V. IX 2, 12; X
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n'ont pas été exclusivement des déclamateurs : tel est du moins le cas, à Rome, uniquement pour ceux qui ont été consuls (cf. supra), et, en outre, pour Bruttédius Niger, Gassius Sévérus, Albucius, Marcellus Aeserninus, Othon, Passiénus, Pompeius Silon, Latron, Romanius Hispon, Tuscus, P. Vinicius, Labiénus, Furius Saturninus, Vallius Syriacus, Votiénus Montanus, et Varius Géminus ; en Espagne, pour Glodius Turrinus et Gavius Silon, et, parmi les Grecs, pour Glycon, Hybréas et Potamon (i). De là vient que Sénèque, dès le titre (cf. VII I, 20), distingue les orateurs {oratores) des rhéteurs (rhetores), qui se bornent à déclamer ; Ton voit même, pour désigner cette chose nouvelle, un homme qui passe toute sa vie à l'école, apparaître un mot nouveau pris du grec, scholasticus , qu'on a tort de traduire par « pédant », et qui correspond à scholastica, « exercice d'école ».
Enfin devant qui Gicéron s'exerce-t-il ? Devant deux ou trois personnes, M. Pison, Q. Pompée (Brutus 90, 3 10), Hirtius et Dolabella (ad Fam. 9, 16, 7), Hirtius et Pansa (Suét. de rhet. i). En effet, il considère ces déclamations comme des exercices privés (I Préf. 12 domesticae exercitationis) ; c'est encore ainsi que les qualifie Sénèque (III Préf. i) ; c'est aussi l'idée exprimée par Gassius Sévérus (III Préf. i3), Votiénus Montanus (IX Préf.) et Labiénus, qui trouve honteux et d'une vantardise frivole (X Préf. 4) de convoquer un nombreux auditoire ; c'est enfin l'opinion que semblent avoir Auguste (Suét. Aug. 85), Plancus (Suét. de rhet. 6) ou Pollion (IV Préf. 2), quoique ce dernier invitât le public à venir entendre la lecture de ses autres œuvres. Mais un grand nombre d'autres déclamateurs, qui, habituellement, parlent devant un cercle restreint d'amis (secretae exercitationes VII Préf. i), font quelquefois des invitations, par exemple Hatérius (IV Préf. 7), ou Albucius (VII Préf. i); c'est ce que Ton appelle populo decïamare (X Préf. 4) ou dicere (VII Préf i), et multitudinem admittere (IV Préf. 1). 11 y a donc les déclamations d'exercice et celles d'apparat (2) ; c'est évidemment à
(1) V., dans la S"" partie, relative aux déclamateurs, pour chacun d'eux, les preuves de ce que j'avance.
(2) IX Préf. I. Montanus Votiénus adeo numquam ostentationis declamavit causa, ut ne exercitfjitionis quidem declamaverit.
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des séances solennelles que nous voyons assister Auguste (II 4, i2-i3 ; \ cf. Suét. Aug. 89), Agrippa (II 4, 12), Mécène (ib. i3), M. Aemilius Lepidus (X Préf. 3), le consul L. Aelius Lamia (VII 6, 22) ou G. Sosius, le vainqueur des Juifs (S. 2, 21). Cette coutume se répandit de plus en plus ; mais elle ne s'est établie définitivement que vers Fan 12 ou i5 de notre ère: en effet, elle ne l'était pas encore à l'époque où Labiénus est mort (X Préf. 4) ; or ses livres — el cet auto-da-fé l'amena à se tuer — furent brûlés à une date où Gassius Sévérus, qui fut exilé en 12 {Prosoprogr. i, 3i7, 44^)' était encore à Rome (X Préf. 9). Dans tous les cas, chez Sénèque, nous voyons les écoles des rhéteurs, considérées comme un lieu public, un établissement de bains, par exemple (III Préf. 16) ; cependant il ne faudrait pas tirer de ce mot des conclusions outrées ; il est vraisemblable qu'il s'explique par des raisons locales que nous ne connaissons pas.
Les auditeurs qui se rassemblent autour du maître de rhétorique peuvent se diviser en deux parties, l'une fixe, les élèves, l'autre flottante ; en effet, Gassius Sévérus, racontant son entrée chez Gestius, auquel il adresse un mot d'une ironie plus juste que fine, et dépeignant l'effet produit, distingue ces deux catégories (III PréJ. 16) : risus omnium ingens ; scholasiici intueri me. Si l'on ne songe pas à ces deux groupes distincts, il est impossible de comprendre Gassius Sévérus disant de Passiénus {ib. 10) que, lorsque ce dernier commence à parler, tout le monde s'en va après l'exorde, pour ne revenir qu'au moment de la péroraison, la partie intermédiaire n'étant écoutée que par ceux qui y sont obligés, c'est-à-dire par les élèves (i).
Les auditeurs bénévoles, en nombre parfois très considérable, puisqu'Albucius est écouté par plus de monde que n'importe quel auditeur au forum (VII Préf 8), se composent surtout des amateurs de traits spirituels ou de couleurs inattendues, qui sont attirés par la réputation du rhéteur — Ovide, élève de Fuscus, vient entendre Latron (II 2, 8) — ou de
(1) 11 s'agit ici des déclamations, car, ailleurs, Sénèque nomme Passiénus (115, 17) vir eloqiientissimus et temporis sui primus orator.
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certains de ses disciples, dont le peuple romain tout entier connaît le nom et le talent (Alfîus Flavus I i, 22 ; Fabianus II Préf. I) ; il comprend aussi les élèves de maîtres comme Latron ou Nicétès, qui se bornent à parler sans consentir à écouter et à corriger leurs élèves (IX 2, 28), enfin les pédagogues, qui assistaient aux leçons de leurs disciples, comme le prouve le cas de Remmius Palémon (Suét. de gramm. 23). Rien, dans le recueil de Sénèque, ne nous donne à penser que l'on invitât les parents à venir entendre leurs enfants, usage en vigueur à l'époque où Perse faisait ses études (3, 4^ sqq.) Mais, la porte de l'école étant ouverte au moins à tous ceux que connaissait le rhéteur, ils pouvaient venir assister aux déclamations ; de plus il est vraisemblable que cette pratique a été instituée par des rhéteurs de dixième ordre, pour lesquels c'était le seul moyen de conserver ou d'accroître leur clientèle ; ce n'est pas de ceux-là que nous parle Sénèque.
Comment les déclamations, d'exercice passager, sont-elles devenues presque une occupation permanente ? Comment expliquer que, primitivement ouvertes à quelques amis seulement, elles en soient bientôt arrivées à admettre le public ? La raison de ce changement se trouve dans la modification de l'état politique de Rome. La chute de la république « a créé des loisirs, » pour emprunter le mot de Virgile, à un certain nombre d'hommes que leur naissance ou leurs talents auraient appelés aux fonctions publiques. L'activité, qu'ils auraient employée à gouverner leurs concitoyens, ils la dépensent dans les écoles de déclamation. Les empereurs et les ministres ont d'ailleurs encouragé ce goût naissant, parce qu'ils sentaient qu'il servait leurs intérêts. Auguste ne se bornait pas à assister aux déclamations d'apparat, il allait écouter Craton dans son école (X 5, 21), quoiqu'il fût lui-même élève d'ApoUodore, et que l'autre fût l'ennemi juré des Attiques {ib.)\ nous voyons Messala donner son jugement sur des traits ou des couleurs qu'il venait d'entendre d'Albucius (II 4? Latron {ih.)
ou de Fabianus {ib. 10), et, en sortant d'écouter Nicétès pour la première fois, c'est chez lui que vont Gallion et Sénèque afin de le tenir au courant (S. 2, 6). Tibère, qui, d'ailleurs, avait reçu longtemps des leçons de Théodore de
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Gadara, s'intéresse, lui aussi, ou feint de s'intéresser aux déclamations {ib. 7).
Si les hommes qui ont vu la République sont poussés par ces motifs vers les Ecoles de Déclamations, d'autres raisons y attirent les jeunes gens. Nous sommes au début de l'Empire, sous le règne d'Auguste et de Tibère. Or, si l'on voit encore juger de grands procès de concussion, comme ceux qu'ont plaidés plus tard au Sénat Tacite et Pline ; si, devant les tribunaux, se déroulent parfois des causes célèbres, comme celle d'Asprenas, accusé d'avoir empoisonné cent trente personnes qu'il avait invitées à dîner, c'est là une éloquence qui n'offre ni la grandeur, ni l'ampleur, ni les succès retentissants, ni les avantages matériels (I Préf. 7) qu'emportait avec elle l'éloquence politique, la seule que l'on ait en vue, la seule que, encore un demi-siècle plus tard (Tacite, Dial. 36-38), l'on juge capable d'inspirer des discours dignes de ce nom. Dès lors, le jeune homme « se donnera-t-il la peine d'étudier longtemps le droit, d'approfondir les lois, de fouiller les dossiers des procès pour n'en tirer que la maigre réputation d'un chicaneur retors ? Non, certes ; l'école, avec ses
triomphes faciles et brillants, l'école , où l'on peut être...
célèbre à dix-huit ou vingt ans, l'école exerce sur son imagination un prestige bien plus attrayant que le forum (i). » Ainsi s'explique que les maîtres de rhétorique réunissent autour d'eux un auditoire sans cesse plus nombreux et le conservent plus longtemps ; ainsi se justifie le mot de Sénèque le Philosophe, écrivant (ad Lucil. 106, 12) que l'on étudie pour l'école et non pour la vie.
Cet état de choses, on le pense bien, ne se modifiera pas ; la rhétorique sera cultivée avec uiï zèle toujours grandissant et entourée d'une considération sans cesse croissante (2). Sous Néron, le petit-fîls de Sénèque, Lucain, déclame encore après être sorti de l'école ; à l'époque de Pline le Jeune, Isée, un déclamateur, attire la foule en traitant des Gontro-
(1) Pichon, /. c, 158-169.
(2) Suétone, de rhet. i. adeoque Jloimit ut nonnulli ex infima fortuna in ordinem senatoriiim atque ad summos honores processerint. Cf. Juvénal, 7, 197 : Si Fortuna volet, fies de rhetore consul.
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verses sans préparation (Pline, Ep. 2, 3. i) ; les élèves de Fronton passent leur temps à déclamer et « nous ne pouvons retenir un sourire en voyant un prince de vingt-deux ans, au milieu des affaires les plus graves, écrire sérieusement à son professeur : « Je vous envoie ma sentence d'aujourd'hui et mon lieu commun d' avant-hier (i) ; » Aulu-Gelle (i3, 22, i) signale des sénateurs parmi les élèves d'un rhéteur, et, à la fin du siècle, Ennodius, évêque de Pavie, traite encore le sujet suivant (Dictio i5) : In noçercam, quae cum marito prwigni odia siiadere non posset, utrisqiie penena porrexit. On va même jusqu'à mettre la Bible en exercices de rhétorique, et, dans les Progymnasmata de Nicéphore, on trouve proposé le thème suivant (Walz I 21) : « Discours de David, trouvant endormi, sans gardes, dans une caverne, Saûl, qui le poursuivait. »
Les déclamations prennent donc bien, à l'époque de Sénèque le Père, une forme nouvelle qui devait être définitive; comme nous sommes certains que le tableau tracé par Sénèque est exact (2), nous pouvons étudier dans son livre ces exercices; les conclusions auxquelles nous auront conduits nos recherches sur l'enseignement de la rhétorique s'appliqueront à plusieurs siècles.
(t) Boissier, Revue des Deux-Mondes, 1*' avril 1868: « La Jeunesse de Marc- Aurèle et les Lettres de Fronton. »
(2) Cf. supra, p. 20 sqq.