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Tome I

98 DÉCLAMATIONS ET DÉCLAMAtEURS D'aPRÈS SÉNKQUE LE PERE

être pas à son père ; pour y réussir, il loue les homines noçi (§§ 3 et 4) ; il tonne ensuite contre les femmes à grosse dot (§ 5), parce que le beau-père de la jeune fille voulait qu'elle fût répudiée par son mari, afin que celui-ci fût libre d'épouser une riche héritière. Mais la palme revient certainement à Fabianus, à propos du thème où le fils d'un pauvre refuse, malgré l'ordre de son père, de se laisser adopter par un riche, qui vient de chasser ses trois fils (I 2). Fabianus commence par jeter l'exécration sur les guerres (§ 10) ; puis, au moyen d'une transition faible, il se demande si, par hasard, elles ne sont pas amenées par l'amour du luxe, le désir de se bâtir ces maisons élevées, qui sont un danger plutôt qu'un abri, la passion de les entourer de parcs immenses, où l'on essaye d'imiter les fleuves et les forêts (§§ ii-i3). On cherche où il veut en venir ; c'est à la conclusion que voici : « Ces riches, dont le mal est un dégoût si profond de ce qui est naturel, comment s'étonner que, comme enfants aussi, ils aiment seulement ceux des autres ? »

Mais qu'importe au public que tous ces développements n'aient avec le sujet traité qu'un rapport très lointain? Tout ce qu'il demande, c'est que le morceau, en lui-même, soit finement présenté ou spirituellement écrit. Qu'il ne se relie pas étroitement à la matière, cela n'a pas d'importance ; dans tous les cas, ce n'est pas un motif suffisant pour blâmer l'orateur. Au contraire : car enfin il a d'autant plus de mérite à faire entrer dans son discours un lieu commun ou une description qui, au premier abord, ne semble pas devoir y entrer. Tel est, en effet, l'esprit des Romains qui se pressent dans les écoles de déclamation. Ce n'est pas eux dont l'idéal est, comme celui de Fénelon, « si familier, si doux et si simple que chacun soit d'abord tenté de croire qu'il l'aurait trouvé sans peine, quoique peu d'hommes soient capables de le trouver » ; au contraire, si l'on veut en être applaudi, il faut enlever leur admiration, et, pour cela, leur apporter quelque chose de nouveau. C'est là, d'ailleurs, une entreprise assez difficile, la plupart de ces auditeurs étant, si j'ose ainsi m'exprimer, des piliers d'école. Aussi apporte-t-on une ardeur

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d'autant plus vive à trouver du nouveau (i) (VII 2, 14 ; IX 6, 16), dans les Suasoriae comme dans les Controverses. En réalité, toujours et partout, les déclamateurs sont travaillés du désir d'imaginer quelque chose d'extraordinaire, de signaler, comme Gallion, une idée que tout le monde ait laissée de côté (I 6, 10), ou de satisfaire ce goût de siibtilitas (i Préf. 21) que manifeste le public.

II. Quand les déclamateurs traitent le sujet, comment le font-ils ? — C'est en effet le souci de l'effet à produire qui détermine les rhéteurs dans le choix des arguments et des couleurs (cf. Quint. 3, 8, 4^). Il arrive qu'ils discutent sur la couleur qu'il vaut le mieux adopter dans l'intérêt de l'accusé (VII 8, 10), ou qu'ils s'inquiètent du ton à prendre (VII 4> 6 ; S. i, 5 sqq.) ; avec un zèle louable, quoique intéressé, toutes les fois que Gicéron est mis en scène (VII 2, S. 6 et 7), ils parcourent ses œuvres pour en tirer des arguments qu'ils supposent devoir le toucher particulièrement (2) ; lorsqu'ils s'adressent à des Lacédémoniens, ils font intervenir des mots que Plutarque a recueillis dans ses Apophtegmata Laconica (S. 2, 3 ; 8; II); enfin, pour se prononcer sur la culpabilité d'un accusé ils consultent ses antécédents (VII 3, i ; 5, 2 ; 4 ; 7, 6 ; IX 6, I et 7). Mais, plus souvent encore, ils ne s'inquiètent pas du caractère que l'on prête au personnage qui parle, point capital d'après Quintilien (3, 8, 5i ; 10, i, 71); ils font même fi de toute vraisemblance et de toute vérité, et vont si loin que Sénèque les en blâme (X 5, 18). D'ailleurs le manque de précision des sujets et l'absence d'un adversaire tout prêt à profiter de leurs fautes ne leur laissent-ils pas toute liberté et même toute licence ? Aussi va-t-on supposer qu'une enfant de quatre ou cinq ans (infans, IX 6, 10) a servi de complice à sa mère pour un empoisonnement. Lorsqu'Antoine offre la vie sauve à Gicéron, à condition qu'il brûle ses livres (S. 7), on conseille au grand orateur de

(1) Les déclamateurs ressemblent aux Précieux, ainsi que l'a noté M. Pichon (l. c. 162), par ce besoin de ne rien dire comme tout le monde.

(2) V. entre .autres, dans mon Commentaire, les notes sur les §§ i, 3, 5, 7, 10 de la Controverse VII 2 — i, 2, 3, 4> o> 12 delà Suasoria 6 — 2, 5, 10, 11 de la Suasoria 7 .

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refuser, au nom de l'immortalité que lui assurent ses œuvres, sans réfléchir, avec Pompeius Silon (§ ii), qu'il serait impossible de détruire tous les exemplaires des ouvrages de Cicéron, répandus à la surface de l'univers entier. Même dédain de l'histoire ou de la réalité : « Les Athéniens, dit Marullus, ont remporté la victoire, sous un général (Thémistocle), que son père avait chassé (I 8, 6) » ; or Plutarque {Thèm. 2, 8) nie qu'il ait jamais été déshérité. D'après Latron (X 3,i), <( jamais les proscriptions n'ont fait couler le sang d'une femme » ; cette affirmation trop générale est démentie par Valère-Maxime (9, 2, i). Faut-il rappeler que l'on suppose, contre l'affirmation de Lactance {Inst. diç. 2, 4» 34)> ^I^^ Verrès est mort avant Gicéron (S. 6, 3) ? De même, d'après les déclamateurs, Gicéron a été tué dans sa maison (VII 2,

14) , assertion démentie par Tite-Live (S. 6, 17). Le préteur Sextilius envoie dire à Marins de ne pas s'avancer davantage en Afrique (Plutarque Marius ^o, 5 et 6) ; traduction libre par Gapiton : « Un préteur se détourna de sa route pour ne pas voir r exilé (VII 2, 6). » Un lieutenant de LucuUus frappe Mithridate d'un coup d'épée à la cuisse; suivant Musa (VII i,

15) , « un centurion de LucuUus n'eut pas le courage de tuer Mithridate ». A l'époque de Sénèque , le recrutement des Vestales était devenu difficile (i), ce qui n'empêche pas Albucius de dire (I 3, 4) qu'il y a trop de postulantes, même parmi les filles des principaux personnages.

A la simple vérité, qui n'a aucun charme pour les déclamateurs et surtout pour leurs auditeurs, on préfère le romanesque : dans la « Fille du Ghef des Pirates » (I 6, 6), la femme qu'on veut séparer de son mari « s'écrie qu'elle va partir seule, ne voulant pas apporter la division dans cette maison où elle croyait ramener la joie et le bonheur. « Non, répond son amant, nous partirons ensemble et nous serons heureux ou malheureux ensemble ». Get assaut de générosité (2) » a certainement valu à Julius Bassus les murmures d'approbation les plus flatteurs. L'ingéniosité se donne surtout libre carrière dans les couleuj'S, partie très importante

(i) Bouché-Leclercq, les Pontifes de l'Ancienne Rome, p. 292 sqq. (a) Saint-Marc Girardin 1. c.

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aux yeux des Romains, si l'on se rappelle qu'on avait composé sur ce sujet des ouvrages en plusieurs livres (13, ii ; Il I, 33), et qu'Othon s'était acquis une réputation par l'habileté avec laquelle il maniait les couleurs, lorsqu'il faut garder une certaine mesure entre ne rien dire et tout révéler (II I, 33). Cette ingéniosité est de nature toute spéciale ; elle consiste à rechercher les couleurs qui, au premier abord, semblent peu vraisemblables. Soit le thème suivant (VII 6) : « Un tyran permet aux esclaves de tuer leurs maîtres et de violer leurs maîtresses. Les principaux citoyens s'enfuient avec leurs enfants ; l'un d'eux, toutefois, laisse sa fille sous la garde d'un esclave qui respecte sa maîtresse, alors que tous les autres profitent de la permission du tyran. Celui-ci est tué ; les maîtres reviennent et font mettre leurs esclaves en croix ; celui qui avait respecté sa maîtresse l'épouse. Le père de la jeune fille est accusé de folie par son fils ». Sans doute l'esclave était bien traité, il était attaché à ses maîtres ; peut-être aussi prévoyait-il ce qui devait arriver et ne se souciait-il pas d'être mis en croix : ce sont là vraisemblablemen.t les raisons qui l'avaient déterminé, surtout la première. Mais celle-là, personne ne la donne ; elle est trop naturelle : Latron invoque la seconde (§ i4) ; Albucius suppose qu'il a trouvé la jeune fille trop enfant {ib.), Cestius qu'il espérait, en agissant ainsi, être affranchi quand sa maîtresse se marierait (§ i5) , d'après Varius Géminus {ib. et i6), il n'aimait pas les vierges, avait une amie qui lui suffisait, espérait arriver à cette union, et, en même temps, aurait été arrêté, devant sa jeune maîtresse, par un respect qui l'avait paralysé : c'est le dernier motif qui eut le plus de succès {Qalde circumlata est). Pourquoi le père a pris sa résolution, il est trop facile de le deviner ; cependant, pour l'expliquer, Varius Géminus recourt à l'histoire (§ 17) et Albucius à la philosophie (§ 18) ; Butéon plaide la folie (§ 16) ; d'après Argentarius, c'est la jeune fille qui a voulu ce mariage (§ 18) ; suivant Varius Géminus, le père s'est dit que, dans cette union, sa fille n'aurait à craindre, de soa mari, ni injures, ni infidélités, ni divorce (§ 17). Pour Gavius Sabinus (§ 19) et Accaûs Postumius (§ ^o), il s'est proposé de faire oublier

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que sa fille restait seule vierge dans la ville. La plus belle couleur est encore celle de Pompeius Silon (§ i8) : « Le père n'avait pas de dot à fournir. » Pour expliquer comment la Vestale précipitée du haut de la Roche Tarpéienne n'a éprouvé aucun mal dans sa chute, Othon suppose (1 3, ii) qu'elle s'était exercée à sauter ! ' Julius Bassus ne l'appelle-t-il (ib.) pas la « Vierge qui fait la voltige ? »

On voit que l'inattendu touche souvent à l'extraordinaire, l'extraordinaire au bizarre et le bizarre à l'invraisemblable et au faux. Ce vice est encore plus sensible, on le devine, dans les causes où la défense des accusés est moins facile. Le seul moyen imaginé par Gargonius pour défendre le père qui a écrit aux pirates de couper les mains de son enfant, c'est de lui faire dire : « J'ai dicté à mon secrétaire : « Je vous donnerai le double de la somme que vous me demandez, si vous ne coupez pas les mains de mon enfant ; » le secrétaire a oublié : « ne... pas (I 7, 18). » Le père du général, qu'on soupçonne d'avoir livré son fils qui, du haut de la croix où l'avaient attaché les ennemis, avait dit aux ambassadeurs envoyés pour le racheter : « Prenez garde à la trahison, » interprète ainsi ces paroles par la bouche d'Othon (VII 7, 20) : « Le général avait été gêné de voir les ambassadeurs le regarder ; aussi, pour les déterminer à partir,.... leur avait-il dit un mot tel que, l'ayant entendu, ils se hâteraient de s'en aller. Aussi avait -il dit, non pas : « Qu'on prenne garde à la trahison, » mais : « Prenez garde à la trahison, » comme s'ils couraient personnellement risque d'être victimes d'une trahison. » Enfin, pour l'homme qui mutile les enfants exposés , voici la défense que trouve Pompeius Silon : « C'est par pitié qu'il les a mutilés, pour que l'absence d'une partie de leur corps permît de nourrir le reste (X ^, 17). »

Ce désir d'étonner, qui sert de guide dans le choix des arguments , dans Tinvention , règle aussi la façon de les ordonner, la disposition. Quintilien nous en avertit (8, 5, 3o) et il est aisé de s'en apercevoir. Si les déclam ateurs sont quelquefois d'accord pour le plan à suivre (I 6, 8), plus souvent il y a entre eux divergence de vues (15, 4' 2, 8; 5, 7;

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7, 10). Il y a bien, pour presque tous les sujets, une question (i) toujours la même : la loi invoquée s'appliquet-elle dans tous les cas ? Et l'on parcourt toute l'étendue du possible pour trouver des exceptions (I i, i3 ; II 3, 11 ; 5, . 14 ; VII 4? 5 5 4- 9)- En outre, il y a d'autres questions, en quelque sorte sacramentelles, pour tous les cas où la même loi est invoquée ou la même action intentée. Que l'on compare à ce point de vue la division des Controverses IX s* (§ i5 sqq.), X 4 (§ 11 sqq.) et X 5 (§ t3) ! Toutes les fois qu'un coupable est accusé d'ingratitude, on cherche s'il a reçu un service ou s'il n'en a pas rendu un en échange (II 5. 10; IX I, 3 et 10); quand l'accusé prétend avoir rendu un service, qui consiste, en réalité, à ne pas commettre un crime, on discute si c'est là un service (2). Les mêmes questions continuent d'ailleurs, dans la suite des siècles, à être posées à propos des mêmes thèmes (3), si bien que l'on pourrait arriver à compléter les Excerpta au moyen des autres écrivains, chez lesquels on trouve traités les sujets dont Sénèque ne donne que la carcasse, parfois (IV 5) à l'aide de Lucien (4), ailleurs (V i) en se reportant aux Déclamations de Quintilien, ou dans un autre cas (VI 3) grâce à Cyrus. On trouve même un cadre classique, très simple (I i, i3), dont se servait toujours Latron et qui semble avoir les préférences de Sénèque, car c'est souvent le seul qu'il indique (I 4? ^5 114' 7 5 6, 5 ; VII 6, i3 ; IX 3, 8-9) ; il lui arrive une fois, il est vrai, de donner uniquement le plan de Gallion (X 5, i3 sqq.), mais celui-ci l'avait calqué à peu près exactement sur la division adoptée par Latron pour la Controverse X 4- D'ailleurs le plan suivi généralement par Latron semble bien répondre à l'essence des sujets de Controverses, telle que nous avons essayé de la dégager. Il y distingue presque toujours trois points, le premier de droit (jus) : « L'accusé avait-il le droit d'agir

(1) Pour le sens de ce mot, v. supra p 01 sq.

(2) II 5, 12 Non est beneficiiim sceliis non Jacere VII 6, i3 Non est heneficiiim scelere ahstinere .

(3) V. dans mon édition les notes à propos des Controverses VII 3, i et X 4. II. par exemple.

(4) Prière de se reporter à mon commentaire pour les citations.

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ainsi ou l'acte qu'on lui reproche tombe-t-il sous le coup de la loi invoquée ? » Deuxième point, relatif à l'équité (aequitas ou de officio II i, 19) : « L'accusé devait-il agir ainsi ? » Troisième point (I 4^ 6 ; II 2, 6; IX i, 9; 5, 8; X i, 9; 2, 9), qui porte, comme nous dirions, sur l'admission des circonstances atténuantes : même au cas où le droit et l'équité ne l'autorisaient pas à agir ainsi, n'y a-t-il pas cependant des raisons pour l'excuser, si, par exemple (IX 1,9; 5, 8), il n'a pas été maître de ses sentiments ?

Mais ce plan semble trop simple à certains des contemporains de Latron (I Préf. 21) et ils adoptent, à sa place, d'autres systèmes qu'ils jugeaient plus habiles (I i, i3) et qui l'étaient moins, justement pour l'être trop. Voici, par exemple, le plan proposé par Fuscus dans la Controverse sur la prêtresse qui a violé ses vœux de chasteté, et qui, précipitée de la Roche Tarpéienne, ne meurt pas dans la chute (1 3, 8) : « La peine est-elle d'être précipitée ou de mourir? La prêtresse a-t-elle été sauvée par hasard ou par la volonté des dieux ? S'ils ont voulu la sauver, n'est-ce pas pour lui infliger une mort plus cruelle ? » On divisera à l'aide de lieux communs, comme Albucius (S. 6, 9), ou au moyen de figures, à la façon du même Albucius (I 2, 16), d'Argentarius (I i, 28) ou de Silon (IX 6, i4) ; mais la division que l'on préfère, parce qu'elle frappe davantage, c'est celle qui se présente sous une forme aussi piquante et aussi concise que possible. Voici le plan d'Arellius Fuscus pour la Controversé sur la Prêtresse qui a été livrée à la prostitution (I 2, 16) : « Tu serais indigne du sacerdoce, si tu étais chaste ; tu en serais indigne parce que nous ne savons pas si tu es chaste ; enfin tu n'es pas chaste. » A propos de la prêtresse précipitée du rocher, il cherche si les dieux s'occupent des affaires humaines ; si oui, des individus; si oui, de cette prêtresse (I 3, 8). Contre Popillius, accusé de moribus pour avoir tué Cicéron, on propose la division suivante (VII 2, 8) : « Popillius est coupable pour avoir tué un homme, un citoyen, un sénateur, un consulaire, Cicéron, son défenseur. » Même travail à l'intérieur du plan. En admettant que l'on suive la division classique dans ses grandes lignes, on peut la développer de façon

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très différente : dans la Suasoria i, les plans proposés par Gestius et Fabianus, qui, dans l'ensemble, se recouvrent exactement, diffèrent pour le détail. On tente de donner aux parties une allure nouvelle : en ce qui touche le droit, on analysera les termes de la loi (I 2, i5 ; 4» ^) '■> on soulèvera des discussions inattendues, comme Butéon (VII 4» 3) • ^< La loi qui veut que les enfants nourrissent leurs parents sous peine de prison, s'applique-t-elle au père seul ? » ou surtout comme Gallion : « Un père frappé par son fils n'est-il pas le seul à pouvoir poursuivre le crime (IX 4, 12) ? L'Etat reçoitil un dommage lorsqu'il s'agit d'enfants exposés (X 4» i4)- On voit, par ces exemples (cf. IX 5, 7 ; X i, 9 ; 5, i4), la part d'exagération, de subtilité et d'invraisemblance imputable à la recherche de la nouveauté : mais ces défauts ne sont rien, à côté de ceux qui sont amenés par la nécessité absolue, si l'on veut être applaudi, de présenter, sous une forme vivante et animée, les arguments ainsi choisis et disposés.

III. Les traits. — Le public des écoles de déclamation veut que le ton du discours, comme le fond, ne l'ennuie pas ; voici comment Sénèque lui-même définit le style qui remporte tous les suffrages : genus dicendi non remissnm aut languidum, sed ardens et concitatum (III Préf. 7). On arrive à ce résultat par des invocations aux dieux (V 3, i ; YI 8, i; VII I, 25; X 5, i), à la Fortune (VII i, 4; 6), à l'Etat (II 5, 4)j ou à des héros (X 2, 3) ; quelques rhéteurs s'imaginent voir se dresser devant leurs yeux et entendre parler la Fortune (i i, 16). les images des ancêtres (IX' i, 8), les temples et les lois (IX 4/ 2'^); tous jettent à profusion sur la trame de leurs discours des répétitions de mots, surtout quand ils permettent, comme vidi (i) de présenter la chose sous forme d'un tableau ; l'on rencontre à chaque pas des interrogations (2) ou interjections pathétiques : facinus indignum ! Di boni ou pi'o di boni ! Si qiia est fides ! etc. (3). Mais le grand moyen de soulever les applaudissements, ce sont les traits.

(1) Cf. Smith, op. cit. p. ii5 sqq.

(2) Cf. Smith, ib. p. 53 sqq.

(3) Cf. Smith ib. pp. 1 21-122.

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Le goût des traits est né, aux environs de l'ère chrétienne (Quintilien 8, 5, 2), vraisemblablement pour la raison que La Bruyère donne, à la première page des Caractères^ afin d'expliquer la transformation profonde qu'il voit, à son époque aussi, se produire dans le style : « On a mis dans le discours tout l'ordre et le mouvement dont notre langue est capable ; cela conduit insensiblement à y mettre de l'esprit ». Un traita en effet, c'est un argument présenté sous une forme aussi saisissante que possible ; pour parler comme Figaro, c'est « quelque chose de brillant, de scintillant, qui ait l'air d'une pensée ». Le moyen le plus simple et le plus sûr d'en composer un, c'est de donner à l'idée une forme concise. Pour s'en convaincre, qu'on se reporte à l'anecdote rapportée par Sénèque (VII i, 27) : Varron avait écrit :

Omnia noctis erant placida composta quiete ;

Ovide proposait d'écrire : Omnia noctis erant. Ailleurs (S. 2, 20) Messala veut également supprimer un membre de phrase dans un vers de Virgile. Car la première qualité d'un trait, c'est la brièveté. On citait Dioclès de Garyste pour avoir renfermé un trait en deux mots ; il ne se peut en moins, ajoute Sénèque (I i, 25). Une des qualités qu'il note dans le style de Cassius Sévérus, son idéal, nous l'avons vu, c'est qu'on y trouve plus d'idées que de mots (III Préf. 7). On loue Thucydide pour sa brièveté ; on admire davantage Salluste, parce qu'il est plus concis que Thucydide (IX i, i3).

Aux yeux des contemporains de Sénèque, c'est là un grand mérite, car rien n'égale leur passion pour , les traits. Ce sont des traits que tout le monde brûle d'entendre (Tacite Dial. 20 et 22), surtout les jeunes gens, pour des raisons que M. Nisard a finement mises en lumière dans un chapitre qui a pour titre : « Le trait est l'espèce de beau la plus goûtée des jeunes gens (i). » Les fils de Sénèque ne font pas exception et leur père le sait bien : il le constate même, non sans regret, surtout vers la fin du livre (I Préf. 22 ; II Préf. 5 : IV Préf. i ; VII Préf. 9). D'ailleurs lui-même, pour laisser entendre que les déclamateurs d'Espagne valent

(i) Op. cit. Chap. XVII, t. 11, p. 29H sqq.

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ceux de Rome, n'écrit-il pas (X Préf. i6) que leurs traits peuvent être comparés ou même préférés à ceux des plus fameux rhéteurs ? On admire Ovide, parce que son œuvre est une source de traits (X 4» 2,5), et, comme les maximes de Publilius Syrus sont des traits, Gassius Sévérus le met (i) au-dessus de tous les comiques et tragiques latins et grecs (VII 3, 8 et g). Au contraire, si l'on en est arrivé à considérer Cicéron comme inférieur à Cestius (III Préf. i5), c'est du jour où l'on s'est aperçu que la recherche des traits n'était pas sa préoccupation dominante; Dès lors, ce sont des traits que tout le monde veut trouver, Latron (I Préf. ii) aussi bien que Fuscus (IX i, i3) ; on en rencontre partout (Quintilien 4^ 77? 2, 89); tout reçoit la forme de traits (ib. 8, 5, 3i). Comme le constate Martial (10, 4^), on se préoccupe de parler non pas bien, mais spirituellement, et l'on met des traits dans la bouche d'un père qui vient de perdre ses trois enfants (III i, i et 2) ou d'un homme qui a fait naufrage, a vu mourir sa femme et ses trois enfants dans l'incendie de sa maison et essayé de se tuer (IV i, 2). Quintilien déplore cet excès (11, i, 5o sqq.); mais, dès que les déclamateurs aperçoivent l'occasion de lancer un joli trait, ils la saisissent, sans considérer davantage (II i, 24), sans se demander, avec Turrinus, si ce n'est pas une partie de l'éloquence que de savoir la cacher (X Préf. i4), de sorte que, en définitive, selon le mot de Montaigne (2) (Essais III 5), « ils sont tout épigramme, non la queue seulement, mais la tête, l'estomach et les pieds ».

Il est d'ailleurs difficile, dans les Controverses, d'imaginer un trait original et vraiment ' neuf. D'abord, dans toutes les matières ou à peu près, reparaissent des personnages pour ainsi dire classiques, des types traditionnels, le tyran « cruel et farouche (3) », dont la vue seule est une torture (II 5, 4)^ la marâtre « à peine moins féroce qu'une bête fauve (4) »,

(1) Même opinion dans Aulu-Gelle 17, 14 ; Sénèque le Philosophe de im/iquill. animi 11, 8 et ad Luciliiim 8, 8 et 9, loue en lui, avant tout, la valeur morale.

(2) Cité par Morawski.

(3) Sénèque le Tragique Herc. fur 986.

(4) Ib. Hippolyte 558.

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ne songeant qu'à nuire à son beau-fils et à le faire détester par son père Œnnodius Dictio i5), ou, inversement, les pirates, au cœur pitoyable. D'autre part, dans un grand nombre de sujets, il y a des traits, pour ainsi dire, imposés, et qui l'ont toujours été (I 8, 9 illum sensiim veterem). Dans la Controverse sur l'enfant de cinq ans qui accuse le procurateur, tous les déclamateurs commentent, en un trait, la blessure légère reçue par la belle-mère, qui avait vu, à ses côtés, tuer son mari (VII 5, 8); à projDos de Flamininus, chacun dit son trait sur les termes qui, d'après la loi, doivent être prononcés par le magistrat pour ordonner au bourreau de procéder à une exécution capitale (IX 2, 21 sqq. ; cf. IX 6, 16 sqq.) Quand un personnage, dans la matière, prononce quelques paroles, tous ceux qui la développent se croient obligés de tirer un trait des mots qu'on lui prête (VII 7, 19). Aussi tous les moyens sont-ils bons pour vaincre cette double difficulté et arriver, malgré tous les obstacles, à trouver un trait plus nouveau (IX 6, 16) ou plus imprévu que celui d'un rival : vulgaires jeux de mots, traits clignes des mimes (VII 5, i5) très usités (i), qu'on appelle traits à la Publilius (VII 3, 8), quoique, d'après Gassius Sévérus, Publilius Syrus n'ait pas contribué le moins du monde à les introduire dans les Déclamations {ib. 8 sqq.) : II 4' 3 In sinu meo et filiiim et animam déposait. VII 3, 8 Ahdicationes suas çeneno diluit. Mortemmeam effudit. VII 5, i5 Pro amatore sanguini suo non parcit; — répétition du même mot ou opposition d'un simple et d'un composé : III 8, i Misero si flere non licet, magis flendam est. IV i, i Nulla flendi major est causa quam flere non posse. X 4» i Mendicares, nisi tôt mendicos fecisses. S. 7, 11 Peribit ergo quod Cicero scripsit , manebit quod Antonius proscripsit , ce qui conduit à l'expression outrée ou paradoxale en apparence d'une idée juste en son fond : I 5, 2 Perieras, raptor, nisi bis perire meruisses. VII i, 8 Perieras, pater, nisi in parricidam incidisses. 6, 2 Ergo tibi., soror, ut honestos habeas liberos, adulte/ andum est ? — enfin tournures qui surprennent et qui

(i) VII 3, 8 Memini Moschum, cum loqueretur de hoc génère sententiarum, quo infecta jam erant adiilescentiiloriim omnium ingénia.

COMMENT CES SUJETS SONT DÉVELOPPÉS

saisissent : I 6, ii Cum omnia impie sset terrore, adjecit : « Qaid exhorruisti, adulescens ? Socer tuas venit. »

Souvent les traits prennent la forme d'oppositions présentées dans des phrases à deux, trois, quatre, cinq et six membres savamment balancés (i). Deux membres : I 2, 8 Ubi adhuc faisti ? Discede, ignota es ; abi adhuc non faisti ? Discede, nimiam nota es. YII 3, 5 Dico tam inçisum illi patrem puisse, ut occidere f^oluerit ; ipse fatetur tam inçisum sibi fuisse, ut se occidere çoluerit. VII 4» 9 Alier quos roget non habet ; alter quibus roget non habet. Trois membres (xptxwXov) : I 2, 19 Quam pudica sit, miles ostendit ; qaam innocens, judex ; quam felix, reditus. X 2, 2 Quod contendi, legis ; quod çici, judicum ; quod pugnaçi, patris est. Quatre membres : (rsTpaxcoXov) : IX. 2 27 Serçiebat Jorum cubiculo, praetor meretrici, carcer conçivio, dies nocti. X i, i Quod sordidatus fui, lucius est ; quod fleçi, pietatis est ; quod non accusaçi, timoris est ; quod repulsus est, {>estrum est. — Cinq membres : X 3, 3 Dona filiam, si misericors es, deprecanti ; si hostis^ edicto ; si pater.^ nalurae ; si judex, causae ; si iratus es, Jratri. — Six membres : II 7, 11 Formosa est : hoc natura peccaçit. Sine çiro fuit : hoc maritus peccaçit. Appellata est : hoc alius peccamt. Negaçit : hoc pudice. Hères relicta est : hoc Jeliciier! Hereditatem adiit : %oc consulte fecit. Au besoin, on fait des fausses fenêtres pour la symétrie ; on ajoute des mots inutiles au sens, afin de rendre le rythme aussi harmonieux que possible (VII 4, 10 ; IX 2, 24 et 27) ; mais il faut être un Latron pour affecter de s'en apercevoir (VII 2, 20).

11^ est aussi le seul à voir dans les figures, quoiqu'il les emploie, non pas un ornement destiné à donner aux traits une allure plus inattendue, mais un moyen d'exprimer les choses qui, énoncées sans détour, risqueraient de blesser (I Préf 24) ; d'ailleurs Sénèque trouve que son style est un peu simple. Au contraire, la seule pensée qu'on pourrait être obligé de vivre sans figures désole Albucius (VII Préf. 7), qui en fait un usage fréquent (I 2, 16; 7,17; 115, 17; Yll Préf. 3), aussi bien qu'un grand nombre de déclamateurs (VII i, 20),

(i) Cf. Norden, op. cit. p. 289.

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entre autres Cestius (II 3, i8 ; 4» 9)^ Romanius Hispon (II 3, i8), Argentarius (IX a, 22), Hermagoras (II 3, 22), Moschus, dont le style était non pas « figuré, mais défiguré », à tel point que ses amis l'en raillaient et lui disaient : « Bonjour » au moyen d'une figure (X Préf. 10). Aussi les figures semblent-elles avoir chacune leur nom (IX 3, 14 per testamenti figuram), et le verbe transire a-t-il pris le sens technique et spécial de « revenir à la réalité, après une figure (II 3, 18). »

Mais, comme c'est le succès que l'on recherche, on se laisse surtout guider par le succès. Quand un trait a réussi, celui qui l'a trouvé le reprend sous une ou plusieurs autres formes, plus piquantes les unes que les autres, et, oubliant que savoir se borner est une qualité précieuse entre toutes (IX 5, 17), finit généralement par le gâter (IX 5, i5-i6). Quelquefois il l'emploie tel quel, mais dans une autre Controverse, quand l'occasion s'en présente : VII 2, i Imper ator te tuus credidit posse parricidium facere (Latron) ? IX 4? i3 Ita tu non tyranno tantum., sed etiam patri dignus parricidio nsus es (ib.)"? — I 4' 9 Pater rogabat ut occiderem, mater ut vweret (Cestius). VII I, 21 Occidere pater jubebat ^ mater çetabat (ib.) (i). Naturellement ceux qui ont entendu le trait le copient, soit en modifiant quelques mots, comme les voleurs de coupes, qui, dit Cassius Sévérus, se bornent à changer les anses (X 5, 24), — c'est ainsi que procèdent souvent les Latins à l'endroit des Grecs (II 3, 23 ; VII i, 25; X 4» 21) — soit en les transcrivant purement et simplement. Les élèves imitent leur maître (S. 4? ^) — Cestius n'appelait-il pas, et avec raison (v. I 5, i), son élève Argentarius son singe (IX 3, i2-i3)? — ; les Latins s'inspirent des Grecs ou inversement (15, i et 9; VII I, i5 et 26 ; 4? I et 10 ; IX i, i3 ; 6, 16; S. i, i et 11); les rhéteurs s'approprient les bonnes idées de leurs confrères : ainsi Hatérius avait employé avec un grand succès le tour que j'ai cité plus haut (16, 12) : Quid exhorruisti, adulescens ? Socer tuus venit. Le mouvement a été repris par Latron (IX 2, 24 Quid exhorruistis , judices? Meretricios lusus loquor), par

(i) I 8, 3 Abdicatio mea in potestate abdicati est (Pompeius Silon). Il développe ce trait dans la Controverse II i, 16.

COMMENT CES SUJETS SONT DÉVELOPPÉS Hl

Fulvius Sparsus (X 3, 3 Quid exhorruistis ? Paterna satisfactio est), enfin par Yibius Gallus (X 4» 3 Quid exhorrescitis? Sic ille miseretiir (i). Lorsqu'on est pris en flagrant délit de plagiat, on allègue comme excuse que l'on voulait simplement s'exercer (IX I, i3); mais qui donc avait la mémoire assez meublée pour apercevoir ces emprunts? Sénèque lui-même ne possède pas Ovide à fond (2) (IX 5, 17), attribue à Thucydide une pensée de Démosthène (IX i, i3) et donne , comme d'Hérodote (S. 2, it), un mot qu'on ne trouve pas dans les œuvres de l'historien grec. Quant aux auditeurs, leur ignorance (1 Préf. 10) et leur inattention (S. 2, 19) sont si grandes qu'on peut, sans inconvénient , leur débiter les Verrines comme une œuvre qu'on vient de produire. Il est vrai qu'ils connaissaient sans doute mieux les discours des déclamateurs que ceux de Cicéron : c'était au moins le cas pour ceux de Latron (II 2, 8), de Gestius (III Préf. i5) et de Fuscus (S. 2. lo).

Dans cette multitude de traits, qui donnent l'impression d'un cliquetis (Quintilien, 2, 3, 9 tinmili ; Tacite Dial. 26 tinnitiis Gallionis ; Juvénal 6, 44^ tintinnabula), il s'en trouve beaucoup de mauvais (VII 5, 8 ; cf. Quintilien 8, 5, i4), d'autant qu'ils se font tort par leur voisinage même {ih. 26 sqq.). Les mots cacozelia (IX i, i5 ; 2, 28 ; S. 7, 11), qui désigne tout ce qui sort de la juste mesure (3), tamor^ corruptus, insanus, sfultus, ineptus, se rencontrent souvent sous la plume de Sénèque (4), particulièrement appliqués aux Grecs. Il pourrait les employer bien plus souvent encore et pour les Latins comme pour les Grecs, car un grand nombre de traits

(1) Latron ayant imaginé, d'après Cicéron (de Suppliciis 45, 118), qu'il y a un supplice qui consiste à attendre la mort (I 5, 5 diutius pereiindi), l'idée se retrouve dans les Controverses II 3, 10 ; III 5, 2 ; V 4, 2 et VII 8, i. Cf. l'emploi de nempe dans les Controverses II 4, 2 et IV 5, i. — De même, rapprocher I 2, 12 Si quis duhitahat.. (Gallion) et I 3, 4 Q^iis adhuc dubitabat... (Albucius) .

(2) Il écrit : cum Polyxene esset abducta, ut ad tumulum AchiUis immolaretur, Heciiba dicit... Dans les Métamorphoses, Polyxène est immolée quand Hécube prononce les vers que cite Ovide.

(3) Cf. Norden, p. 278. Un des passages de Quintilien qu'il cite (8, 3, 56) est transcrit exactement par Julius Victor (22 ; Halm p. 436, 5 sqq.).

(4) On trouvera le relevé exact de toutes les places où ligurent ces mots, sauf le second, dans Norden, pp. 267 n. i, 284 n. 2, 298 et n. 3.

112 DÉCLAMATIONS ET DÉCLAMATEURS d'aPRÈS SÉNÈQUE LE PÈRE

sont trop libres, trop hardis, emphatiques, ou obscurs. Pour l'obscénité, il suffit de jeter les yeux sur la fin de la Controverse 2 du Livre I (§ 21 sqq.). Gomme traits invraisemblables, je citerai les suivants : I 4^ 3 //i hello suas, in domo etiam filii manus perdidit. VII 4? 9 Exsurgite nunc, çiça cadaçera. X 4» 23 Prodierunt p lares mendici quam membra. Je ne sais pas si le prix de mauvais goût ne devrait pas encore être donné à celui où Gimon parle de Gynégire, qui, on s'en souvient, avait perdu les mains à la bataille de Marathon ; Nec çerebar ne Cynaegirus suas plains aesiiniaret manus (IX I, 2). Le choix serait facile pour l'enflure (tumor ; dans Tacite Dial. 35 declamatio)^ défaut que la déclamation semble avoir pris à l'éloquence asiatique, dont elle est issue (i), et que poursuivent de leurs railleries Virgile (CataL 7, i sqq.) et Pétrone (Sat. i) ; je me borne à renvoyer aux exemples apportés par Sénèque lui-même, à propos de Musa, qui poussait l'emphase, dit-il, à ses dernières limites (X Préf. 9). Enfin l'obscurité (Quintilien 7, i, 44i 2» ^7 sqq.), que d'aucuns prennent pour de la sévérité de style (IX 2, 26), résulte naturellement de la tendance à exprimer les idées par le moins de mots possible (2), Fabianus ne put jamais se corriger de ce défaut (II Préf. i) et, comme l'écrit Sénèque le Philosophe (ad Luciliuni 100, 4)^ souvent il faut deviner plutôt que comprendre : I 4» I O me dignum, cui aut pudica contingeret uxor, aut impudica, dum armatus essem ! VII Préf. 9 Imposuit fratrem in culleum ligneum. S. i, i3 Charj^bdis ipsius maris naujragium ! Il est malheureusement vraisemblable que tous ces traits ont été couverts d'applaudissements (cf. I 5, 9), car un grand nombre de ceux contre lesquels nous avons des critiques à diriger figurent dans les Excerpta : d'ailleurs quelques déclamateurs, nous dit Sénèque (IX 6, 11) voyaient leurs défauts et les aimaient, estimant sans doute, avec Ovide, qu'une tache de beauté donne plus de piquant à une physionomie (II 2, 12).

(1) V. Norden op. cit. p. 264, et Rohde, article du Rheinisches Muséum, p. 177-178.

(2) Plus d'une fois, dans ma traduction, j'ai dû, pour permettre de comprendre les traits, ajouter une explication.

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Aussi bien le bon ou le mauvais goût sont-ils quelque chose de subjectif : Sénèque ne juge pas les choses comme ses enfants (S. i, i6) ou ses contemporains (I 5, 9). Voici qui est plus grave : beaucoup de ces traits ne signifient rien ; c'est un brait de mots sans consistance, « du sable sans mortier, » comme le disait l'empereur Caligula de l'éloquence de Sénèque le Philosophe (Suétone Calig. 53) et Pétrone n'a pas tort de définir les traits (Sat. 10) : vitrea facta et somniorum interpretamenta. Latron s'en rendait bien compte et Sénèque nous raconte que, pour corriger ses élèves d'applaudir des traits qui ne voulaient rien dire, il leur en fît applaudir un qui n'avait, en réalité, aucun sens, les tança vertement et les rendit ainsi plus réservés pour l'avenir (VII 4^ i^)* D autre part, habitués à se préoccuper uniquement de faire parler leurs personnages par traits, les déclamateurs laissent de côté toute vérité psychologique ; pour un trait. I on abandonne la couleur choisie (II i, 24)» faute que Quintilien juge très grave (4, 2, 91), mais que Sénèque, lui, n'est pas loin d'excuser (/. c.) Enfin, ici encore, on ne tient pas compte de la vérité historique. On place des mots prononcés par Démosthène (S. 2, i4) ou par César {ib. 22) dans la bouche de personnages qui ont vécu à l'époque des Guerres Médiques ; il est vrai que Cestius prête à Callisthène (S. i, 5) des paroles qui ont été dites, suivant Dion Chrysostome {Or. 64, 21), par Antipater, suivant Diogène Laerce (9, 10, 60)., par Anaxarque, et suivant Plutarque {Alex. 28), par Alexandre lui-même. Mais Gicéron ne permet-il pas aux orateurs de petits mensonges (i) {de Orat. 2, 69, 241 mendaciuncalis aspergendum), et, sous Hadrien, le rhéteur Gastricius n'érige-t-il pas en doctrine l'inexactitude historique des traits ?

Cette liberté, prise par les déclamateurs et accordée par le public pour le fond, ils ne se la refusent pas et elle ne leur est pas contestée pour la forme. Ils ont le droit, pour exprimer ce qu'ils ont à dire, de s'imposer le moins de contrainte possible (i). Fuscus se sert indiiïéremment de tous les mots,

(i) Cf. Navarre 195 : Aux orateurs épidictiques Isocrate permet un style « plus varié, plus fleuri, plus rapproché, en un mot, de la poésie. »

Univ. de Lille. Tr. et Mém. Dr.-Lettres.

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