, 19.

(4) L'Egalite, 2 série, n° 6, et 3 série, n° 32. — Années 4880-1882. (5) L'Egalite, % série, n° 24, page 4.

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à leur tour doivent célébrer les anniversaires des journées de juin 1848 et de mai 1871 (1).

Telles sont, esquissées dans leursgrandes lignes les . idées que soutint et propagea l'Egalité de 1877 à 1882.

Vues de loin et dans leur ensemble, elles paraissent constituer une véritable doctrine bien nette et bien précise. Mais il ne faudrait pas croire qu'à l'époque où elles étaient émises, elles constituaient, aux yeux des lecteurs de l'Egalité cette doctrine que nous venons d'exposer.

Il faut remarquer, en effet, que les pages qui précèdent sont la synthèse des articles du journal pendant six années ; mais cette synthèse les lecteurs d'alors ne l'avaient pas faite, et ils ne pouvaient, d’ailleurs, pas la faire.

Ce n'est que par fragments, que les nouvelles théories pénétrèrent dans les milieux populaires et c'est que peu à peu que s’unifia la nouvelle doctrine.

Mais si les groupements ouvriers n’aboutirent que par étapes successives à un programme politique et économique bien défini, les rédacteurs de l'Egalité obéissaient, eux, au contraire, à un plan de conduite bien déterminé.

Sans doute, dans les débuts de leur propagande, ils avaient à apprendre eux-mêmes ce qu'ils prétendaient enseigner aux prolétaires, mais leur instruction, à ce point de vue, s'était vite complétée.

Fidèles interprètes de la pensée de Karl Marx, ils considérèrent leur enseignement comme un dogme irréfutable, n'admettant pas la plus légère divergence et rejetant comme hérésiarques tous ceux qui prétendaient modifier la nouvelle doctrine suivant les circonstances du moment, et c’est grâce à cette intransigeance des rédacteurs de l’Egalité et tout particulièrement de M. Jules Guesde, que put se fonder en France un parti socialiste.

Nous n'avons cité jusqu'ici qu'un journal, l'Egalité, comme organe de propagande socialiste. Mais, si nous n'avons parlé que de lui seul, c’est que seul il eut une ligne de conduite bien arrêtée dès son début, que seul il eut une idée bien nette de ce qu'était le socialisme nouveau et qu'il ne varia jamais d'opinion.

I1 y eut, sans doute, alors, d’autres journaux qui s’inti-

(4) L'Egalité, 2 série, nos 19 et 29.

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tulaient socialistes, mais qui bien loin d'être des organes de doctrine pure, ne s'occupaient que des polémiques du moment, et n'émettaient jamais de théories générales.

Le plus célèbre de ces journaux, le Prolétaire, parut quelques mois après que la première Egalité eut cessé sa publication, le 23 novembre 1878.

Il se dit journal des ouvriers démoerates socialistes, et sa rédaction, ainsi que le voulaient ses statuts, fut composée exclusivement d'ouvriers.

Ses rédacteurs prétendent être socialistes mais savent-ils exactement en quoi consiste le socialisme ? C'est fort douteux.

Nulle part nous ne leur voyons formuler une doctrine quelconque, et d’ailleurs le journal, dès son premier numéro, a pris ses précautions à cet égard, déclarant qu'il ne veut se faire le porte-drapeau d'aucune chapelle socialiste. La vérité est qu'ils ignorent quelles sont les revendications qu'ils doivent exactement formuler.

Sans doute le Prolétaire protestera contre la rapacité des patrons, et exeitera contre eux leurs ouvriers, mais il ne leur indiquera nulle part quel est le but de la campagne qu'il entreprend ; nulle part il ne fondera sa polémique sur une loi économique, sur une idée seientifique quelconque.

En un mot les articles du Prolétaire ne sont dictés que par les circonstances du moment et ne répondent pas à un plan d'ensemble.

L'on pourrait à la rigueur admettre, que des ouvriers n'aient pas eu l'instruction nécessaire pour élaborer des articles de pure doctrine, mais il semble, de plus, qu'ils ne se soient pas rendus compte de l'importance des manifestations socialistes dont ils furent témoins.

C'est ainsi qu'il n’est fait que très rarement allusion au Congrès de Marseille, qui se réunit à l'automne de 1879 : ce fut cependant le premier congrès qui proclama la nécessité du retour à la collectivité des instruments de production.

Les rédacteurs du Prolétaire auraient dû non seulement publier, in-extenso, les décisions de cette assemblée, mais en faire aussi remarquer limportance : or, c’est à peine si à deux ou trois reprises le journal y fait allusion.

Dans son numéro du 15 novembre 1879, nous trouvons, il est vrai, un article intitulé Revue ‘socialiste universelle,

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dans lequel il est question des deux principales décisions du congrès : 1° Constitution d'un parti socialiste ouvrier en dehors. de toutes coteries bourgeoises : et 2° retour à la collectivité de tous les moyens de production et de circulation.

Mais ces deux résolutions bien loin de faire l'objet d'un article spécial, ne figurent qu'à la cinquième page du journal, et dans un article de revue, à côté des nouvelles des différentes grèves en Cours.

Sans doute nous verrons plus tard ce même Prolétaire avoir une plus exacte notion des revendications collectivistes, et faire ressortir l'importance des congrès du Havre et de Reims. Mais en 1879, ainsi qu'on vient de le voir, l’idée socialiste, les théories de Karl Marx, que depuis plus d’un an s'efforçaient de répandre M. Jules Guesde et ses collaborateurs, n'avaient pas été comprises des milieux ouvriers, pas plus d'ailleurs que de la plupart des chefs du parti radical.

Même plus tard, lorsque le Prolétaire sera devenu un journal vraiment socialiste, au sens scientifique du mot, il ne sera jamais un organe de pure doctrine et s’occupera principalement des discussions qui éclateront au sein du parti.

Si la doctrine collectiviste mit longtemps à s’unifier, cela tient évidemment surtout à des discussions et à des querelles personnelles qui éclatèrent entre les membres du parti.

Il ne faut pas au surplus, attacher grande importance, à ces divergences d'opinion, car presque toujours elles ne furent que de simples prétextes et ne servirent qu'à masquer des rancunes personnelles qui purent ainsi se donner plus facilement libre cours.

Nous n'avons pas à nous occuper ici de ces polémiques, aujourd'hui, comme alors d'ailleurs, sans grand intérêt, puisqu'elles n'eurent en somme aucune influence sur le fond même de la doctrine.

Nous n'avons plus qu'à examiner les progrès des idées socialistes, laissant de côté ces questions de personnes tout à fait secondaires.

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