LE SONNET
Lecteur, au saut du lit, que voulez-vous qu'on fasse ? Chanter .''... c'est vieux. Bâiller... c'est triste, à parler net. Ma muse voudrait bien, pour me tirer de passe. Me voir faire un poème, ou rimer un sonnet !
C'est tout comme, dit-on. Erreur ! On méconnaît Qu'un poème en dix chants rarement embarrasse. Qu'on le coui)e où l'on veut, que tout ce qu'un carnet Contient de plagiats alléijrement y passe...
Mais un sonnet est fier et se croit tout permis.
Il se frise, s'étale, a des airs de marquis.
Veut, avant de marcher, être à quatorze épingles
Et glisse solennel, comme un rideau sur tringles... Enfin il est trop fat, trop poudré, trop surfait. Et j'y renoncerais s'il n'était déjà fait.
(20 décembre 1879).
Un peu vkux jeu, ce sonnet, diront les délicats., qui, en le lisant, songeront à des choses déjà lues et peutêtre même à une finale célèbre d'un rondeau de Voiture (ma joi, c'est fait /...) Mais au moins Fauteur s'y affirme assez bon ouvrier de style. Il s 'affirme tel aussi dans certains vere qu'on a \^us pliK haut (particulièrement dans Plus de poètes) et dans d'autres qui viendront bientôt. Toutefois, on sent qu'il se tient dans des atmosphères de conformisme litléraire. Ses amis y sont parei'llement enfermés, et c'est même le cas d'Emile Van Arenbergh qui passait cependant alors pour le meilleur d'entre eux. Collaborateur assidu de la Semaine, où il a publié des vers (assez nombreux), d!os nouvelles en prose, des chroniques littéraires, sérieuses et nourries, dont une, à signaler, sur Leconte de Lisîe, il étaitj en matière de science métrique, une « compétence » reconnue et écoutée dans le Cénacle. C'est de lui que Verhaeren et Gilkin auraient appris, paraît-il, la technique du vea-SL Mais, à son tour. Van Arenbergh relevait d'un axitre, d'un étudiant nommé Paul Siret, qui mourut à la fleur de l'âge. Les poésies de cet étudiant n'avaient pourtant pas d'originalité, au dire de Gilkin qui toutefois ajoute : <c Cependant, c'est à lui peut-être que Van Arenbergh, et, par Van Arenbergh, Emile Verhaeren et moi, puis Albert Giraud, qui vint se joinxire à nous l'aimée suivante, nous dûmes l'achèvement de notre apprentissage » (1).
n n'y avait pas que les questions techniques qui fussent discutées dans leurs réunions. Les grands problèmes d'esthétique ies préoccupaient et déjà des posi-
(i) Origines estudiantines, p. lo.
tiens ou des attitxMJies d'avenir sont prises par pdusieurs d'entre eux. On les voit qui argumentent suor l'art pour l'arl comme si la Semaine était déjà leur revue de Bruxelles, leuir Jeune Belgique. Ce sujet qui devait par après faire couler tant d'encre avait été lancé à la tirlbune de l'Emulation par Ernest Verlant, aujourd'hui diiirecteur général des Beaux- Arts au Ministère des Sciences et des Arts. De cette tribune où elle manqua de s'éterniser, la discusisioji i>assa danis la pressio. L'étranger s'en mêla, et c'est ainisi que i Etudiant catholique de Gand s'attira une réplàique de Bock (lisez Gilkin) qui prétendit que leur thèse (de lui, dé GÏTaud et d'autres coUaho rateuins dé la Sem,aine) sur « la séparation qui se rencontre de fait entre le beau et la morale était parfaitement conforme à la philosophie chrétienne et brillammen/t démontrée au Congrès des catholiques belges die Malines, en 1864 >/. Plus tard, reprenant le même sujet et précisant le isens de la célèbre formule dont la Jeune Belgique avait fait « un article fandamentaî de son programme », il éctrivait : (c Nous n'entendions aucunement libérer l'artiste de ses devoirs moraux^ non plus de l'absoudre de ses fautes ; nous disions seuilement qu'en travaillant à son œuvre, il ne devait songer qu'à son airt, n'avoir pour but que la création de la Beauté » (1).
A lire Qes procès- verbaux de \'Em,ulation 'dans la Semaine, on constate que la thèse n'avait peut-être pas de tenanit plus d'écidé qu'Albert Giiraud. On observe aussi qu'il semblait plutôt destiné h la tribune qu'au joumallsme où, depuiLs, il a fait toute une cairière, mais san»
(i) Origines estadiantines, p. a3.
jamais renoncer aux la}>euxs élevés et aux joies supremes du poète. Des gens malicieux se plairaient peut-être ici à rappeler qu'au cours dune discussion sur la liberté de la presse, il fit applaudir un soir à l'Emulation a une brillante fantaj&ie contre les jotirnaux et les journalistes » (1). C'est une peccadille de jeunesse qui ne l'engageait pas grandement pour l'avenir et j'imagine que le mordant polémiste de l'Etoile belge ne l'a jamais regrettée. En tout cas, il n'y a point là d'indication biographique bien sérieuse. L'homme du futur et de la Jeune Belgique est plutôt à chercher dans ses chroniques de la Semaine et ses communications, à l'Emulation et à la Littéraire, sur l'art pour l'art, Casimir Delavigne, Alphonse Dauded et Charles Baudelaire (2).
Son étiKie sur Baudelaire lui vaut, dans le rapport de 1882 sur les travaux dé la Littéraire, un éloge bien senti de son ami Van Arenbergh, qui est alors secrétaire du petit cercle académique : M. Albert Kayenbergh y fait preuve « d'im sens critique très sagace et raffiné... Il a dérobé au poète sa langue subtile pour expliquer sa subtile nature... » L'analyse détaillée, que le rapporteur donne ensuite de cette étude, montre que Giraud avait assurément bien saisi le raffinement, à la fois naturel et artificiel, du poète des Pleurs du mal. Le détail a son prix pour ceux qui connaissent l'emprise de ce poète sur la jemiesse littéraire belge.
Baudelaire, Leoonte de Lisle, Copx)ée, Sully Prudbomme
(i) Semaine, lo novembre i88o.
(a) Semaine, u juin i88o ; Annuaire de l'Université de Lcuvain, i88i, p. io3-io5 ; i88ï, p. izo-iia ; x883; p. iis-iid ; Choix de Mémoires, im, p. LXXIX-LXXX.
et autres maîtres diu Parnasse sont des glodrcs incontestées dans le groupe louvaniste. Le maître du Naturalisme, Em.ile Zola, par contre, semble y être assez ddscutéi, et son esthétique provoque un intéressant échange de \13es enti-e Gilkin et Verhaeren. Sous le titre de la Poésie en Belgique, le premier aivait invité ses compatriotes à chanter leur pays si riche d'originalité et de pittoresque : « Que nos poètes travaillent, une mine inépuisable est ouverte : les Flandires (comme aussi les provinces wallonnes) offrent leurs flancs gonflés de coutumes curieuses et charmantes, d'intérieurs à part ; et quelle jwésie intime dans tout cela I... Il faut fonder dans la poésie une école flamande, digne de sa sœur aînée, la fille des peintres : nos Teniera, nos Ruysdael, nos Brauwer, nos Van Ostade d'abord ; puis nous auirons Rembrandt et Rubens. N'est-ce pas splendidie ? Jetons-nous donc dans le courant. Soyons naturalistes. Qu'importe quelque excès dans la lutte ! Les vrais jwètes sauront bien g'ardeir la mesuire » (10 janvier 1880). Quinze jours après, un article signé R. paraissait dans la Semaine, article qui, sans être xme réplique directe à Bock, discutait ses idées. R. ou Verhaeren voulait aussi h se jeter dans le courant », mais en s 'efforçant « de garder la mesuine ». Il craignait que, sous prétexte de naturailisme, de vérité et de réaction contre le Romantisme, on ne versât dlans^ la convention du laid. De là son réquiisitoine ( oh I à l'eau die rose) contre la convention en liltérature. Il débute par vin assez joli portrait : « La convention en tout et pour tout, voilà l'ennemie I Je me la figure en dSuègne, assise près dé la fenêtre, dians un vieux faujteiûl jaune, où elle passe le temps à broder, d'après un modèle
suranné, iine fade tapisserie avx couleurs passées et laides, pendant que son regard atone suit à travers ses lunettes les passants, toujours les mêmes, de sa rue presque déserte. Elle sest préposée à la garde d'une enfant toute fraîche, toute vive; elle lui défend de se livrer au moindre courant de jeimesse primesautière et ne lui laisse voir le large azur et le ciel libre qu'à tiaveas les carreaux verdâtres du logrs vermoulu. L'enfant, c'est l'originalité folle, l'imagination en quête de nouveautés, c'est la vie, c'est l'inspiration fraîche et vive qvri maugrée d'être tenue en laisse...
n faut bien l'avouer, nous nous mourons d'inanition. Tous nous suivons le sentier battu et rebattu qui mène au marais du lieu commun. Nous nous formons l'espn-it d'à pires les idées des autres ; nous ne créons rien, nous nous assimilons tout. La convention se glisse dans le romam dans le théâtre, dans les types de personnages, dans le style, dans les mots. [Ici, Verhaeren passe en Tevue une série de t\-pes poncifs au théâtre : le soldat, l'ouvrier, le notaire, l'h^nme noble, l'amoureux ou jexme premier... et de scènes poncives dans le roman]. Nous sommes enfermés dans wn lieu à air vicié. Quand donc aurons- nous quelqu'tm pouT nous donner le frais, fût-ce en cassant tm carreau ? Maàs, dira-t-on, le carreau n'est-il point cassé ? Qik? faites- vous de M. Zola ?
Soit, je conviens que ce dernier a fait sauter la vitre à coups de pistolet.
Pourtant, je crains qu'après avoir eu la convention dans ce qu'on est oon^^nu d'appeler le beau, nous n'ayons la oonA-ention dans le laid. M. Zola me plaît comme individualité littéraire et je ne m'amuserai point à le couvrir
die bouie en lui jetant ses propres ocndures à la tête ; c'est devenu besogne banale.
Ce que je redoute, ce sont ses imitateuins et compères. Jadis on pvarlait beaucoup des amis de rouige apparemoe que M. Gambetta traînait à sa suite. Aujoorrd'hui, M. Gambetta est devenu oppoitimiste ; je soubaite que M. Zola le devienne également.
Sinon, il nous faudra passer par un quatre-vingt-treize natunafliste, nous mettre à la discrétion des ioonoolaiStes du Dieu romantique et de ses saints ; nous aurons la Commune liittéraire défend'ue par dés sans-culottes de plume. . .
Alors, quoi qu'on en ait, on est tenté de préférer enoorie lia situation présente, si terne, si vulgaire soitelle, aux excès cramoisis de la nouvelle doctrine rompant les digues. Il en est du naturalisme comme des chemins de fer, ce sont les déraiHemenls qui en dégoûtent ».
Ainsi raisonnait, le 24 janvier 1880, Rodolphe l'opportuniste. Il avait peur de la Commtine littéraire et des inoendios, et c'était plu/tôt Gilkin qui alors isentait le pétrole, comme il le remarque dians sa conférence de mai 1909 : <( Le plaisant dé l'aventutre, c'est que dans la suite iil se produisit entre Verhaeren et moi une sorte de chassez-croisez. Il dovint naturaliste et zoliste, tandis que moi-même, peu de mois après avoir écrit mon article, j'abaissais de plusieuirs degrés mes sympathies pour Zola et pour son école, — sans d'ailleurs en renier le principe : ce n'était qu'une mis© au point » (1).
(i) Origines estudiantines, p. sa.
Pourtant, en 1880, Verhaeren ne dédaignait pas de lire la littérature rMnanesqne à la mode dn jour, car, dans une fantaiàie de la Semaine qui s'en allait en vacances, il disait que si le journal avait gagiié beai«:oup de gros so\*s, chaqoie rédacteur eût réalisé ses rêves... de vacances et que « Rodolphe se flanquerait une Indigestion de romans naturalistes » (17 avril 1880).
Mais le zolisme n'était pas que discuté à Louvain : il était parodié et ce dans un petit organe éphémère, le Balai (éphémère certes ! il ne parut qu'une fois), et dans un autre périodiqiK qiji, lui, fit plus grand bruit, car il était le journal de l'étudiant qui allait être bientôt le véritable créateua- de la Jeune Belgique et méritear de ses admirateurs le titre d'organisateur de la victoire. Nous avons cité le Type, fondé par Max Waller (pseudonyme de Maurice Warlomont) qui, à Lowain, signait sa littérature imiveirsi taire <ki nom d'Olivier.
Olivier, beau et gracieux comme un page, d'après le portrait que nous en tracent ses amis, très fringant d'allures et fort assoiffé de coups de lame, ne fut d'abord connu de la plupart d'entre eux que sous les dehors d'im mystificateur, pour ne pas dire d'un forban de lettres. Ecoutez plutôt. La Semaine >'ivait et régnait dans le monde uiuversitaire depuis un an. Elle avait paru d'octobre 1879 à juin 1880 ; elle venait de prendre le repos de rigueur que les vacances imposent à tous les périodiques du genire et elle allait faire sa réapparition lorsque les rues de Louvain retentirent d'un titre de
joumall nouveau. Le Type était né : il tombait du ciel, tel un bolide^ et il semblait ne vouloir rien moiins qu'anéantir la Semaine ou l'empêcher de revivre : (( Il avait notre format, dit Gilkin. Il était imprimé avec les mêmes caractères que la Semaine. Il avait, des piedls à la tête, le même aispect. Il avait raêrne nos annonces. Il était impirimé chez notre imprimeur » (1). Des semaines s'écoulèrent sans que la Semaine pût découvrir le nom du rédacteur en chef du Type. Pas n'est besoin d'ajouter que les deux rédactions étaient en guerre ouverte. Les hostilités durèrent plusdeuirs mois, hostilités auxquelles furent mêlés le Balai et le Polichinelle (.encore un journal universitaire : c'était un ami de la Semaine qui eut notamment pour collaborât euir Van Dyck). On se battit en prose, on se battit en vers. Rodolphe lança à ces Messieurs du Type d'offensantes épithètes : il les compara à une basse-cour I Quant à leur chef, qu'il appelait (( Siebel, bipède d'Outre-Rhin » (2), il lui allongea les couplets suivants qui sont assurément parmi les meilleurs que la Semaine ait insérés :