CHAPITRE VI : JUGEMENT SUR LES DÉCLAMATIONS
Les écoles de déclamation préparent, avant tout, au barreau, cela va sans dire ; mais c'est aussi un moyen d'éducation générale ; à Rome, nous ne connaissons aucune autre institution qui corresponde à notre enseignement secondaire : de fait, elles sont fréquentées par ceux-là mêmes qui sont bien décidés, plus tard, à ne pas s'adonner spécialement à l'éloquence, par Mêla, par exemple (II Préf. 3), et par Fabianus {ih. 5), pour ne pas chercher les preuves en dehors des Controverses ; aussi bien Sénèque dit-il de l'éloquence ce qu'on doit pouvoir dire de tout système d'enseignement secondaire (ib. 3) : « Formé par elle, on peut aborder toutes les carrières ; elle donne des armes à ceux-là mêmes qu'elle ne prépare pas pour elle-même ». Nous devons donc juger les déclamations à un double point de vue.
Après l'étude minutieuse que nous venons de faire des Controverses et des Suasoriae, du droit dans les Controverses, des sujets et de la façon de les traiter, est-il besoin de montrer que les Déclamations, telles que nous les trouvons dans Sénèque, n'atteignent pas le premier but qu'elles se proposent ? Il est possible que l'École, par les Suasoriae, ait préparé ses élèves à l'éloquence délibérative ; là-dessus, il nous est difficile de nous prononcer, faute de textes ou de documents ; toutefois il nous est permis de relever deux assertions, l'une de Maternus qui affirme, d'une façon générale (Tacite Dial. 27), que l'éloquence est en décadence, l'autre de Pétrone {Sat. i), qui fait retomber sur les déclamateurs la responsabilité de ce déclin. Pour l'éloquence judiciaire nous
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sommes mieux informés et la réponse n'est pas douteuse (i). L'école est une chose et le forum en est une autre. Les déclamateurs eux-mêmes le sentent bien : Albucius se rend compte que le ton de ses discours est trop éclatant pour le barreau ; il essaye de le rendre plus naturel en y semant des mots vulgaires (VIT Préf. 3-4); d'autres veulent avoir l'air de connaître le forum, qu'ils ignorent (X Préf. 12); mais Sénèque trouve cette prétention ridicule ; il aime mieux ceux qui sont franchement orateurs d'école, comme Capiton {ih.). Dans tous les cas, ces deux textes suffisent à prouver que, sur tous les points, fond et forme, l'école diffère du forum.
C'est ce que Cassius Sévérus (III PréJ. ii-fin) et Yotiénus Montanu s (IX Pre/.) ont montré si finement, qu'on peut se borner à reprendre, en les ordonnant et en les complétant sur quelques points, les considérations qu'ils ont exposées. L'idée qu'ils développent est la suivante : au contraire de ce qui se produit ordinairement et de ce qui doit se passer normalement, les exercices, dans ce système d'éducation, sont moins difficiles que l'objet auquel ils préparent, par cela seul qu'ils ne sont pas de même nature. D'un côté, une salle close; de l'autre le grand jour, l'air, la lumière ; d'une part, un auditoire que les déclamateurs n'ont pas besoin de se concilier, qu'ils connaissent, qui les connaît, les entend aussi longtemps qu'ils le désirent (VII Préf. 8; Quintilien 5, i3, 4^ sqq.) et ne les interrompt que pour les applaudir ; au forum, un public inconnu, indifïérent, bruyant et volontiers distrait, et surtout un juge qu'il faut se rendre favorable et qui est toujours pressé (VII Préf. 7; Tacite, Dial. 19 et 89); quand on développe une Controverse, un adversaire que l'on suppose complètement dépourvu d'esprit et d'intelligence ; quand on plaide, un adversaire qui a parfois du talent, qui répond et fait des objections; en outre, au tribunal, lorsque l'avocat de la partie adverse a parlé, on essaie de le réfuter, tandis que, dans les Controverses, on ne parle qu'une fois ; il importe donc, au forum, de ne pas ordonner ses arguments comme à l'école (X 5, 12), sous peine de s'attirer des mésaventures désagréables
(i) A tout ce qui suit, cf. Tivier op. cit. pp. 52-56; il arrive à la même conclusion que nous, mais en s'npi:>iiyant uniquement sur des textes de Quintilien.
JUGEMENT SUR LES DÉCLAMATIONS
(Quintilien ib.); enfin le juge ne connaît pas d'avance la cause dans tous ses détails et il faut la lui exposer (Quintilien 4, I, 3 sqq.). Pour le fond, au lieu d'un thème vague, qui servait de matière à l'imagination, à propos duquel, et non sur lequel on parlait, et qui avait généralement un crime comme point de départ, les déclamateurs, au forum, se trouvent en présence d'une cause privée, nettement déterminée, qu'il importe de plaider strictement, si on ne veut pas la perdre. Dans le détail, le style des déclamations est trop éclatant (I 8, i6) et manque de force (Quintilien lo, 2, 12).
Il ne s'agit donc plus, au tribunal, d'admirer, comme faisait Montanus, les ripostes de l'adversaire (VII 5, 12) ; lorsqu'on est sous le coup d'une accusation ou que Ton s'est chargé de défendre un accusé, ce n'est plus le moment de balancer des antithèses (Perse i, 83 sqq.), ou de risquer, avec un à-propos contestable, la figure du serment (VII Préf. 7); car les juges donnent gain de cause à l'adversaire. Lorsque le différend porte, non pas sur un meurtre, un empoisonnement ou un acte de violence, mais sur trois chèvres qu'on accuse le voisin d'avoir dérobées, il est absolument inutile, pour convaincre le juge, de parler, sur un ton déclamatoire et avec de grands gestes, de la bataille de Cannes, de la guerre de Mithridate, de Sylla ou de Marins ; il faut parler des trois chèvres (Martial 6, 19). Malheureusement les déclamateurs ne sauront pas parler des trois chèvres ; comme le dit très énergiquement Pétrone (Sat. i), à Fécole, ils ne voient et n'entendent rien de ce que leur présentera la vie. Ils prennent l'habitude d'une législation et d'un droit qui ont peu de points communs avec le droit romain ; ils en arrivent à ignorer les lois, les sénatusconsultes, les règles ou les termes en usage (II 3, i3 ; III Préf. 16-17 ' Tacite Dial. 3i) ; ils n'ont pas l'habitude d'argumenter, ayant toujours négligé cette partie qui ennuyait les auditeurs ; tout ce qu'ils savent, c'est développer des lieux communs (Quintilien 7, i, ^1), lancer des traits obscurs (ib., S, 2, 17 sqq.), subtils (ib. 9, 2, 81 sqq.), hyperboliques (ib. 4' ^9) étriqués (Tacite Dial. 32), et parler une langue qui n'est pas celle des plaidoyers ; ceux mêmes qui voient leurs défauts aiment mieux essayer de les dissimuler
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que de s'en corriger (Vil Préf. 4)- Peut-être le cadre général indiqué par Latron pour les divisions (i) rendrait-il des services au barreau, mais cela ne suffit pas, et finalement, suivant le mot de Pétrone {Sat. 3), les enfants, élevés à l'école dans ces jeux, sont, devenus hommes, ridicules devant les tribunaux.
Latron, le modèle des déclamateurs (2), mais, de tous également, celui dans la bouche duquel nous avons noté le plus d'erreurs de droit, Latron, plaidant en Espagne pour un de ses parents, débute par un solécisme, et il faut transporter l'audience èn lieu clos (IX Préf. 3 ; Quintilien 10, 5, 18) ; un tel accident se comprend chez un jeune homme, chez Crassus qui débute (de Orat. i, 26, 122), mais non chez un homme d'âge et qu'on pourrait croire d'expérience. Plusieurs mésaventures analogues écartent Albucius du barreau (VII Préf. 6-7 ; Suétone de rhet. 6). D'une façon générale, les jeunes gens qui, sortant de l'école, paraissent au forum, sont incapables de supporter l'air et le soleil (III Préf. i3 ; IX Préf. 4) ; ils se croient transportés dans un monde nouveau (Pétrone Sat. 2), et, tout stupéfaits d'étonnements, réclament des exercices analogues à ceux qu'ils ont pratiqués jusque-là (Quintilien 12, 6, 5). Ils seront moins déplacés un siècle plus tard, quand ils auront introduit dans les tribunaux leurs habitudes (Quintilien 4> 3, 2), qui commencent à s'y glisser dès l'époque de Sénèque (II 4i
Si les déclamateurs sont de mauvais avocats, inversement des orateurs de talent, PoUion (IV Préf. 3), Passiénus (III Préf. 10), Gassius Sévérus {ih. 7) et beaucoup d'autres {ih. i), se montrent, dans les Controverses, très inférieurs, non seulement à eux-mêmes, mais à un grand nombre de leurs contemporains (16.). En notant le fait, Sénèque s'en étonne, parce qu'il n'est pas encore très avancé dans la rédaction de son ouvrage ; il ne parle plus ainsi dans la Préface du Livre X (§ i). Il conviendrait certainement alors, avec Gensorinus, que les rhéteurs travaillent en songe (III Préf. 12), ou, avec Gassius Sévérus, qu'on ne juge pas d'un pilote sur une piscine {ih. i4).
(1) V. p. io3 sq.
(2) Cf. p. 190 sq.
JUGEMENT SUR LES DÉCLAMATIONS
Je ne sais pas, toutefois, s'il s'associerait au même Gassius Sévérus pour déclarer que l'éducation de l'école, d'une façon générale, est superflue {ib. 2 ), quoique, sous une forme dont nous signalerons plus loin (i) l'exagération, Gassius exprime là une vérité. La déclamation, comme moyen de former des âmes et des intelligences, ou comme instrument servant à préparer* des orateurs, est toujours d'une utilité contestable. Au point de vue moral, ainsi que l'écrit M. Boissier (2), « on ne s'occupait pas chez les rhéteurs de former des caractères ; il n'était question que de bien parler. L'élève apprenait à défendre les coupables aussi bien qu'à sauver les innocents; toutes les matières étaient indistinctement traitées, et comme on n'attachait de prix qu'à la difficulté vaincue, plus la cause était mauvaise, plus on trouvait glorieux d'y réussir (3) ». J'ajoute qu'on traînait l'esprit des jeunes gens sur de sales objets ; je ne parle pas ici des causes qui ont pour point de départ un adultère ; je fais allusion à des détails (I 2, 21-23; IV Préf. lo-ii ; X 4? 17)7 présentés si crûment, que la pudeur de Sénèque se révolte (I 2 ib.) \ pour me borner à un exemple, la Gontro verse sur la Prêtresse livrée à la prostitution (I 2) est, je crois, de tous les ouvrages de l'antiquité, celui qui nous fournit le plus de documents sur le recrutement et l'organisation intérieure de certaines maisons que les Romains, sans fausse pudeur, désignent par leur nom. A ce double point de vue, les écoles méritent bien aussi le nom de liidi impudentiae que leur donnaient, pour d'autres raisons, en 92 avant Jésus-Ghrist, les censeurs Grassus et Domitius {de Orat. 3, 24, 94 ^ Tacite Dial. 35).
Réussissent-elles mieux en ce qui touche la formation des intelligences ? Pour répondre à cette question, il suffit d'examiner rapidement l'influence que l'enseignement des écoles de déclamation, par l'intermédiaire de ceux qui l'avaient reçu, a exercée sur la littérature. Tout le monde, en effet, passait
(1) V. p. 129 sqq.
(2) U Opposition sous les Césars, p. 184.
(3) D'après M. Boissier, cette habitude de s'occuper avant tout du succès, sans considérer suffisamment la cause à laquelle on le demandait, est parmi les raisons qui expliquent la floraison subite de la délation sous l'empire.
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par ces écoles et le plus grand nombre ne se bornait pas à les traverser : « Tacite déclame jusqu'à trente aus environ, Ju vénal jusqu'à quarante ; Pline revient sans cesse à ces exercices scholastiques; Quintilien ne les abandonne jamais (i). » Il ne faut rien exagérer, je le sais ; il importe de ne pas oublier que le milieu politique, l'invasion des étrangers, surtout des Espagnols, avec « leurs hyperboles audacieuses et leurs métaphores éclatantes (i), » enfin la mode des lectures publiques ont contribué à la décadence de la littérature : mais il est des faits incontestables, dont la rhétorique seule fournit l'explication. Sénèque lui-même signale l'invasion des tribunaux par le style des déclamations (II ^, 12), et, avec Fabianus, la rhétorique s'introduit dans l'enseignement philosophique (2). Sénèque le Philosophe parlerait-il si souvent de pirates et de tyrans (3), s'il n'avait subi fortement l'empreinte de la rhétorique ? Il revient cinq fois (4) sur le thème de la Suasoria i, où Alexandre se demande s'il lancera ses vaisseaux sur l'Océan ; c'est un signe qu'il conserve toujours présents à l'esprit les thèmes qu'il avait traités. Quant à Sénèque le Tragique, on a pu retrouver dans ses pièces tous les procédés de la rhétorique (5). Chez Tacite, Galba, dans le discours d'Othon (Hist. i, sqq.) est peint comme un tyran des Controverses. Le détail même révèle Tinfluence des déclamations : M. Morawski, dans ses brochures si curieuses, a fait, pour ainsi dire, l'histoire d'un certain nombre d'expressions ou de traits, dont il a suivi les transformations ou les déformations chez divers écrivains ; d'autres, avant ou après lui, ont signalé des phénomènes analogues : je me contenterai d'en rappeler quelques-uns. D'une façon générale, ce sont les écoles qui ont mis à la mode des tours très employés par les écrivains du premier ou du deuxième siècle, comme id enim deerat (6) ou facere nocentem (7). En particulier, on
(1) Pichon l. c. p. 166.
(2) Boissier. Religion romaine II 9 sqq; 98 sqq.
(3) V. le lexique de l'éd. Haase.
(4) Cf. Norden, p. 809.
(5) Smith op. cit. Cf. l'ouvrage de Kunz.
(G) Morawski, de sermone scriptorum sqq. p. 2. (7) Ib., Rhetorum romanorum ampullae p. 5.
JUGEMENT SUR LES DÉCLAMATIONS
trouvera ci-dessous certaines imitations de détail, presque toutes signalées déjà, et qui paraissent indéniables :
S. I, 3 Quidquid ad summum pervenit incremento non relinquit locum.
I 8, 3 Nullum jam tibi vulnus nisi per cicatrices imprimi potest.
S. 7, 4 6t causa illis vivendi fuit fortiter mori velle.
I 4, 12 adjice : « etpatrem ».
VIII 1 , 2 Magis deos miseri quam beati colunt.
IX 4» 5 Nécessitas magnum humanae imbecillitalis patrocinium est.
VIII 4 9 I ^ crucibus in sepulturam suam defluunt.
X 4» 6 Quid infelix iste peccavit aliud quam quod natus est?
I 8, i5 patrem calca.
ad Marciam ^3, 3. Quicquid ad summum pervenit, ad exitum prope est.
ad Helviam i5, 4- Non ex intacto corpore tuo sanguis hic fluxit : per ipsas cicatrices percussa es.
de tranq. ii, 4- Ssepe enim causa moriendi est timide mori.
Agam. 273. Si parum est, adde : « et nepos ».
ih. 694. Miseris colendos maxime superos putem.
Val. Max. 2, 7, 10. Humanœ imbecillitatis effîcacissimum duramentum est nécessitas.
ih. 6, 9 ext. 5. cruci adfixit, e qua. . manantia membra... Samos... adspexit.
Pline l'Ancien iV. H. 7, 3. et a suppliciis [homo] vitam auspicatur, unam tantum ob culpam, quia natum est.
Saint Jérôme, lettre à Heliodore 14, 2 : Per calcatum perge patrem.
Enfin Quinte Gurce, qui s'est inspiré pour le fond de la Controverse sur les mendiants estropiés (X4; cf. 5, 5, 5 sqq.), s'est beaucoup servi de la Suasoria i (i). Aussi bien, dès l'époque de Tacite, le mot eloquentia s'applique-t-il à tous les genres et a-t-il pris le même sens que notre mot « littérature (2) ».
(1) V. mon Commentaire.
(2) Boissier, Journal des Savants, Nov. 1887, p. 660.
124 DÉCLAMATIONS ET DÉCLAMATEURS d'aPKÈS SÉNÈQUE LE PÈRE
L'influence de l'école est donc incontestable. Étudier dans quel sens s'est exercée son action est un sujet très vaste et très important, qui mériterait d'être traité pour lui-même. Ce n'est pas ce travail qu'on trouvera ici ; d'ailleurs ce n'en est pas le lieu, puisque nous voulons uniquement déterminer la valeur de l'éducation oratoire, comme instrument destiné à former l'esprit et le goût. Je me bornerai presque exclusivement à résumer les recherches de mes devanciers (i), dont j'ai vérifié les résultats en relisant les auteurs sur lesquels elles portent ; je citerai leurs propres paroles ou renverrai à leurs livres le plus souvent possible, d'abord pour échapper au reproche d'étendre outre mesure l'influence de la rhétorique, ensuite pour n'avoir pas à citer tout un arsenal de preuves, dont l'accumulation enlèverait à ces quelques pages le caractère qu'elles doivent avoir, celui d'un plan.
Lorsque l'on examine les oeuvres non chrétiennes composées à partir du moment où sortent des écoles les générations formées par les seules déclamations, on est frappé de plusieurs faits. On ne trouve plus un ouvrage dont les difl'érentes parties soient subordonnées à une idée fondamentale, comme le Brutus ou V Enéide. Pour m'en tenir à des œuvres voisines de celles que je viens de citer, je rappellerai que l'on cherche encore le lien qui unit les uns aux autres les différents chants de la Pharsale et que le Dialogue des Orateurs comprend deux parties juxtaposées : L'éloquence est-elle ou non supérieure à la poésie (i-i3)? Raisons de la décadence de l'art oratoire (i4-fin). Les phrases, elles aussi, sont simplement placées à côté les unes des autres : c'est bien le sable sans mortier, dont parlait l'empereur Caligula (Suétone Calig. 53). Pour la forme, au style ample et périodique se substitue le style brisé et haché (2) que les traits amenaient fatalement
(1) V. avant tout la thèse de Tivier (pp. 73-ii5), pour laquelle M. Boissier s'est montré sévère dans son compte-rendu de la Revue Critique — un chapitre (pp. 3oo-344) de l'ouvrage de Norden, die antike Kuntsprosa, livre neuf en beaucoup de ses parties — l'article substantiel de M. Pichon que j'ai cité dans la bibliographie — enfin les deux volumes de Nisard sur les Poètes latins de la décadence, qui, en ce qui touche le style des auteurs qu'il étudie, sont justes et d'une lecture attrayante, peut-être un peu lâches.
(2) Cf. Norden, p. 288.
JUGEMENT SUR LES DÉCLAMATlOiNS
à employer : chaque pensée, même fragmentaire, tient dans une phrase et chaque phrase est aussi courte que possible. Les mots sont empruntés à tous les vocabulaires , chez Apulée (i) comme dans les Controverses.
Si, de cette considération tout extérieure, l'on vient à regarder les œuvres de plus près et dans leur structure, on remarque, chez les écrivains latins des trois premiers siècles, la préoccupation unique et constante de plaire au lecteur, même dans les genres où il s'agit avant tout de l'intéresser ou de l'instruire Les historiens, par exemple, reculent devant ce qui pourrait gâter le style, chiffres, termes techniques, précision dans les discours ; ils ne tiennent même pas assez de compte de la chronologie (2). A l'imitation des controverses, on cherche les éléments du succès dans les descriptions, par exemple : tel est le cas, entre autres, de Quinte Gurce (3), de Tacite (4), de Sénèque le Tragique (5) ou de Lucain, dont M. Nisard soutient, avec un peu d'exagération, qu'elles constituent son principal titre poétique (6). Ces descriptions valent à l'auteur d'autant plus de gloire qu'elles surprennent ou étonnent davantage, étant plus dramatiques ou plus neuves : voilà sans doute pourquoi Tacite, ayant à peindre une tempête (Ann. 2, 23), en trace un tableau qui n'est pas en rapport avec la constitution physique de la région où il la place (7), et c'est vraisemblablement le désir de trouver du nouveau qui explique, chez Lucain (IX), ces longues peintures de morts extraordinaires causées par des serpents monstrueux trouvés dans les Syrtes.
Cependant les descriptions occupent, dans les ouvrages de cette époque, moins de place que le développement des lieux communs. Quinte-Curce ne développe que des lieux communs de morale comme ceux qu'aimaient à traiter les élèves de Porcius Latron et de Cestius Plus (8) ; les discours qu'il prête à ses per-
(1) V. Kretschmann de latinitate L. Apuleji Madaurensis, p. 17.
(2) Peter op. cit. II 260 sqq. 285.
(3) Norden, p. 3o4.
(4) Norden, p. 829.
(5) Schanz II 2, p. 52.
(6) Nisard, op. cit. II, p. 137; cf. Tivier, p. 100,
(7) Peteç op. cit. II 204 sqq.
(8) Chassang-, Le Roman grec, p. 3i4.
126 DÉCLAMATIONS ET DÉCLAMATEURS d'aPRÈS SÉNÈQUE LE PÈRE
sonnages manquent d'arguments spéciaux ; ils paraîtront toujours avoir pu être être prononcés par un personnage quelconque dans une situation identique (i) ; on pourrait presque en dire autant de Ïite-Live. Il suffit de parcourir le lexique de l'édition Haase pour se rendre compte que Sénèque le Philosophe n'est pas exempt de ce défaut, surtout dans ses Dialogues. Enfin, pour Tacite, M. Jules Martha a mis en lumière que le discours adressé par Galba à Pison quand il l'adopte (Hist. i, i5) n'est fait que de développements moraux généraux (2). De même certains poètes, Sénèque dans ses Tragédies (3), Lucain dans sa Pharsale, considèrent l'emploi des lieux communs comme un procédé commode de développement. Ce sont précisément ces descriptions et ces lieux communs, rencontrés chez tous les écrivains, prosateurs ou poètes, historiens ou philosophes, qui donnent à la littérature latine du premier et du deuxième siècles « cette teinte uniformément oratoire qui la recouvre et qui la gâte (4) »•
Naturellement tous ces morceaux sont semés de traits : Pline l'Ancien aussi bien que Juvénal, Lucain comme Pline le Jeune (5) les emploient en toute circonstance et vont jusqu'à les mettre dans la bouche de personnages en deuil (6). De là naissent chez eux les défauts que la recherche des traits avait amenés chez les rhéteurs : subtilité infinie, Sénèque le Philosophe par exemple, comme Votiénus Montanus ou Ovide, n'ayant pas le courage de ne pas raffiner sur une nuance déjà bien ténue (Quintilien 10, i, i3o) ; obscurité, car Perse n'est pas le seul à vouloir enfermer dans ses vers moins de mots que de sens (7) ; abus des figures, principalement de l'iiyper-
(1) Dosson, Quinte-Curce, p. 229.
(2) Revue des Cours et Conférences, III 2 (1895), p. 566.
(3) Cf. Schanz c. p. 52.
(4) lioissier, Journal des Savants, 1887, p. 660.
(5) Cf. Norden, pour Velleius Paterculus pp. 3o2 et 3o3, pour Pline l'Ancien p. 317, pour Pline le Jeune p. 3 18, pour Tacite p. 337 sqq.
(6) Tivier p. 96.
(7) Cf. ce traita le modèle du genre, je crois, que M. Nisard (II 249) a relevé et cité :
Bracchia linquentes graia pendentia puppe, 1 a manibus cecidere suis.
JUGEMENT SUR LES DÉCLAMATIONS
bole, dont Boileau relevait l'excès chez Juvénal et qu'on rencontre en égale abondance chez Quinte-Gurce, Sénèque le Tragique ou Lucain (i) ; recherche de l'antithèse, dont se servent sans mesure et sans fin Florus, Velleius Paterculus, Sénèque le Philosophe ou Lucain ; emploi de termes rares ou poétiques, que l'on reproche à Florus aussi bien qu'à son modèle Tacite (2) ; enfin usage constant des interjections pathétiques destinées à donner du mouvement au irait (3) ! Bref, « le style des déclamateurs se reflète, pour ainsi dire dans celui des écrivains, même des plus grands. Qu'on se rappelle d'ailleurs comment Quintilien (12, 10, 78) apprécie la façon d'écrire de ses contemporains : un bavardage sans mesure (verboriim licentia exsultat)^ des sentences puériles (puerilihus sententiis), une emphase vaine et ampoulée {immodico tumore turgescit), des ornements frivoles (casuris, si leçiter excuiiantur, Jlosculis nitet), et tout cela pour cacher la banalité du fond (inanibus locis bacchatur) ; il n'y a pas là un seul trait qui ne puisse convenir à l'éloquence des rhéteurs (4) ».
En passant, Quintilien a indiqué le défaut le plus grave : tous ces ornements tombent, si peu qu'on y touche (casiiris, si leçiter excutiantur). Les traits sont souvent en dehors du sujet (5), les lieux communs ne s'y rattaclient que par un lien artificiel et lâche (6), et, dans les tragédies de Sénèque, on rendrait service à la pièce en supprimant les descriptions qui l'encombrent (début de ïHercule Furieux), heureux quand elles ne la retardent pas {ib. 662 sqq.) De là ce défaut de composition qui caractérise également toutes les œuvres et sur lequel nous avons été amené à donner quelques explications (7). Si l'on ne réussit plus à ordonner un ensemble par rapport à une idée dominante, c'est que, pour une description agréable, un lieu commun séduisant ou un trait piquant, par lesquels on
(1) Tivier 101.
(2) A. Egen de Floro historico elocutionis taciteae imitatore, p. 45-lin.
(3) Bizos, thèse sur Florus, p. 117 sqq. et i4i sqq.
(4) Pichon c. p. 166.
(5) Peter II 3 12 sqq.
(6) Tivirr p. 90 ; ajouter Sénèque le Philosophe N. Q. 3, 18, i.
(7) Cf. supra p. 124.
128 DÉCLAMATIONS ET DÉCLAMATEURS D'aPRÈS SÉNÈQUE LE PÈRE
espère enlever les suffrages du lecteur, on se laisse détourner du plan qu'on s'était proposé.
Malheureusement, l'influence des écoles de déclamation ne s'est pas arrêtée à la forme, même si l'on donne à ce mot son sens le plus général (i). Les tragédies de Sénèque nous présentent des personnages de déclamations, qui expriment, non pas des sentiments vrais et individuels, mais ceux qu'on trouve à toutes les pages des Controverses ; la matière de ces pièces, ne sont-ce pas des situations violentes et extraordinaires, comme Tétaient celles des Controverses, et Fauteur n'a-t-il pas été chercher dans le théâtre grec ce qu'il offre de plus épouvantable et de plus sanglant ? Le goût du romanesque et de l'exceptionnel inspire, non pas seulement Lucain, dans la scène, entre autres, où il nous présente Marcia revenant auprès de Caton et renouvelant son mariage avec lui {Pharsale, 2, SSi-Sya), mais tous les historiens (2). Ici, naturellement, le domaine où peut s'exercer l'action de la rhétorique est moins vaste, certains sujets se refusant à recevoir des situations ou des sentiments de ce genre, mais son influence n'en a pas moins été très réelle, et, en définitive, il est permis d'affirmer que la nouvelle éducation oratoire a fait disparaître de la littérature l'art de la composition, le goût de la précision et le sens de la mesure, qualités à la place desquelles elle n'a su mettre que la seule imagination, poussée à l'excès et livrée à elle-même, sans contrôle et sans contrepoids.
Mais on risque d'être injuste pour cet enseignement, si l'on considère seulement les conséquences fâcheuses qu'il entraîne et que les contemporains, Sénèque le Père, Tacite, Quintilien, Pétrone, Aulu-Gelle (9, i5), ont signalées sans cesse jusqu'au jour où la déclamation eut tout conquis et tout revêtu de son empreinte. Pour se convaincre que, dans ce système, il n'y a pas que des mauvais côtés, il suffît de se souvenir du moment où il s'est imposé au génie romain, La déclamation « n'a pas charmé des ignorants et des barbares. C'est dans la pleine lumière du
(1) Pour l'influence, absolument identique, des déclamations sur le roman grec, V. Chassang, le Roman grec, pp. 426-428.
(2) Peter II 292 sqq.
JUGEMENT SUR LES DÉCLAMATIONS 129
siècle d'Auguste, quand le goût était le plus pur, qu'elle obtenait ses plus grands succès. Latro déclamait en même temps que Virgile écrivait son Enéide ; les mêmes gens qui lisaient les ÉpUres d'Horace et les Élégies de Tibulle allaient applaudir Arellius et Gallion. Tite-Live composait des Controçersiae pour se délasser de ses histoires (i). » Elle plaît aux Romains de cette époque parce qu'elle flatte leurs goûts, en leur présentant de piquants tableaux de mœurs ou de petites dissertations philosophiques, mais elle a aussi des raisons plus sérieuses et plus générales d'attirer et de retenir. Si, à la fin du premier siècle, Luçain, Ju vénal et tant d'autres écrivains gardaient de l'école une impression si profonde et un souvenir si durable, n'est-ce pas à cause de la passion qui animait les exercices, de la vie qu'un auditoire nombreux mettait dans les classes, et de l'émulation qu'il y introduisait ? « Cette éducation qui surexcitait chez les disciples l'ardeur de l'étude, l'émulation de bien faire et de bien dire avait ses inconvénients ; quelle méthode n'en a point? Mais enfin elle réveillait les esprits trop disposés à se laisser aller à l'engourdissement et à la paresse. Chez les jeunes gens, d'ailleurs, le mauvais goût n'est jamais aussi fâcheux que l'absence totale de goût, que cette molle sagesse qui ne s'abandonne à aucun écart blâmable, mais qui, en retour, n'a jamais ni vivacité, ni ardeur (2) ». Il faut ajouter que les divisions, par leur subtilité même, aiguisaient l'esprit et le préparaient à trouver, dans les causes réelles, tous les arguments que l'on peut faire valoir en faveur d'un client ; enfin il convient de ne pas oublier que, sans doute, « par un accord tacite accepté de tous, maîtres et auditeurs, il était entendu que ces cadres n'avaient par euxmêmes aucune importance . . . Dans le choix des exercices pédagogiques auxquels ont recours les modernes, n'entre-t-il pas de même une part de convention (3) ? »
Nous aussi, à regarder d'un autre biais les divers éléments de ces Coniroçerses et de ces Suasoriae, à noter certaines des conséquences qu'elles ont entraînées, nous prenons pour cette édu-
(1) Boissier, Revue Critique p. 7.
(2) Gucheval I 292-298.
(3) £. TJiomas, i?ome, p. 207.
Univ. de Lille. Tr. et Mém. Dr. -Lettres