CHAPITRE I : HISTOIRE DES DÉCLAMATIONS
Chez les Anciens, le fond de l'éducation est la rhétorique, car ils la tenaient pour le meilleur moyen d'enseigner l'éloquence. Or, l'éloquence, à leurs yeux, est le premier de tous les arts, parce que c'est lui qui donne le plus nettement à l'esprit conscience de sa supériorité; cette idée ne doit pas nous étonner si nous songeons à l'influence qu'exerçaient les orateurs dans les républiques de l'antiquité, où, selon le mot de Fénelon, « tout dépendait du peuple, et le peuple dépendait de la parole »; qu'on se rappelle, à ce propos, l'admirable tableau où Virgile {Enéide, I 148 sqq.) nous peint un homme éloquent « dirigeant les cœurs et calmant les âmes par ses paroles »! L'enseignement de l'art oratoire offrait donc une utilité pratique aux jeunes gens que l'ambition poussait vers la carrière des honneurs; quant aux autres, il leur formait l'esprit en leur apprenant d'abord à trouver les raisons qui peuvent, dans la bouche d'un personnage donné, persuader ses auditeurs, puis à les mettre en ordre, ce qui suppose, à la fois, un travail de l'intelligence et « une première obser-
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valion du monde et de la vie (i) ». Mais cet art oratoire n'a pas toujours été enseigné de la même façon; ce qui nous importe, c'est de savoir à quelle époque ont été connues à Rome les Suasoriae et les Controverses, en d'autres termes jusqu'à quel point Sénèque a raison de dire (I PréJ\ 12) qu'elles sont nées après lui.
Quelques témoignages des Anciens nous permettent de reconstituer dans les grandes lignes l'histoire des déclamations, c'est-à-dire de remonter au moment où l'on a imaginé, pour exercer les jeunes gens, de leur donner à développer des matières plus ou moins analogues à celles qu'ils auront à traiter plus tard, au barreau ou la tribune. Pétrone {Sat. 2) nous apprend que Démosthène ne déclamait pas et Sénèque (I 8, 16) nous assure que l'orateur Eschine ne déclamait pas non plus. Cependant c'est à ce dernier que Philostrate {Vitae Sophistarum I 5, Kayser) fait remonter l'origine de la Deuxième Sophistique (2), qui met en scène, tout comme les déclamations de Sénèque, de Quintilien ou de Calpurnius Flaccus, des riches et des pauvres, des braves éprouvés et des tyrans. Au contraire, suivant Quintilien (2, 4' 4i)> c'est à l'époque de Démétrius de Phalère, et peut-être par lui-même, qu'ont commencé à être traités un peu partout « les sujets imaginés à l'imitation du Forum et des délibérations », c'est-à-dire, on n'en saurait douter, les Controçerses et les Suasoriae, qui, nous le verrons plus loin (3), se rattachent, les unes, au genre judiciaire, les autres, au genre délibératif. Ces deux assertions ne sont pas inconciliables : elles s'accordent pour la date, Démétrius de Phalère ayant vécu du milieu du quatrième siècle au milieu du troisième siècle avant notre ère, et Eschine étant mort en 3i4 av. J.-C : il est donc probable que l'institution
(1) Jusqu'ici, je n'ai guère fait que résumer les idées exprimées par M. Boissier dans la Fin du Paganisme, I, p. 182 sqq. Il est à noter que, plus tard, les Romains ont vu dans l'enseignement de l'éloquence par la rhétorique un moyen d'attacher à leur civilisation les peuples qu'ils soumettaient: cf Fin du Paganisme ib. et l'Afrique Romaine, p. 224 sqq.
(2) Sur la Deuxième Sophistique, école littéraire soucieuse avant tout d'éloquence et de rhétorique, cf. Rohde, Die asianische Rhetorik und die zweite Sophistik, Rhein. Muséum, 41 (1886), pp. 170-190.
(3) Voir p. 5o sq.
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des déclamations remonte aux dernières années du lY^ siècle ou aux premières années du III^. Si maintenant l'on réfléchit que Démétrius de Phalère est considéré comme le premier des orateurs de la décadence, auxquels se rattachent les Asiatiques, et qu'Eschine a fondé l'école de Rhodes (Quint. 12, 10, 19), on arrive à la conclusion que les déclamations ont été pratiquées d'abord par l'École Asiatique, et, en particulier, par l'École de Rhodes.
Mais il s'est écoulé deux siècles avant qu'elles fussent connues des Romains. Jusqu'à Cicéron, on s'exerçait au moyen des thèses (I Préf. 12 ; cf. Suétone de rhet. i), dont Aurélius Augustinus a donné une excellente définition (de Rhetorica 5 ; Halm p. 140, I sqq.) : thesis est res, quae admittit rationalem
considerationem sine definitione personae an navigandiim
sit, an philosophandiim (i) : ces thèses avaient été évidemment introduites à Rome par les philosophes péripatéticiens et académiques. Le terme même de declamatio, nous apprend Sénèque (I Préf. 12), ne se trouve pas avant Cicéron et Cal vus : encore Cicéron n'emploie-t-il pas sans précautions le verbe declamitare (Brutus 90, 3io) ; le mot dont il se sert habituellement c'est causa (I PréJ. 12), et non controçersia ou scholastica ; mais le fait important et indubitable, c'est que la chose est pratiquée, non seulement par lui (Tusc. i, ^, 7; ad Fam. 7, 33; 16, 21, 5; ad Quint. 3, 3, 4) et son fils {ad Fam. 16, 21, ,5) qui s'exerce à la fois en grec et en latin, mais par Pompée, même pendant la guerre civile, par Antoine et par Auguste, même durant la guerre de Modène (Suet. de rhet. i) par Hirtius et Pansa, consuls en 43, au plus fort des lutttes civiles {ih. et Controçerses I Préf. 11), à telles enseignes que Sénèque est obligé de distinguer les no(>i declamatores des contemporains de Cicéron (2). D'ailleurs Crassus, qui traduit sans aucun doute la pensée de Cicéron, ne félicite- t-il pas ceux qui s'adonnent à ces exercices {de Orat. i, 33, 149) ? On trouve des thèmes de controverses dans le de Inventione et le de Oratore ; ils ressemblent absolument pour la disposition exté-
(1) Cf. de inv. i, 6, 8, où Hermagoras donne comme exemple de question : Ecqiiid est honum praeter honestatem ?
(2) Cf. Baumm, op. cit., p. 5.
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rieure à ceux que nous a transmis Sénèque, car ils s'appuient, eux aussi, sur une loi, qui est souvent donnée comme grecque {de Inç. 2, 3i, 96 ; 49» i44; ^i» i53) et particulièrement comme rhodienne (v. infra). Un exemple suffira à montrer le rapport qui existe entre la façon dont sont posés ces sujets chez Gicéron et par Sénèque; dans le de Oratore (2, 24, 100), on trouve le thème suivant : Lex peregrinwn vetat in murum ascendere ; ascendit ; hostes reppulit ; accusatur. Au surplus, à en croire un passage des Controverses (I 4? 7)5 les mêmes sujets que Cicéron avait traités étaient encore développés par les élèves de Latron et de MaruUus.
Qui avait fait connaître aux Romains ce genre d'exercices ? Nous ne le savons pas d'une façon certaine : c'est peut-être le rhéteur Molon, qui était venu à Rome pour défendre devant le Sénat les intérêts des Rhodiens et que Cicéron y ayait entendu vers 84 (Brutus 90, 812) ; vraisemblablement c'est un Rhodien ; ce qui semblerait le prouver, c'est que Cicéron, bien que lié intimement avec les principaux représentants de l'école asiatique (ib. 91, 3i4), cite particulièrement les loiS des Rhodiens (de Inç. i, 3o, 47 5 2, 29, 87 ; 32, 98). La date de la Rhétorique à Hérennius (86 à 82), où il est question des déclamations et qui fournit d'abondants sujets de Suasoriae (v. par exemple 3, 2, 2), n'infirme pas cette hypothèse, au contraire.
De Rome, naturellement, les déclamations se répandirent bientôt en Italie, puis en Gaule, où Narbonne voit naître Votiénus Montanus et où Marseille accueille Moschus, enfin en Espagne, et cette province envoie à Rome Latron, Gallion, MaruUus et Sénèque lui-même, sans parler des déclamateurs éminents qui y déploient les ressources de leur imagination et de leur éloquence.
Dès lors comment expliquer cette assertion de Sénèque que les déclamations sont nées après lui ? C'est qu'il veut sans doute laisser entendre que ces exercices, tels qu'ils sont cultivés à son époque, ne ressemblent guère à ceux que pratiquait Cicéron : en cela il a raison. Parmi les contemporains de Gicéron, nous connaissons quelques déclamateurs seulement ; à l'époque de Sénèque, il semble que tout le
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monde s'adonne à cet exercice, même ceux qui en relèvent les mauvais côtés avec le plus de finesse, Votiénus Montanus (i) ou Gassius Sévérus (2) (III Préf. i). Parmi les déclamateurs dont Sénèque nous cite les paroles, nous relevons les noms de personnages alliés aux plus grandes familles, comme Quintilius Varus, et de consuls, tels Asinius PoUion, Scaurus, M'Aemilius Lépidus, Fabius Maximus, Cn. Domitius Ahénobarbus, Hatérius, Asprénas, Vibius Rufus ; on y rencontre aussi d'anciens préteurs (I 2, 22) ou des sénateurs, Aiétius Pastor et Gallion, par exemple. A côté d'eux prennent place des gens de la naissance la plus humble, Arellius Fuscus ou Romanius Hispon, même des affranchis, comme Musa. Des hommes d'Etat, en même temps les plus grands orateurs de la République, Messala ou Pollion, coudoient des historiens (Tite-Live IX 2, 26), des poètes (Ovide, Surdinus) et des philosophes (Attale, Fabianus). L'attraction exercée par les écoles de déclamation est si puissante qu'on voit des personnages les fréquenter seulement après avoir été consuls (Gn. Domitius Ahénobarbus IX 4^ i^)? ^t prendre place sur les bancs à côté de jeunes gens de quinze ans (Quintilius Varus, adhuc praetextatus, I 3, 10; Latron, admodum juçenem, I Préf. 24; Fabianus, II Préf. i, adulescens admodum ; Alfius Flavus, I 1,22 praetextatus... puer). Aussi les écoles de rhétorique semblent-elles avoir été fort nombreuses et ne considère-t-on plus comme honteux d'enseigner ce qu'il est honorable d'apprendre (II Préf. 5). Plotius, le premier rhéteur latin (ib.), a des successeurs en foule, même des chevaliers, comme Rubellius Rlandus (ib.), dont le petit-fils fut consul.
D'autre part, Gicéron ou Pompée développent des sujets de controverses uniquement pour s'entretenir ou se remettre en haleine (Suét. de rhet. i). Vingt ans après, tout est changé : il y a des gens qui passent leur vie dans les écoles de déclamation ; je ne parle pas seulement de ceux qui les dirigent ; je pense également à leurs élèves, car, de quelquesuns seulement, nous savons ou nous pouvons présumer qu'ils
(1) V. IX 1,3; 10; 2, 11; i3-i6; 18-19; 22; 3, 5 ; 10; 4, 5; 11; 14-16; 5, 3; 6; 16; 6, 3; 19; X, 2, 12 ; 3, 16.