‹ Les déclamations et les déclamateurs d'après Sénèque le pèreChapitre 23 sur 44 · Tome I · texte numérisé non relu

Tome I

114 DÉCLAMATIONS Eï DÉCLAMATEURS d'aPRÈS SÉNÈQUE LE PÈRE

pourvu qu'ils aient de l'éclat (II Préf. i) ; si tout le monde (IX 2, 26) ne semble pas approuver les orateurs qui, tel Hatérius (IV Préf. 9), emploient des termes tombés en désuétude depuis un demi-siècle et davantage {ib. et IX 2, 26), en revanche, on admet, on recherche même (ib.) les mots grossiers et de la langue familière ; d'aucuns vont jusqu'à repousser tous les autres. La raison de ce goût, c'est que, parmi les déclamateurs, personne ne veut avoir l'air d un orateur d'école, et l'on s'imagine, avec Albucius (VII Préf. 3-4), que la présence de quelques-uns de ces termes au milieu d'un style d'ailleurs éclatant {ib. 3 splendidissime ; cf. II Préf. 1 de Fuscus : splendida oratio ; IV Préf. 10 d'Hatérius : cuite. . . . splendide) lui enlèvera ce caractère. Mais il est difficile de les prononcer avec assez d'art pour qu'ils ne détonnent pas (cf. IX 2, 25) ; aussi en était-on arrivé à regarder comme une des grandes qualités de Gallion son habileté à manier les mots du langage de tous les jours (VII Préf. 5-6) ; on signale, dans la bouche de Romanius Hispon, un joli emploi d'un mot de la langue familière (II 3, 21 bello idiotisino) et nous voyons Vibius Rufus recueillir les applaudissements avec un trait de cette sorte (IX 2, 25 sordidioris notaé). Ce qui est sûr, c'est que Karsten, dans son étude sur la langue et la syntaxe des déclamateurs, constate que leur langue est pleine de mots et de tours poétiques, de mots archaïques remis en usage, de vocables nouveaux ou de termes qu'ils ont détoui-nés de leur signification première : pour la syntaxe, ils se rapprochent de Virgile et d'Ovide. C'est dire que l'on excusera sans difficulté des tours un peu hardis au point de vue de la syntaxe commune comme : Ciceronis proscriptio fuit occidi, mea occidere (VII 2, II).

IV. Conclusion. — Ainsi, en résumé, aucun frein n'est imposé aux déclamateurs; aucune borne n'est mise aux écarts de leur imagination : sauf exception, les lois invoquées sont très vagues ou inventées de toutes pièces ; les situations sont au moins exceptionnelles; les personnages appartiennent presque tous à un monde de convention, et, dans les matières, aucune circonstance n'est indiquée d'une façon précise. Avec cela, on

COMMENT CES SUJETS SONT DEVELOPPES

accorde à ceux qui traitent ces sujets la licence que, suivant Horace (A. P. 5-6), on donnait aux peintres et aux poètes, celle de tout oser. On ne les astreint pas à développer scrupuleusement le thème proposé ; on se contente de quelques lambeaux de pourpre éclatants (ib. i5-i6), descriptions, lieux communs, attaques contre le siècle, traits rattachés à la trame d'une façon plus ou moins adroite. Encore les orateurs d'école peuvent-ils employer, sans crainte d'être blâmés, tous les mots ou tous les tours. La seule barrière qui pût être opposée à cette intempérance de pensée, le contrôle des maîtres, n'a pas tardé, nous l'avons vu, à tomber.

Dans ces conditions, il se produit des échanges constants entre la poésie et l'école. Les poètes, Virgile en particulier (S. I, 12; 2, 20), sont toujours présents à l'esprit des déclamateurs; ils leur fournissent des sources d'inspiration. Virgile est imité quelquefois par Cestius (VII i, 27), souvent par Fuscus (S. 3, 5); on reconnaît l'influence d'Ovide, alors très dopulaire (III 7, 2), dans les tendances de Votiénus Montanus (IX 5, 17), et ses vers ou ses expressions dans la bouche d'Alfius Flavus (III 7, 2), de Glycon (X 4^ ^1 inconnu (i)

(VI 5, i) ; on s'adresse d'ailleurs aussi aux Tragiques (I i, 21), et Sénèque va même jusqu'à citer comme modèle de développement, dans les Suasoriae, une description d'Albinovanus Pedo (S. I, i5) et un passage de Cornélius Sévérus (S. 6, 26); il est vrai qu'Ovide, à son tour, s'inspire de Latron (I 3, I (2); II 2, 8), de Gallion (S. 3, 7), de Fuscus, son maître (3) (IX 6, 5), ou de Fabianus (4) (II 4^ 3). Cette pénétration réciproque de la poésie et de la déclamation ne fait que se développer. Sénèque citait des poètes comme modèles ; bientôt Quintilien (10, i, 27) déclare la lecture des poètes très importante pour un orateur; dans Y Anthologie latine de Riese,

(1) Qiiid tibi cum gladio? Cf. Fastes 2, loi. Signalé par Aem. Thomas.

(2) Constitit et circiimlatis . . . oculis. Même expression dans les Métamorphoses 6, 169 et i5, 67/4.

(3) Etiam cineribus tuis infesta est noverca; cf. les vers des Métamorphoses cités dans la Controverse IX 5, 17.

(4) Cadentes jam oculos ad nomen meum erexit. Cf. Métamorphoses 4) 145-6 : Ad nomen Thisbes oculos jam morte gravatos Pyramiis erexit.

116 DÉCLAMATIONS ET DÉGLAMATEURS d'aPRÈS SÉNÈQUE LE PÈRE

nous trouvons une Suasoria (pièce 121) et même une Controverse en vers, dont voici le sujet (pièce 21) : « Sacrilegus capite puniatur, » De templo Neptuni aurum periit. Interposito tempore piscator piscem aureum posuit et titulo inscripsit : « De tuo tihi, Neptune. » Reus fit sacrilegii. Contra dicit. Suit le développement avec 1 indication des parties : Pi^oœmium (i-35,). Narratio (36-86). Excessus (87-116). Prohatio (i 17-145). Exemplum (i46-i56). Prohatio (157-214). Refutatio (215-266). Epilogus (267-285). Vers la fin du premier siècle, la poésie a imposé à l'éloquence ses tours, ses mouvements et son langage : tel est le goût des auditeurs (Tacite Dial. 20), et les expressions que Tacite emploie {ib. 21) prouvent qu'on leur donne satisfaction. On a même été jusqu'à supposer (i) — hypothèse ingénieuse et défendable, mais non prouvée, — que cette pénétration réciproque de la poésie et de l'éloquence expliquait pourquoi l'on trouvait, dans le Dialogue des Orateurs, cette première partie, où est soulevée, entre l'éloquence et la poésie, la question de la prééminence. Enfin, au commencement du deuxième siècle , Florus se demande si Virgile est orateur et poète. Du moment que l'on a l'idée de composer un ouvrage sur cette question, c'est que la part d'imagination et de liberté, déjà grande dans les déclamations à l'époque de Sénèque, est devenue prépondérante.

(i) Gudeman, Introduction à son édition du Dialogue des Orateurs,

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