Tome I
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cation une estime que nous avions dû lui refuser jusqu'ici. On n'est jamais trop sévère pour elle, quand on la considère comme un moyen de préparer au barreau, ou de former l'intelligence ; on est conduit à se montrer beaucoup plus indulgent, dès que l'on fait abstraction de ce point de vue. Les sujets sont extraordinaires, les sentiments exceptionnels ? Mais n'est-ce pas à cette circonstance que nous devons de trouver, dans les Controverses, l'ébauche d'un genre (i) qui, jusque là, n'existait pas à Rome, et pour lequel on ne rencontre à aucune époque, dans la langue latine, un terme précis et spécial, du roman, roman d'amour où l'homme respecte la femme, « la traite presque comme une égale, et, quand il l'aime, la fait monter jusqu'à lui (2) », tableaux de mœurs, ou, tout simplement, récits d'aventures singulières qui naissent d'incidents étranges et de complications imprévues (3).
La plupart des matières n'ont aucun rapport avec la réalité; presque tous les personnages sont en dehors de la vie quotidienne et nous avons vu que la préparation au barreau se ressentait de ces invraisemblances. Mais, précisément parce qu'ils vivaient dans un monde imaginaire, parce qu'ils se servaient, si l'on peut ainsi parler, d'armes émoussées, les rhéteurs étaient, selon le mot de Pline le Jeune (2, 3, 5-6), d'une honnêteté parfaite, ne connaissant pas l'aigreur et la violence que font naître en l'âme les débats du forum. En outre, pour la même raison, ils prennent l'habitude d'oublier la réalité et d'exprimer, en toute sincérité, leur pensée, sans en rien dissimuler ou en rien déguiser. Voilà pourquoi Latron, traitant une controverse devant Auguste, Agrippa et Mécène, peu de temps avant que l'empereur adoptât les enfants d' Agrippa, s'élève, comme le sujet le comportait, contre certaines adoptions, sans plus penser aux personnages qui l'écoutaient (II 4> i2-i3) ; son langage, nous laisse entendre Sénèque,
(1) Cf. supra, p. 89.
(2) Gollignon, la Littérature Romanesque cJiez les Latins, Annales de VEsty 1898, p. 344. Cf. Aulard, V Eloquence et les Déclamations, p. 33.
(3) Définition du roman donnée par le Dictionnaire de l'Académie : « Histoire feinte, écrite en prose, ou l'auteur cherche à exciter l'intérêt, soit par le développement des passions, soit par la peinture des mœurs, soit par la singularité des aventures, »
JUGEMENT SUR LES DÉCLAMATIONS
aurait pu lui être fatal s'il n'avait eu affaire à un prince clément. Albucius, à Milan, au cours d'un plaidoyer, se tourne vers la statue de Brutus, auquel il s'adresse, comme à celui qui avait donné et sauvé les lois et la liberté (Suétone de rhet. 6) ; il faillit être puni de cette hardiesse.
On s'explique maintenant que l'école soit républicaine : d'après M. Boissier (i), si le parti républicain, qui n'est nulle part sous Auguste, se retrouve uniquement à l'école, c'est que les maîtres de rhétorique perdaient plus que les autres à l'établissement du nouveau régime; il me semble, au contraire, qu'ils y ont gagné, puisque, du jour où l'éloquence politique se tait, ils voient affluer chez eux toute une clientèle plus vaste, plus intéressante, qui leur reste fidèle durant de longues années et leur procure une réputation qui n'est pas restreinte aux murs de leur salle d'école, mais s'étend par toute la ville de Rome et gagne même l'Espagne et la Gaule. C'est plutôt l'absence de contact avec la réalité, et, sans doute aussi, l'habitude de rechercher les occasions de tirades grandiloquentes qui rendent raison des sentiments républicains des écoles. Aussi bien sont-ils incontestables ; une seule remarque les mettra en lumière : il est parlé à plusieurs reprises, et avec éloges, de Pompée ou de Gaton, mais jamais de Gésar. Cependant il ne faut exagérer ni la sincérité de ces convictions, ni leur influence. Je ne veux pas nier que, dans les Suasoriae où il est question de Gicéron (6 et 7), il ne se trouve de grandes hardiesses ; il est incontestable que les attaques contre les proscriptions et les insultes lancées à Antoine retombent en partie sur Auguste, et, à coup sûr, on ne se fait pas d'illusions sur le rôle joué par le futur empereur dans la mort de Gicéron ; il est bien évident qu'Asinius Pollion songe à des événements récents lorsqu'il fait dire à un personnage : « Je me souviens d'avoir placé parmi les jours néfastes celui où commença l'esclavage de l'Etat (VII 6, 12) » ; mais ceux qui s'adonnent aux déclamations avec le plus d'ardeur ne s'occupent pas de politique (II Préf. 3-4), et l'un des orateurs qui trouvent les paroles les plus éloquentes pour
(i) Opposition, p. 95.
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engager Gicéron à ne pas détruire ses ouvrages et à ne pas déshonorer sa gloire, Hatérius (S. 6, 1-2; 7, i-3), se déshonora, lui, sous Tibère, par l'excès de son adulation (Ann. i, i3). 11 est donc possible que Latron, en déclamant contre les tyrans, pense au maître que s'est donné Rome, mais je ne crois pas, comme Schmidt, dans son Histoire de la liberté de la pensée et des croyances, que les déclamations sur le meurtre des tyrans aient déterminé à l'action les assassins des empereurs ; leurs résolutions s'expliquent par d'autres causes plus vraisemblables et plus proches. D'ailleurs, si Caligula bannit le rhéteur Secundus Garinas pour un discours contre les tyrans (Dion 59, 20, 6), Auguste et même Tibère semblent avoir apprécié à leur juste valeur ces attaques ou ces critiques : néanmoins c'est un titre d'honneur pour les déclamateurs que d'avoir exprimé ces sentiments, à une époque où Virgile, faisant au Sixième Livre de V Enéide le dénombrement des gloires de Rome, y met un enfant, Marcellus, et laisse Gicéron de côté !
Non moins que le romanesque et l'invraisemblance des sujets, le désir de les traiter d'une façon nouvelle et qui surprenne, emporte des conséquences heureuses et corrige en partie ce qu'il peut y avoir d'excès dans le goût des lieux communs. G'est en effet une inspiration très haute et très sévère qui se dégage des controverses, et Sénèque le Philosophe, dans ses pages les plus nobles, s'est borné à la reprendre (i). Elle est dominée par le sentiment de l'équité, qui s'introduit vers cette époque dans le droit : on discute sur la lettre et l'esprit de la loi (IX 4> 9 5 cf. Quintilien 7, 6, i) ; on examine les sentiments et l'on sonde les intentions ; on se demande non seulement si un accusé pouvait, mais s'il devait agir comme il l'a fait. On proclame l'égalité originelle de tous les hommes ; c'est la fortune seule qui élève l'un à la royauté, plongeant l'autre dans la misère (VII 6, 18) : de là des invectives violentes contre les insultes à la dignité humaine, contre la vie imposée aux esclaves ou contre
(i) Cf. Havet, le Christianisme, II 226-228 et aSo-aSS, ainsi que Denis, II 117 sqq., 177 sqq., 194 : dans le second de ces ouvrages surtout, il y a bien des allégations contestables au point de vue du droit.
JUGEMENT SUR LES DÉCLAMATIONS
les scandaleuses passions des riches (X 4' 17-18) ; de là la part attribuée dans les Controverses à tous les humbles : les pauvres y sont souvent placés au premier rang, et c'est généralement à eux qu'est donné le beau rôle.
A ces attaques contre l'organisation sociale correspondent, en ce qui touche la famille, des protestations contre l'extension exagérée de la puissance paternelle ; il est faux que les déclamations aient contribué à limiter le droit absolu attribué aux pères de chasser leurs enfants par Vabdicatio, puisque ce sont elles qui ont introduit Vabdicatio dans le droit romain pratique (i) ; du moins elles contestent au père le droit d'exposer ses enfants à sa fantaisie et revendiquent pour ceux-ci une certaine indépendance, notamment la liberté de se marier à leur gré ; par contre, ils devront des aliments à leurs parents sous peine de prison (2). Toutefois on n'aura jamais besoin d'employer la contrainte, car, entre le père et les enfants, l'union naîtra de l'affection. Entre le mari et la femme, elle viendra de la confiance de l'un et de la vertu de l'autre ; la matrone, dont Latron se fait une idée très haute (II 7, 3 sqq.), sera le soutien (I 6, 6) et le conseiller (II 3, 6) de son mari : si elle l'aime et qu'elle soit prête à supporter avec lui la misère comme le bonheur, elle est assez riche. La fortune, en effet, détruit toute honnêteté, tout sentiment de famille, toute pitié, toute vertu ; voilà pourquoi elle est si souvent attaquée par les rhéteurs. L'affection unira donc les familles ; la pitié unira les hommes de tous les pays, qui sont frères (II i, 10). Le monde finirait vite sans la pitié (I i, 6); c'est un droit que de faire la charité, un droit non écrit, mais plus certain que bien des droits écrits (ib. i4), et, dans cette mêrce controverse, on trouvera, sur la pitié, les pages les plus éloquentes et les plus touchantes. Telles sont, systématisées, les idées morales qu'on trouvera au fond de toutes les Controverses, et qui ont certainement exercé une influence sur le dé v^eloppement du droit, comme suffit à le montrer l'exemple cité plus haut.
(i) Dioclétien dut proclamer que Vabdicatio n'était pas reconnue par les lois romaines {Code Just. VIII 47, 6) ; v. p. 66. (a) V. supra, p. 63.
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Si l'élévation de cette morale aide à excuseî*. en quelque façon, le désir de surprendre et l'abus des lieux communs, ne croit-on pas que la disparition de la période cicéronienne, remplacée par une suite de traits vifs et mordants, aux expressions brillantes et hardies, ne puisse être expliquée par la nécessité de soutenir et de piquer au forum l'attention d'un auditoire, toujours nombreux, mais qu'intéressaient rarement les procès eux-mêmes ? D'ailleurs, de cette lutte soutenue par les rhéteurs contre un moule que brisait presque la pensée qu'ils voulaient y couler, sont sorties des formules admirables de brièveté et de condensation dans leur plénitude : I i, 2 Imitationem alienae ciilpae innocentiam vocas. I 2, 10 ISulla satis pudica est, de qua quaeriiur. I 8, 3 Optimus çirtutis finis est, antequam deficias, desinere. VIII 6, 3 Fletus humanarum necessitatum çerecunda exsecratio est. S. 2, 4 Electi sumus, non relicti. Dans Sénèque le Philosophe ou dans Juvénal. on en retrouve d'analogues, qui sont présentes à tous les esprits : souvent elles renferment des nuances délicates de sentiments, qui, plus d'une fois, semblent avoir été révélées à l'auteur par les mots mêmes qui s'offraient à son esprit pour traduire, sous forme de trait concis et frappant, l'idée à laquelle il avait songé d'abord.
Il y a plus : nous ne devons pas condamner ce système d'éducation, considéré en lui-même et replacé à l'époque où il a été imaginé. Dans la pensée de ceux qui l'ont mis en usage, autant qu'il nous est donné de la pénétrer ou de la deviner, l'enfant, chez le grammaticus, acquérait des notions élémentaires et s'habituait, par les différents exercices que l'on y pratiquait, à généraliser une question particulière ; chez le rhéteur, les déclamations lui apprenaient , d'une manière vivante et intéressante, à particulariser une idée générale (i). Ensuite il s'attachait à un grand orateur et prenait ainsi contact avec la réalité (Tacite Dial. 34 : Quintilien 10, 5. 19) ; de cette façon, les jeunes gens ne se trouvaient pas livrés sans contrepoids à une seule étude, puisque les déclamations n'étaient qu'un passage entre l'école du grammairien et celle de l'expérience.
(i) Cf. Pichon, l. c, pp. i5--i58.
JUGEMENT SUR LES DÉCLAMATIONS
Mais, à peine ce système en vigueur, la république s'écroule, et, de ce fait, la déclamation devient son but à elle-même ; en même temps, du jour où elle n'est plus simplement un moyen, le rôle du grammairien devient chaque jour moins important : Quintilien commence à former l'avocat au berceau, presque avant sa naissance. Quant aux grands orateurs, qui servaient auparavant de guides et de modèles, au lieu que les écoliers aillent vers eux, c'est eux qui viennent à l'école, non pour l'amener à serrer de près la réalité, mais plutôt, nous avons eu bien des fois l'occasion de le constater, pour l'en éloigner. L'éloquence politique n'existant pour ainsi dire plus et les grands débats judiciaires ayant rarement l'occasion de se produire, on s'inquiète moins de substituer aux sujets primitivement proposés et assez voisins de ceux que l'on traitait au forum des matières extravagantes et quelquefois ridicules, dont le seul avantage est de stimuler l'imagination de l'élève. C'est ainsi que la rhétorique, devenue l'étude unique, perd, du même coup, le contact avec le réalité. A partir de ce moment, elle sacrifie tout, composition, arguments, vraisemblance, au désir d'enlever les applaudissements de l'auditoire en les surprenant, et elle dépouille à peu près toute valeur comme moyen d'éducation oratoire et général, sinon peut-être, en elle-même, au point de vue littéraire et surtout moral.